La Presse (Tunis)

Tunisie: Littérature tunisienne à travers les âges - IV- Le règne byzantin et le retour du berbérisme

Raouf SEDDIK

13 Juin 2005


Le mot «barbare» est d'origine grèque (barbaros). Il signifie à l'origine étranger, non grec. Et l'on peut penser que le mot «berbère» en est issu. C'est ce que suggère fortement la ressemblance des deux termes.

Pourtant, l'usage du mot « berbère » ne se retrouve pas avant l'arrivée des Arabes, qui semblent ainsi en être les inventeurs. Ibn Khaldoun en donne d'ailleurs l'explication. «Berbère», en arabe «Bar-bar », renvoie à ceux dont la langue, en raison de son caractère inintelligible, évoque le grognement confus du lion. Il s'agit d'une onomatopée dont on peut s'interroger, c'est vrai, si elle n'a pas fonctionné de la même manière chez les anciens Grecs, lorsqu'ils ont forgé leur mot « barbaros », empruntant ainsi ce qui est peut-être une façon répandue, en Orient, d'utiliser l'image du lion et de ses grognements pour exprimer le caractère incompréhensible d'un parler et, par extension, des peuples qui le pratiquent.

Les premières désignations des peuples de l'Afrique septentrionale, nous les devons aux anciens Egyptiens. Pour parler de leurs voisins de l'Ouest, ils utilisaient les noms de «Tjehenu» et de «Tjemehu» et, plus tard, de «Libous » et de «Mesh Wesh». C'est aux Egyptiens que les Grecs empruntent ensuite le seul mot «Libous» pour former le mot « Libyens », qui désigne alors l'ensemble des populations du nord de l'Afrique, des frontières avec l'Egypte jusqu'aux colonnes d'Hercule, aux portes de l'océan Atlantique. Ses occurrences, du reste, sont rares dans la littérature grecque. Et l'on peut se demander si la représentation mythologique d'un espace peuplé de créatures monstrueuses et de bêtes sauvages, telle qu'elle apparaît à travers le périple d'Ulysse lorsqu'il séjourne dans l'île de Djerba, ne s'est pas perpétuée longtemps chez eux, témoin d'une profonde méconnaissance.

La dissémination et la mobilité

L'arrivée des Romains va introduire une certaine distinction dans l'espace berbère. On parle de Gétules, de Garamantes, de Maures et de Numides. Plus au Sud sont les Ethiopiens, appelés ainsi en raison de la couleur plus sombre de leur peau. En fait, ces dénominations sont moins le fait d'une connaissance de ce qui constituerait des sous-groupes ethniques que le produit de simples délimitations géographiques dans une optique de contrôle et de défense du territoire situé à l'intérieur des limes.

Les Arabes vont introduire de nouveaux critères de distinction, fondés à la fois sur la position géographique et sur certaines différences linguistiques. D'où la constitution de grandes familles, dont les noms étaient jusque là entièrement inconnus : les Zenata, les Sanhaja, les Masmouda... Le problème, cependant, est que les particularismes linguistiques à partir desquels sont constitués ces ensembles sont loin de faire preuve de stabilité. La règle est ici celle de la dissémination et de la mobilité.

Voisins du grand désert, les Berbères semblent échapper à toute détermination ethnique solide. Leur nomadisme brouille leurs traces dans l'histoire. Tribus itinérantes des grands espaces désertiques, tribus des steppes et tribus des montagnes, le jeu de leurs alliances et de leurs contre alliances, du reste, a désespéré bien des efforts visant à saisir chez eux des identités qui traversent les âges.

Et même ce statut de nomade ne peut leur être attribué, car il leur arrive d'être aussi sédentaires, non seulement selon les saisons, mais aussi lorsque de longues périodes de vache grasse permettent de profiter durablement du pâturage.

Peuple de pasteurs et de guerriers, ils sont aussi capables de s'adonner à une petite agriculture autour des oasis et dans les régions plus humides du pays. Bref, ils sont assez semblables, au fond, à ces mirages du désert : même dans leur sédentarité, ils restent insaisissables. Ce qui a amené un grand spécialiste de l'étude de l'histoire maghrébine, Jacques Berque, à affirmer que les tribus nord-africaines ne sont rien d'autre que des «emblèmes onomastiques» : caractérisation dont nous devrons, du reste, nous souvenir pour la suite.

Une réalité prégnante

Ni les Phéniciens ni, après eux, les Romains, tous deux venus d'au-delà des mers, n'ont pu abolir cette réalité mouvante de la berbérité. Mais, avec le déclin de la présence romaine et l'arrivée, ensuite, des Vandales, cette réalité devient plus prégnante. Des «royaumes» berbères se constituent, dont les attaques contre les villes relevant du pouvoir central se font plus audacieuses.

