Le Journal de l'Economie (Dakar)

Afrique: La dette en débat : et si c'était un piège supplémentaire ?

Les pays du G 8 viennent de réaliser un pas supplémentaire pour alléger le fardeau de la dette des pays pauvres. Cependant, cette annulation peut cacher bien des pièges pour les pays bénéficiaires qui risquent d'être définitivement déclarés insolvables.

Ce ne sont pas les superlatifs qui manqué après l'annonce le 10 juin par le G8 d'une réduction de 40 milliards de dollars de la dette de 18 pays dont 14 africains. " Historique ", " salutaire ", " révolutionnaire ", ont martelé avec emphase les commentateurs dans la presse et sur les plateaux de télévision. Le Premier ministre Tony Blair, principal sponsor de cette initiative, vilipendé un peu partout sur le continent à cause de son soutien inconditionnel à Georges Bush lors de la deuxième guerre du Golfe en a profité pour se refaire une nouvelle image : celle du sauveur des pauvres.

Après les commentaires élogieux des premiers jours, des voix s'élèvent pour jeter un regard critique sur cette initiative. Le président sénégalais, Abdoulaye Wade fidèle à son image a marqué son scepticisme en s'interrogeant sur la véritable portée de cette réduction de la dette dans un entretien accordé. Son homologue ougandais M. Yoweri Museveni a lui-aussi souligné que ce n'est pas la panacée. Certaines ONG comme le Club pour l'Annulation de la Dette du Tiers-monde fustigent les effets d'annonce.

En réalité, cette mesure n'est pas aussi révolutionnaire qu'on veut la présenter. Les mécanismes de réduction de la dette ne datent pas d'hier. Un regard sur le rétroviseur montre que les pays africains comme le Sénégal obtenaient jusqu'à 70% de réduction de leur dette dans le cadre du Club de Paris.

Ces réductions accordées par le Club de Paris qui réunit les créanciers bilatéraux n'étaient qu'une goutte d'eau dans la mer car une bonne partie de la dette était due aux multilatéraux qui ne voulaient pas entendre parler de réduction encore moins d'annulation.

Il a fallu attendre l'arrivée de James Wolfensohn à la tête de la Banque mondiale pour que les créanciers multilatéraux acceptent de participer aux efforts de réduction de la dette. C'est le début de l'Initiative pour les pays pauvres très endettés (PPTE) qui voit pour la première fois de l'histoire des institutions comme le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et le Banque africaine de développement accepter de mettre la main à la poche. Dans le même temps, les bilatéraux faisaient des efforts supplémentaires.

" L'approche était une approche purement comptable " commente un expert. L'allègement de la dette était consenti pour ajuster le Tableau des Opérations financières de l'Etat. La réduction de la dette n'était qu'une variable d'ajustement dans le cadre du programme d'ajustement. Dans de telles conditions, l'initiative connut un succès limité pour dire le moins. Non seulement, le nombre de pays éligibles était très réduit, mais les résultats étaient bien en dessous des attentes. Au mois de septembre 1999, seul sept pays avaient atteint le point de décision.

C'est la raison pour laquelle le G8 lança le slogan " broader, deeper, faster " au sommet de Cologne de 1999. Les conditions d'éligibilité furent assouplies et le mécanisme de décision raccourci. La conséquence directe fut que des pays comme le Sénégal devinrent éligibles à cette initiative. Le nombre de pays éligibles est passé à 23. Ces réductions de dette offertes furent couplées à des impératifs de réduction de la pauvreté. Ainsi virent le jour les stratégies de réduction de la pauvreté qui sont aujourd'hui les pierres angulaires de la politique économique des gouvernements des pays africains. Encore une fois, les résultats n'ont pas été spectaculaires. Une bonne partie des dettes annulée n'allait de toute façon pas être payée. " L'allègement n'a fait qu'alléger le créancier d'une écriture comptable imaginaire sans libérer des ressources pour l'Afrique ", peut-on lire dans le rapport de la Commission Blair pour l'Afrique.

Un pas supplémentaire C'est donc dans ce contexte que les pays du G8 sous l'impulsion du Premier ministre britannique et sous la pression des ONG ont accepté de faire un pas supplémentaire avec l'annulation totale de la dette de certains pays pauvres annoncée la semaine dernière. Est-ce la solution ? Interrogé par le Journal Le Monde, Bernard Conte, économiste au Centre d'étude d'Afrique noire de Bordeaux (CEAB), souligne que même si la décision de Londres n'est "pas fantastique" c'est un "un pas nouveau a été franchi dans la logique de l'effacement progressif de la dette en cours depuis dix ans". " Il ne faut pas cracher là-dessus. C'est un pas de plus de trouver une solution à ce problème " explique l'ancien ministre sénégalais des Finances, M. Pape Ousmane Sakho interrogé par le Journal de l'Economie sur cette question.

Cependant, cette annulation doit être replacée dans son contexte. Une lecture plus attentive de la situation invite à plus de circonspection. Sur le plan pratique, les praticiens invitent à plus de mesure.

Aujourd'hui, on n'en parle comme si les ressources nécessaires pour le paiement de la dette étaient disponibles. Ce qui n'est que très rarement le cas. En réalité, les gouvernements font des ajustements de trésorerie pour payer la dette. Ce ne sont pas des ressources nouvelles disponibles. " Les ajustements de trésorerie ne sont pas des mécanismes de financement", expliquent les spécialistes. Par ailleurs, les montants ne sont pas aussi énormes qu'on veut le faire croire. Quand on prend une moyenne de 10 ans de maturité pour les prêts, on se rend compte que cela ne fait pas que 4 milliards de dollars par an. Ce qui est bien en deçà des besoins des pays africains pour financer le développement.

Quand le Ghana disait non à l'Initiative PPTE Mais le plus grave se trouve ailleurs. En acceptant d'être déclarés insolvables, les pays africains se ferment - définitivement ? - les portes des marchés financiers internationaux. Attitude dangereuse car comme l'explique M. Sakho, " il ne faut pas diaboliser la dette. C'est quand même un instrument de politique économique ". La preuve : le Ghana, bien qu'éligible à l'époque, n'avait pas souhaité participer à l'Initiative PPTE car celle-ci limite les capacités d'endettement des gouvernements et de leurs entreprises. En signant, les pays s'engagent à ne s'endetter qu'à des conditions concessionnelles or, le Ghana avait des entreprises comme Ashanti qui empruntent sur les marchés.

On se demande d'ailleurs si les Américains, en acceptant cette ne veulent pas simplement faire en sorte que les pays les plus pauvres (qui n'ont pas accès aux marchés financiers) ne soient exclus du FMI et renvoyés à la Banque mondiale où ils bénéficieraient de subventions et non des prêts. On rappelle que le rapport Meltzer réalisé pour le Congrès américain préconisait une réduction du rôle du FMI dans les pays en développement qui deviendrait un prêteur en dernier ressort. On peut se demander si ce n'est pas cette approche qui est en train d'être mise en ouvre, notamment avec l'arrivée du néo-conservateur Paul Wolfovitz à la tête de la Banque mondiale.

Si tel était le cas, l'annulation accordée risque d'avoir le goût amer du cadeau empoisonné.


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