Notre Voie (Abidjan)

Rwanda: Voici le nouveau Rwanda

Abdoulaye Villard Sanogo (envoyé spécial au Rwanda)

13 Juin 2005


Après une guerre civile meurtrière qui a duré environ 5ans (1990-1995) et qui a fait entre 1 000 000 et 1 500 000 tués et 1 923 362 réfugiés, le Rwanda, pays d'Afrique centrale et orientale, se remet peu à peu. Sous la houlette de son nouveau chef de l'Etat, Paul Kagamé, le pays a acquis de nouvelles habitudes pour rafistoler le tissu social qui s'est dangereusement effiloché.

C'est frappant ! Le visiteur qui arrive au Rwanda, notamment dans la capitale Kigali, découvre une ville en chantier. Le relief qui fait passer le Kigalien qui se déplace d'une colline à une autre ne cristallise plus trop l'attention. Désormais, ici, tout est nouveau et neuf : population, habitations, routes, langue, partis politiques, régime politique, etc. A Kigali, la plupart des habitants vous disent qu'ils n'ont pas assisté à la guerre. Pas qu'ils étaient enfermés dans leurs maisons mais parce qu'ils étaient hors du pays. Ils étaient en exil. Ils étaient en RD Congo, en Tanzanie, au Burundi, en Ouganda, en Belgique, en Côte d'Ivoire etc. Pour la plupart, ce sont des Tutsis. C'est en novembre-décembre 1996 qu'ils ont commencé à rentrer chez eux, au Rwanda. Au cours de cette période ils sont, selon des chiffres officiels, 719307 et 483445 à être rentrés du Zaïre et de la Tanzanie. Depuis, le mouvement ne s'est plus arrêté pour ces 1.923 362 réfugiés rwandais recensés en avril 1995. Pour ces hommes, femmes, enfants et jeunes qui rentraient en masse, il fallait de nouvelles habitations. D'autant que non seulement la majorité n'a jamais vécu au Rwanda mais la guerre civile avait tout détruit. Conséquence, comme tout pays qui sort d'une guerre atroce, le Rwanda est en pleine reconstruction. La ville de Kigali tout particulièrement est rayonnante. Tout est nouveau, donc beau ici. Les rues sont belles et bien bitumées. Les espaces verts foisonnent avec autour du géo-pavé comme matériau qui remplace de temps à autre le bitume. Même les caniveaux sont embellis. Leurs bordures sont faites de grosses pierres noirâtres ou rougeâtres sorties des entrailles des montagnes qui forment l'essentiel du relief de ce pays et qui servent de briques en ciment. Question d'utiliser le matériel local qui revient peut-être moins cher. Le Rwanda n'est-il pas le pays des mille collines ? Si l'on s'en tient aux nombres des réfugiés et de leurs pays de refuge où l'on ne parle que la langue anglaise, on peut comprendre pourquoi la langue française autrefois parlée à 90% avec la langue nationale, le kinyarwanda, a fortement reculé et est en passe de disparaître du paysage linguistique. Mais il y a sans aucun doute une autre raison à la mise en quarantaine de la langue de Chirac. Le président rwandais, le général Paul Kagamé, fait partie des Rwandais qui ont trouvé refuge en Ouganda. La légende dit qu'il s'y est rendu en compagnie de ses parents alors qu'il n'avait que 3 ans. Il ne parle que l'anglais. Certains de ses proches soutiennent qu'il comprend français mais il a des difficultés pour le parler. D'autres soutiennent par contre qu'il comprend et peut parler français mais il n'ose pas parce qu'il a gardé un très mauvais souvenir de l'action de la France dans la construction de l'histoire de son pays. Et cette idée de l'action de la France est partagée entièrement par nombre de Rwandais. Ils ne veulent plus entendre parler de la France. Pour eux, la France c'est le diable qui s'est introduit dans leur vie, dans leur famille pour la réduire à néant. A un fonctionnaire international à qui on essayait d'expliquer les liens très forts qui unissaient la Côte d'Ivoire à la France, il a répondu : "Ah ! je comprends pourquoi vous avez des problèmes. Coupez ces liens comme nous l'avons fait et vous verrez que ça ira comme ici".

La vie des Rwandais est fondée sur le nouveau, le neuf. A preuve, même le parti unique de feu le président Juvénal Habyarimana, tué le 6 avril 1994 a un nouveau nom de baptême. Anciennement Mouvement républicain national pour la démocratie et le développement (MRNDD), il s'appelle aujourd'hui Mouvement révolutionnaire pour le développement (MRD) et son président a pour nom Mathieu Ngirumpatse. Le parti au pouvoir s'appelle Front patriotique rwandais (FPR) et cela depuis juillet 1994. Hier c'était le MRND devenu MRNDD puis MRD avec comme base les Hutus. Aujourd'hui, ce sont les Tutsis, majoritairement revenus d'exil qui règnent. Laissant les Hutus faire le chemin inverse, c'est-à-dire prendre le chemin de l'exil.

