Le Journal de l'Economie (Dakar)

Afrique: Annulation de la dette, et après ?

Par Ousmane Sane

20 Juin 2005


opinion

Payer ses dettes c'est s'enrichir dit-on. Pour les pays africains, on aurait dû ajouter ceci : "Ne pas payer ses dettes et les voir effacées c'est aussi s'enrichir ! " Pour le moment en Afrique payer nos dettes ne nous enrichit pas, ne pas payer non plus ne nous enrichit pas. Conséquence, nous sommes "debt-adicted" ou "endetto-dépendants" comme le serait un insulino dépendant !

Les huit pays les plus puissants de la planète viennent de décider l'annulation totale de la dette de 18 pays pauvres et très endettés dont 14 africains, le Sénégal compris. Ce n'est pas moins de 40 milliards de dollars américains ainsi effacés. Malgré de telles mesures salutaires et toujours bonnes à prendre pour des débiteurs mauvais payeurs, des ONG, des mouvements alter mondialistes expriment leur insatisfaction car selon certaines sources la dette des 162 pays en développement serait de l'ordre de 2500 milliards de dollars américains et que une vraie volonté des créanciers aurait été d'effacer tout ce montant ce qui aurait permis de toucher tous ces pays. Il est vrai que la dette divise les opinions publiques car entre ceux qui la trouvent illégitime, et ceux qui soutiennent qu'elle a déjà été payée et les partisans d'un audit de la dette, toutes les sensibilités y passent. Faut-il choisir son camp entre les annulationnistes et les partisans de l'orthodoxie financière ? Je crois qu'oui. Je me souviens qu'au milieu des années 1980 alors que j'étais étudiant, lors d'une conférence en France sur le sujet, un étudiant africain s'était permis de prendre la parole pour dire à peu près ceci : " ...de grâce ne nous effacez pas nos dettes.... ". Il soutenait que ce serait la meilleure façon de conforter les Dirigeants africains dans leurs mauvaises pratiques de gouvernance et d'encourager la course à l'accaparement des deniers publics par les classes dirigeantes. C'était la période où les avoirs extérieurs de feu le Général MOBUTU équivalaient ou dépassaient la dette extérieure du ZAIRE. Toujours dans la même époque, interrogé sur les annulations de dettes des pays africains et Latino américains, un banquier avait dit ceci : "Je ne vais pas travailler 16 heures par jour pour financer leur style de vie !". Ces jugements sont révélateurs des passions que suscite le sujet.

Cependant si nous analysons la question de la dette sous l'angle des sciences sociales et l'économie en est une, il faut reconnaître que la position des pays africains et notamment des partisans de l'annulation est tout de même gênante. Pourquoi ? Parce qu'à mon humble avis, aucune valeur culturelle africaine ne plaide en faveur d'une bataille pour l'annulation de la dette. Dans notre éducation, payer ses dettes est une vertu et demander n'est pas une attitude encouragée sauf pour une certaine frange de la société telle que les griots. Mais il faut rappeler et défendre le rôle social irremplaçable des griots qui en fait sont des historiens, communicateurs et médiateurs indispensables à la vie en société.

Mais revenons à notre analyse. Pourquoi demanderait-on à ses créanciers une annulation de ses dettes ou refuserait-on de la payer ? Les alter mondialistes et autres défenseurs diront qu'elle a été déjà payée. Ils peuvent avoir raison du point de vue mathématique et dans certains cas. En effet, si l'on cumule les commissions d'arrangement, les commissions d'engagement et les intérêts versés sur une période très longue, on peut atteindre en fin de parcours, le montant du principal d'un prêt. Ces cas me paraissent marginaux. Mais là où je diverge avec les alter mondialistes c'est dans le fait qu'à mon avis ces dettes n'étant pas fictives, elles ont bien servi à quelque chose dans nos pays. Aussi a-t-on essayé d'auditer la dette pour voir les circuits de son décaissement, les résultats de son utilisation avant de la fustiger ? Combien de sénégalais sont-ils capable fussent-ils Députés de vous reconstituer l'utilisation d'une ou plusieurs dettes extérieures de la signature du parapheur qu'on voit bien à la télévision jusqu'á la date d'échéance ? Beaucoup de gens savent -ils que l'Etat du Sénégal avait bénéficié d'allègements de dettes rétrocédées à des sociétés nationales sans qu'il ne consente à son tour ces mêmes allégements aux sociétés nationales. Donc la question de la traçabilité de la dette se pose avec acuité dans les pays africains. Ce n'est pas la dette qu'il faut combattre mais c'est plutôt son utilisation efficiente ou non qu'il faut diagnostiquer. Pourquoi nous nous endettions, comment l'utilisions nous et quels sont les impacts socioéconomiques de cet endettement, sont les questions pertinentes à poser. Car il faut bien le noter, on a beau annuler totalement les dettes, le lendemain nous nous endetterons. Eh oui, parce que l'endettement est aussi un instrument de gestion économique mais le gaspillage, les détournements et autres mauvaises pratiques n'en sont pas du tout. Et c'est là où tout le monde devrait insister. Aussi bien les créanciers, les débiteurs, les ONG que les observateurs.

