Jean Baptiste Ketchateng
10 Juin 2005
analyse
Les maîtres d'école de l'Eglise presbytérienne camerounaise totalisent plusieurs années d'arriérés. Enquête sur leurs méthodes de survie.
L'enquête
Décrépitude
Les salaires font l'école buissonière
Depuis quinze ans, les écoles de l'Eglise presbytérienne camerounaise souffrent des mauvais traitements réservés à ses instituteurs.
L'un des instituteurs qui distribuait les bulletins scolaires le 6 juin dernier à l'école primaire Marie Gocker d'Elig-Essono à Yaoundé était triste. Il avoue ne pas gagner plus de 150.000 Fcfa par an. Sa mine détonne d'avec la gaieté des écoliers qui hument déjà l'air des vacances. Une institutrice, qui y exerce depuis une vingtaine d'années, est encore plus préoccupée que ses collègues. Elle s'inquiète du nombre d'élèves. Elle se souvient que dans les années 1980, cette école a compté plus d'un millier d'élèves. Aujourd'hui, seuls environ 300 gamins s'amusent dans la cour. «C'était une école prisée, se souvient-elle, Franck Biya l'a fréquentée. Inscrire un enfant ici relevait presque de la gageure pour le parent d'élève ordinaire.»
L'école est de moins en moins fréquentée, comme nombre d'autres établissements scolaires de l'oeuvre scolaire de l'Eglise presbytérienne camerounaise (Epc), reconnaît Philippe Eugène Biyong, le Secrétaire à l'Education de l'Epc au siège de cette congrégation religieuse située à quelques kilomètres de là, à Djoungolo. L'Epc y occupe une colline dont une partie abrite une maternelle, une école primaire et un collège d'enseignement secondaire général. Un instituteur, en indiquant les bureaux qu'occupe le Secrétaire à l'Education (Seduc) de l'Epc, soupire: «c'est là que tous nos problèmes prennent leur source». Pour lui, comme pour quelques uns de ses collègues, les subventions accordées par l'Etat et qui doivent servir à payer leurs salaires, dorment dans les caisses ou dans les poches des administrateurs de l'Eglise.
«C'est depuis 1989 que nos salaires ne sont plus régulièrement payés», se lamente un autre enseignant, qui comme la majorité de ses collègues, tient absolument à garder l'anonymat. Ce qui ne les empêche pas de se répandre en plaintes. Ainsi, révèlent-ils, les maîtresses et maîtres des écoles de l'Epc ne perçoivent en moyenne que 4 à 5 mois de salaires par an. Et encore, notent-ils, il s'agit là des travailleurs les mieux traités.
Subventions
Par un calcul mental rapide, l'un d'eux fait ses comptes. Il gagnerait 100.000 Fcfa par an. Si l'on s'étonne de la modicité de la somme, au regard du salaire minimum, qui est d'au moins 23.000 Fcfa par mois au Cameroun, le maître répond que les paiements se font souvent par pourcentage. Ce qui ouvrirait la voie à divers tripatouillages, aggravés par l'absence de fiches de paie. Avec une rémunération mensuelle située autour de 60.000 Fcfa, l'explication semble tenir la route. Au Secrétariat à l'Education de l'Epc, l'on ne conteste d'ailleurs pas l'essentiel de ces informations. Simplement, l'explication diffère pour ce qui est des causes de la situation. Philippe Eugène Biyong explique que, «l'oeuvre scolaire marchait très bien. Mais entre 1987 et 1988, l'Etat a commencé à ne plus payer les subventions. Cela a créé un cumul d'arriérés de salaires actuellement évalué à 2,6 milliards Fcfa, car les écolages seuls ne peuvent suffire pour supporter les charges de fonctionnement.» Le pasteur Biyong reconnaît cependant que les difficultés se sont accentuées avec la mauvaise gestion de certains directeurs d'école. «Nombre de ceux qui se plaignent ont pillé l'oeuvre, soutient-il, il y en a qui ont même enlevé des tôles dans leurs écoles et détourné les écolages.»