Lorsque le général Bélisaire, sous les ordres de l'empereur Justinien, chasse les Vandales de Carthage et de toute la région à partir de 533, mettant ainsi un terme au destin de ce peuple conquérant, le nouveau pouvoir byzantin en vient rapidement à l'idée que, pour les besoins du contrôle du territoire, une installation à l'intérieur du pays s'impose. On fait alors de la ville de Sbeïtla la capitale de la province, en remplacement de Carthage.

Toutefois, cette installation est moins le fait d'une volonté de rétablir l'ancien ordre romain et catholique dans les profondeurs du pays, qu'une mesure dictée par la réalité militaire sur le terrain et le besoin de contenir les attaques lancées à partir de Gafsa, Thala ou Gabès par ces sortes de confédérations provisoires de tribus, souvent indûment appelées «royaumes » berbères.

L'Empire byzantin de Justinien (483-565), héritier de l'Empire romain en Orient, a fort à faire avec ses voisins à l'Est, les Perses. En outre, pour soutenir son effort de reconquête des territoires perdus sous la poussée des Germains et des Huns, il est obligé de pratiquer une politique fiscale très impopulaire, qui lui aliène le soutien des populations tunisiennes des villes côtières, rendues déjà méfiantes en raison de la différence linguistique, puisque la langue de l'Empire romain d'Orient n'est plus, comme auparavant, le latin, mais le grec.

Tel est à peu près le contexte, fragile, qui caractérise cette période byzantine qui durera jusqu'à l'arrivée des Arabes vers 650, lesquels Arabes, il importe de le souligner dès à présent, éprouveront dans leur avancée plus de difficultés avec les tribus berbères qu'avec les armées byzantines. On relèvera ici trois événements littéraires significatifs.

Tout d'abord, une épopée est rédigée qui est en même temps un panégyrique en l'honneur de Jean Troglita, dépêché par Constantinople pour mettre un terme aux incursions menées par les Berbères. Cette «Johannide», rédigée en latin par un certain Corippe, est un document précieux concernant les événements politiques et militaires de l'époque, à condition que l'on garde à l'esprit le fort parti pris de l'auteur en faveur du pouvoir byzantin.

Un second événement littéraire fait référence à un conflit opposant certains ecclésiastiques de la province d'Afrique à l'empereur Justinien. Celui-ci, en 545, avait promulgué un édit par lequel il condamnait certains points contenus dans les textes issus du Concile de Chalcédoine, réuni en 451. Cette immixtion manifeste du pouvoir politique dans les questions traitant de la nature de la foi chrétienne, connue sous le nom de l'affaire des « trois chapitres », provoquera des prises de position vigoureuses, notamment de la part de l'évêque Facundus. Une telle querelle, il va sans dire, n'était pas de nature à renforcer les liens, largement distendus, entre la Tunisie de l'époque, encore attachée au catholicisme, et l'Empire byzantin.

Le troisième événement littéraire est étroitement lié au retour de la berbérité. Dans quelle mesure peut-on parler, au sujet du monde berbère et de ses traditions foncièrement orales, d'une vie littéraire ?

Berbères scriptophobes

L'art dans les traditions orales a partie liée avec le vocal, d'où part ensuite le son de nature musicale ou mélodieuse et celui dont la résonance fait sens, signifie. Selon la prédominance de l'un ou de l'autre type de son, nous sommes dans le chant ou dans le récit, la poésie occupant une position intermédiaire. A aucun moment, en raison de l'absence de l'écrit, le discours signifiant ne parvient à s'émanciper de cette relation originelle qu'il entretient avec le discours sonore et musical.

Liens Pertinents

L'existence d'une écriture « libyque » ne remet pas en question la vocation profondément orale de la culture berbère. Au contraire, le fait qu'elle existe et qu'elle ait été systématiquement inutilisée est une preuve supplémentaire de cette vocation. On peut même émettre l'hypothèse d'une sorte de «scriptophobie» chez les anciens Berbères. D'une façon générale, les peuples nomades ont autant besoin de l'élément de l'oubli, pour pouvoir se libérer de toutes attaches et de toutes limites, que les peuples sédentaires ont besoin de l'élément de la mémoire pour, quant à eux, se tracer les claires limites qui gouvernent leur cohabitation. Ce qui signifie que l'écriture, si elle répond à un besoin chez ces derniers, constitue pour les premiers un outil dangereux, captant l'instant fugace d'un passage comme s'il s'agissait d'une éternité.

Le peuple hébreux, qui a commencé par être nomade, représente de ce point de vue une exception, et une exception qui s'explique par le fait qu'il a navigué dans cet espace situé très précisément entre les deux grands foyers de naissance de l'écriture : l'Egypte et la Mésopotamie. Cette contradiction d'un peuple nomade qui se donne en même temps une vocation de mémoire n'est assurément pas étrangère aux conditions de naissance du monothéisme, car la mémoire est alors celle d'un lieu que n'indique aucune géographie, celle d'un Dieu que n'enferme, en sa vérité, aucune région.

L'autre exception est celle des bédouins arabes : non seulement ils se sont donnés une écriture, mais ils se sont donnés aussi une mission civilisatrice

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