Fraternité Matin (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Mme Sangaré Aby, directrice de l'ILA : "Nos langues doivent entrer dans le système éducatif"

Elvis Kodjo

7 Juin 2005


interview

Abidjan — Nos langues doivent pouvoir être enseignées, estime la patronne de l'Institut de linguistique appliquée \(ILA\).

Langues, Lettres, Linguistique Quel est le distinguo entre ces différentes facultés et quelle est la mission dévolue à l'Institut de linguistique appliquée (ILA) dont vous avez la charge ?

L'Institut de linguistique appliquée est un institut de recherche. L'objet de sa recherche, ce sont les langues, toutes les langues d'une manière générale. L'Institut s'intéresse au fonctionnement des langues, comment elles fonctionnent, comment on produit la parole, comment on construit les phrases Les recherches sont très avancées dans les langues occidentales et autres, mais il y a aussi des données dans nos langues et nous, particulièrement, après nous être intéressée au français, nous avons axé notre recherche depuis un certain nombre d'années sur les langues ivoiriennes pour que nous les connaissions mieux, pour que nous puissions produire des documents dans ces, langues-là et pour que ces langues s'insèrent dans le domaine de l'écrit comme les langues occidentales.

Dans le cadre de la pratique, nous allons arriver à confectionner des documents de grammaire, des dictionnaires (nous en avons en Sénoufo, en Baoulé ), des lexiques, pour toutes les langues ivoiriennes.

Quelle est la finalité de ce travail ?

Notre objectif final, c'est de faire connaître toutes les langues de la Côte d'Ivoire, de les écrire, et de faire en sorte que nous puissions élaborer des documents didactiques comme cela existe en français, en anglais ou en allemand, pour pouvoir les enseigner. C'est une étape indispensable. Nos langues ne peuvent pas rester telles qu'elles sont aujourd'hui. Il faut qu'on franchisse ce cap d'introduction dans le système éducatif. C'est un projet qui est amorcé.

1966 -2005, cela fait 39 ans que l'ILA existe. Quels sont les acquis ?

Nous avons engrangé beaucoup de résultats. Nous avons des dictionnaires, des descriptions des langues Nous avons des travaux de chercheurs, mais nous avons aussi des travaux d'étudiants : des thèses sur les langues, mais aussi sur le français, parce que nous avons plusieurs variétés de français en Côte d'Ivoire. Nous nous intéressons à tout ce qui est langue. Nous avons beaucoup de documents, des textes recueillis dans les langues, des descriptions d'un point de vue grammatical, phonologique Nous avons aussi, dans le domaine de l'application des résultats de la recherche à l'enseignement des langues ivoiriennes, l'alphabétisation que nous pratiquons dans les langues. Dans ce cadre, nous formons essentiellement des paysans, des ouvriers Dans le cas de la CIDT par exemple, il y a un programme suivi de formation, d'alphabétisation des agents et ça fonctionne assez bien. Nous avons un certain nombre d'acquis sur lesquels nous pouvons nous fonder. Le savoir-faire existe. Même si actuellement le manque de moyens fait que ce savoir-faire est quelque peu en veilleuse.

Vous avez dit qu'il existe plusieurs types de français en Côte d'Ivoire. Combien en avez-vous identifié ?

A côté du français standard international, nous pouvons parler du français standard ivoirien. Il comporte des tournures propres à la Côte d'Ivoire qu'on ne retrouve pas dans les pays francophones voisins. Il y a ce qu'on peut appeler le français populaire qui est le français que nous utilisons pour communiquer dans des cadres moins formels (entre amis), qui comporte beaucoup plus de mots typiquement ivoiriens, des mots empruntés à nos langues, parfois même des constructions qui ont été empruntées à nos langues sur lesquelles nous plaquons des mots français. A côté de cela, on peut observer qu'il y a une manière de parler que des gens qui ne sont pas allés à l'école ont. Ils parlent le français, mais à l'origine on considérerait leurs particularités comme étant des fautes. Cependant, dans la mesure où ce parler caractérise un certain nombre d'individus qui n'ont pas eu la chance d'aller à l'école, et qui ne disposent pas d'une autre parler. Nous avons le français populaire d'Abidjan et le français que les jeunes utilisent souvent et que nous, adultes, nous avons du mal parfois à comprendre. En tant que linguistes, nous sommes obligés de tenir compte de toutes ces variétés

Le linguiste oeuvre-t-il pour la pureté de la langue ?

Le rôle du linguiste n'est pas de maintenir la pureté de la langue, cela revient au grammairien. Le rôle du linguiste, c'est de voir ce qui est parlé effectivement, de constater qu'il existe des individus qui communiquent en utilisant un système qui a ses caractéristiques sur le plan du son, de la grammaire, du vocabulaire Le linguiste constate ce qui est et il en informe les gens. Il ne prescrit pas ; ce n'est pas son rôle.

La Côte d'Ivoire, c'est, dit-on, 60 ethnies. Y a-t-il une différence entre langue et ethnie ?