Si la vie quotidienne des écoles de l'Epc a été bouleversée par cette carence du soutien de l'Etat, la situation sociale des enseignants en pâtit autant pendant qu'ils sont en fonction, qu'au moment de leur retraite. Jean Paul Nkomo Nkomo, instituteur et délégué du personnel, témoigne ainsi avoir vu des anciens collègues retraités mourir dans la misère, sans toucher le moindre kopeck de leurs pensions reversées à la Caisse nationale de prévoyance sociale (Cnps). Le Secrétaire Biyong ne comprend pas que l'on puisse ne pas lier le non-paiement des cotisations sociales, à celui des salaires. Bien plus, il estime que la mauvaise et longue passe que traverse l'oeuvre scolaire a été suffisament expliquée aux enseignants. «Des négociations ont été entreprises avec l'Etat et la Cnps et des paiements vont être faits. En moyenne, ils se situeront dans une fourchette de 5 à 8 millions qui représenteront quelques dix années de salaire pour les 600 enseignants de l'oeuvre. On a essayé de le leur expliquer, mais beaucoup continuent de crier. Par ailleurs, la Cnps nous a accordé un moratoire pour payer en tranches les 71 millions que nous lui devons.»
Une somme d'explications que les instituteurs rejettent. Pour eux, l'Etat reverse plus régulièrement les subventions, «le problème c'est le partage». D'aucuns soutiennent que l'administration de l'Epc et de la Fédération des églises et missions évangéliques du Cameroun (Femec) s'arroge la part du lion, laissant les miettes aux enseignants. Samuel Moutanewo, le Secrétaire national à l'Enseignement protestant à la Femec s'en défend: «Tout vient de ce que l' Etat ne paie pas». Et quand bien même ces financements lui parviennent, Philippe Eugène Biyong avoue que ce ne serait pas des «chiffres à publier». «Dans un contexte de pauvreté, chaque fois qu'il s'agit d'argent on peut créer des controverses.» La prudence du Secrétaire à l'Education tient au fait que l'argent est souvent décaissé progressivement. Tout juste peut-il révéler qu'en février et en mai, les subventions ont été débloquées pour permettre les paiements des 14,5 millions que coûtent les enseignants du primaire et de la maternelle.
M. Biyong ajoute que l'émiettement des enveloppes de subventions ne facilite pas la tâche. Et que dire donc de ceux «qui se plaignent de recevoir 2000 Fcfa à la fin du mois»? Philippe Eugène Biyong renvoie la balle dans le camp des directeurs d'école, qui sont chargés de payer les salaires. Certains seraient de mauvaise foi, tandis que d'autres se distinguent par la régularité des paiements. A l'école Marie Gocker , citée par M. Biyong comme un «exemple», quelques enseignants clament qu'il n'en est rien : «Quels 50% de salaire ! au mieux c'est 20% , et ce mois, je n'ai rien reçu», s'indigne l'un d'eux.
Contrôle
A l'ex-ministère de l'Education nationale, Berthe Affana, le directeur de l'Enseignement privé, annonce que les missions de contrôle, qui étaient inactives depuis quelque temps, vont inspecter les comptes des écoles presbytériennes pour veiller au bon usage des fonds alloués par l'Etat. Dans les couloirs de cette direction, un personnel soutient qu'il y a plus de plaintes des enseignants de la Femec que de ceux des écoles catholiques. «C'est qu'il faut une meilleure gestion», conclut-il. Aux yeux de cette institutrice de Marie Gocker, ce serait peu. Avec quelques uns de ses collègues, elle demande «à l'Etat de payer directement les salaires ou de prendre en charge la gestion des écoles de l'Epc.»
Une idée exprimée à mi-voix, car elle pourrait entraîner des sanctions graves. Cinq de leurs collègues de l'école de Djoungolo, ont reçu un blâme pour incitation à la grève. Ils s'étaient «arrogés le droit de [se] rendre auprès du Secrétaire général assistant [de l'Epc] tout en ignorant le Secrétaire à l'éducation, le chef de cellule des affaires pédagogiques» et le signataire de la sanction, le chef de la cellule des affaires administratives et pédagogiques. Les coupables déclarent qu'ils voulaient simplement se plaindre auprès de quelqu'un qui leur inspire confiance.
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