Son climat équatorial tempéré par l'altitude avec une moyenne de 18°C et ses quatre saisons (pluies-sèche) favorisent les visites touristiques. Mais on ne peut passer sous silence son architecture. On l'a dit, le Rwanda c'est un pays des montagnes et des plateaux. Il a une population estimée aujourd'hui à 10 millions d'habitants. Ce qui fait une densité de 292 habitants au km2, sans doute la plus forte en Afrique. Par exemple, en 1995, on comptait en moyenne 6 enfants par femme ce qui fait un taux de natalité de 42,5 pour mille. Il est donc très peuplé pour une petite superficie qui représente tout juste un point sur la carte d'Afrique. Il faut donc exploiter au maximum tous les espaces. C'est la raison pour laquelle des maisons sont suspendues sur des collines, d'autres dans le ventre ou au flanc des collines mais solidement enracinées avec une architecture et des couleurs à rendre jaloux le visiteur. Le président ivoirien, Laurent Gbagbo, qui était dans la capitale des Mille collines du 2 au 5 juin 2005, a d'ailleurs succombé à la beauté de l'architecture rwandaise. En compagnie des hauts responsables de l'Etat hôte, il a fait le tour de la ville de Kigali, passant d'une colline A à une colline B ou aux plaines et autres plateaux. Des quartiers entiers sont en construction comme cela se fait dans la capitale ivoirienne. Outre le palais de l'Assemblée nationale qui n'a pas été retouché et qui garde les impacts d'obus et de balles tous les autres bâtiments sont soit réhabilités ou bien neufs. Même l'état-major de l'APR (Armée patriotique rwandaise) qui remplace les FAR (Forces armées rwandaises) est situé dans un imposant bâtiment neuf en pleine ville. Les hôtels sont aussi beaux et aussi chics que les personnes qui y travaillent. Tout comme le sont et peut-être plus encore, les femmes rwandaises.

L'école, au Rwanda, est très pratique. Au point qu'au secondaire déjà, l'élève peut faire le droit. Butare, deuxième ville du pays, est considérée comme la ville estudiantine ; la ville des intellos. Elle abrite l'université nationale du pays et beaucoup d'autres grandes écoles. Elle est à 2h de route de la capitale.

Du fait de son relief qui est accidenté, c'est environ 45% de la superficie totale qui est cultivée. Les cultures bien connues sont le café, le manioc, la banane-plantain, la patate douce, le thé, les haricots secs, le sorgho, le maïs, le pois, le coton, la pomme de terre etc. L'élevage est aussi développé avec les bovins, les chèvres, les moutons, porcs, poulets. Les chiffres officiels font état de la disparition de 90% de ce cheptel en 1994. Le sous-sol minier contient des minerais pas très connus en Afrique occidentale. On trouve pêle-mêle du béryl, du wolfram, de la cassitérite, de l'or.

Le nouveau Rwanda, c'est aussi la discipline. Vous ne verrez dans les rues aucune poubelle pour contenir des déchets. Chacun garde ses déchets sur lui pour les mettre dans sa poubelle une fois à la maison. Il n' y a pas longtemps, la production des sachets a été interdite. Tout article acheté sur un marché quelconque est emballé dans du papier journal. Parce que les Rwandais n'ont pas encore trouvé ce que faire d'un sachet après utilisation. Par ailleurs, les sachets traînent dans les rues et ne donnent pas une belle allure à la ville.

A Kigali, presque pas de policiers dans les rues. On les voit la nuit dans le périmètre de la résidence du chef de l'Etat. La rigueur militaire est de mise. Les accrochages dans la circulation sont rares. Les travailleurs de la nuit et les noctambules vont et viennent sans la crainte d'être agressés ou assassinés.

Les Rwandais sont cependant peu bavards. Ils parlent très peu de leurs conditions de vie, de la guerre civile, de l'opposition Hutu/Tutsi. Aujourd'hui, le Rwandais que vous rencontrerez sur la voie publique vous dira qu'il est tout simplement Rwandais et non Tutsi ou Hutu. "C'est cela que nous voulons éviter aujourd'hui", explique la gérante d'un hôtel de luxe. Mais quand vous poussez loin les discussions avec votre interlocuteur, vous découvrez peu à peu qui il est. Le Hutu n'accusera pas forcément le pouvoir Habyarimana d'être le seul responsable de la crise. Il ne reconnaîtra pas à la limite le massacre qui a eu lieu. Par contre le Tutsi accusera avec force et appuiera sur le déterminant "ils". "Ils ont fait ça, ils ont été méchants ; ils ont fait tout ça avec les Français". Et quand vous lui demandez qui se cache derrière ce "ils", il vous répond : "Je parle de ceux qui ont tué".

Le génocide a laissé indubitablement des traces qu'il faudra du temps pour effacer. Le pouvoir du président Kagamé fait de son mieux pour ramener la paix au sein de la population. Ainsi en est-il des tribunaux traditionnels appelés Gachacha, créés pour suppléer les tribunaux modernes dont la procédure paraît assez longue. Si vous voyez dans un village, en ville ou dans un coin quelque part, des hommes habillés en tenue rose, machette à la main en train de débroussailler un terrain ou assis sous un arbre avec du monde autour, c'est que ce sont des coupables du génocide. Ils purgent leurs peines à travers une opération d'intérêt communautaire ou bien ils sont jugés par le tribunal Gachacha. La méthode Kagamé est en train de réussir apparemment. Elle demande ou impose le silence. Mais il faut craindre que derrière ce silence ne se cache une volonté manifeste de voir le Rwanda autrement.

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