D'un autre point de vue, il faut déplorer que les pays endettés n'aient pas eu suffisamment de marge de manouvre dans l'utilisation de l'argent car souvent de multiples clauses finissent par retourner cet argent vers les entreprises des pays prêteurs. Par exemple, quand on vous prête dix millions de dollars pour construire une centrale électrique, souvent il est spécifié que vous devez commander votre matériel auprès d'un fabricant du pays prêteur. En plus au moment du paiement, vous vous contenterez que de signer les ordres de virements au profit des fournisseurs étrangers. L'argent leur sera transféré directement, on vous demandera tout juste de comptabiliser l'opération dans vos livres. Un jeu d'écriture quoi ! Mais on pourrait penser à tort ou à raison que si les pays débiteurs sont soumis à de telles contraintes c'est parce qu'ils ont fait preuve de laxisme dans la gestion libre de leur endettement. Ce n'est pas totalement vrai car si les clauses d'utilisation de la dette sécurisent relativement sa destination, elles permettent aussi aux créanciers de diriger cette manne financière vers les industries des pays prêteurs qu'elle fera tourner, cela créera des emplois, distribuera des revenus, améliorera le pouvoir d'achat et relancera la consommation tout en résorbant le chômage. Voilà ce que le Nord gagne. De là à affirmer que la dette joue un rôle de régulation de l'économie mondiale, il n'y a qu'un pas à franchir.

En y regardant de prés, il y a une sorte de torts partagés entre débiteurs et créanciers en matière de dette. Autant les premiers éprouvent des difficultés à payer à bonne date et sont comptables de mauvaises pratiques, autant les seconds sont prompts à financer pour en dernier ressort donner du business à leurs industries. Ainsi tout le monde est content. Pour le paiement, on s'arrangera après. Et d'ailleurs si le paiement posait problème, les ONG elles-mêmes financées par l'argent du Nord, seront là pour " gueuler " à bord de leurs 4X4 et lors de leurs multiples forums et séminaires dévoreurs de perdiems. Après ça, on effacera puis on recommencera et on chantera "... la vida continua...". Voilà le vrai cercle vicieux de la dette.

Figurez-vous que les enfants nés en 1982 au plus fort de la crise d'insolvabilité du Mexique et qui ont eu la chance ou qui ont trouvé que leurs parents fortunés de la dette ont préparé leur avenir, sont en train de boucler leur MBA et autres DESS en perspective de prendre les commandes de nos économies dans un proche avenir. Ils sont nés sous la dette, ils vont vivre avec et sans doute ils mourront avec. Ceux qui sont nés en 2005, idem. Le plan Baker, le plan Brady, le plan de Lagos, le plan Mbéki, le plan Oméga, notre dernier-né le (plan) NEPAD et enfin celui en gestation au Nord, le plan Marshall bis et fin, tout va y passer mais l'équation de la dette sera toujours là. Désormais, la trouvaille c'est de nous faire accepter le troc embarrassant des 3D : remise de DETTE contre plus de DEMOCRATIE et de DROITS DE L'HOMME. Autrement dit on revient dans les sciences sociales et plus précisément dans l'administration de la citée. Cette dernière va subir le diktat de l'économique.

Les africains, les ONG et les Alter mondialistes doivent revisiter les valeurs africaines pour créer les conditions d'une rupture avec cette anti-valeur qu'est la pression pour ne pas payer ses dettes à bonne date ou pour bénéficier d'allègements. Il faut aussi combattre cette recherche d'une prime de médiocrité qui consiste à être classé PPTE (Pays Pauvres Très Endettés). Car on veut cantonner ces derniers à lutter contre la pauvreté plutôt que de lutter pour la richesse. On n'y pense pas souvent car la meilleure façon de lutter contre la pauvreté c'est de lutter pour la richesse. Et la meilleure façon de rester pauvre, c'est de tendre les deux mains, une pour demander à s'endetter, une autre pour demander à se désendetter, le tout pour zéro franc. Ainsi après les facilités de lutte contre la pauvreté, à quand les facilités d'insolvabilité ou de faillites ?

*Economiste-Financier Consultant en Politiques Economiques Post-Conflit

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