Bien évidemment. Ce n'est pas du tout la même chose. Une ethnie est constituée d'un ensemble d'individus ayant en commun des pratiques culturelles et, éventuellement, une langue. On peut donc dire que la langue fait partie des attributs de l'ethnie. Mais il faut comprendre qu'il ne s'agit pas de la même chose, c'est qu'on constate qu'il y a des gens qui sont d'une ethnie donnée, mais qui ne parlent pas la langue originelle de l'ethnie. Ils se reconnaissent comme étant membres de l'ethnie tout en ne parlant pas la langue. Donc, l'ethnie et la langue, c'est deux choses différentes. Il existe des peuples qui, sur le plan ethnique, constituent un même peuple, mais qui, avec l'évolution, avec l'histoire, sont arrivés à parler des langues différentes. A un moment de leur existence, il y a eu une divergence et actuellement, ils parlent des langues qui ne sont pas les mêmes. Il y a aussi des gens d'ethnies différentes qui parlent les mêmes langues.

Si nous prenons certaines régions de la Côte d'Ivoire, nous pouvons constater qu'il y a des peuples dont la langue est en train de disparaître parce qu'ils se sont mis à parler les langues des voisins. On peut faire ce constat du côté du peuple Ehotilé qui parle Agni, N'zima, et dont la langue est en train de disparaître. Vers l'Ouest, le peuple Ega, par exemple, parle de plus en plus le Dida. On peut prendre aussi la langue véhiculaire que nous avons qui est le dioula. Il y a des groupes qui ne parlent plus leurs langues d'origine, mais qui parlent le dioula. L'ethnie est une réalité, la langue est une autre réalité. Même si les deux sont souvent liées, on peut quand même, et on doit faire la différence.

Sur combien de langues avez-vous travaillées à ce jour ?

La liste est longue. Il y a les travaux que l'ILA en tant qu'institut fait ici en Côte d'Ivoire, mais il y a des travaux que les chercheurs font en collaboration avec d'autres chercheurs dans d'autres pays et dont nous ne sommes pas toujours informés. Mais les quatre grandes ères sont couvertes. Il y a des travaux sur les différents groupes, le Kwa. Les parlers Kwa ont été décrits dans une grande mesure. Les parlers Manding et Mandé sud et les parlers Sénoufo aussi, de même que les parlers Krou. Mais comme il y a beaucoup de variétés au sein de ces parlers, il est difficile de donner des chiffres. La totalité de l'aire de ces parlers n'est pas couverte. On peut quand même en avoir une idée exacte parce que souvent on prend le parler le plus représentatif et on se dit que la différence n'étant pas très importante, il n'est pas nécessaire de s'arrêter sur chaque variété.

Vous avez évoqué tantôt un certain manque de moyens qui entrave vos recherches. De quoi s'agit-il ?

Comme vous le constatez, nous n'avons pas de téléphone. Donc, nous ne pouvons pas communiquer avec les gens. Nous n'avons pas de véhicule, donc nous ne pouvons pas aller sur le terrain mener des enquêtes. Or, l'objet de notre recherchene se trouve pas dans les bureaux. Les gens qui parlent les langues sont à l'intérieur du pays et nous ne pouvons pas y aller. Nous pouvons avoir des locuteurs ici à Abidjan et travailler avec eux, mais ça ne suffit pas. Il faut aller sur le terrain pour confirmer, pour voir si ce qu'on a recueilli correspond à ce qui existe sur le terrain.

Comment expliquez-vous cela ? L'ILA serait-elle considérée comme la cinquième roue de la charrette au niveau du système éducatif?

Non, je ne pense pas. La preuve, c'est qu'on a commencé à enseigner les langues nationales dans le système éducatif. Actuellement, il y a une dizaine de langues qui sont enseignées dans le Primaire. C'est parce que d'une manière générale, à un moment donné en Côte d'Ivoire, on a considéré que les Sciences humaines n'étaient pas porteuses de développement. Or, les sciences exactes ont leur part dans le développement, mais les sciences humaines aussi ont leur part. Les idées étant véhiculées par la langue, celle-ci est centrale. Les concepts liés au développement s'expriment d'abord dans les langues avant de pouvoir entrer dans notre culture. On n'a pas l'exemple d'un peuple qui se soit développé en abandonnant complètement ses langues, en se tournant complètement vers les langues des autres. Tout pays qui se développe se développe sur des bases qui lui sont propres et parmi ces bases-là, il y a les langues. Si nous voyons le cas de la population ivoirienne, nous constatons qu'une bonne partie est laissée de côté parce que la langue qu'elle parle ne lui permet pas de s'inscrire, d'apporter sa part d'effort, de connaissance dans le développement du pays.

Il y a manifestement une négligence qu'il faut corriger

Nous constatons que nous négligeons nos langues. Or les pays développés, non seulement ne négligent pas leurs langues, mais cherchent à s'informer sur nos langues. Ce sont eux qui ont les moyens de venir faire des recherches sur nos langues. Si nous continuons à négliger nos langues, il va arriver un moment où, comme avec les matières premières, nous serons obligés d'aller chez eux pour essayer de nous informer sur nos langues. Il faut éviter d'en arriver là. Pendant qu'il est encore temps, il faut que nous nous donnions les moyens de décrire nos langues, de mieux les connaître et de mieux exploiter les richesses culturelles, scientifiques et autres qu'elles comportent de mieux plutôt que de laisser les autres le faire.

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