Fraternité Matin (Abidjan)
GOORÉ BI HUÉ
4 Juillet 2005
Abidjan — La dégradation des indicateurs sur le développement humain en Côte d'Ivoire se traduit par des conditions de vie de plus en plus précaires des populations tant rurales qu' urbaines.
Comme chaque année, le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) va publier demain son troisième rapport national sur le développement humain en Côte d'Ivoire, depuis la survenance de la crise, en septembre 2002. Si ceux de 1998 et 2002 ont été respectivement consacrés au "profils et déterminants de la pauvreté en Côte d'Ivoire" et à la " Pauvreté et Gouvernance ", le dernier rapport, lui, se consacre à l'importance de la cohésion sociale dans le développement humain et la reconstruction nationale. " Cohésion sociale et reconstruction nationale ", tel est donc le thème que le PNUD, à travers son groupe d'experts, piloté par le Centre ivoirien de recherches économiques et sociales (CIRES) a choisi. Ce rapport pose la problématique de la cohésion sociale et sa mesure, dissèque les forces et les faiblesses des fondamentaux du modèle socioéconomique ivoirien, analyse l'impact du déséquilibre social via quelques grands indicateurs de développement humain, et se projette dans un nouveau contrat social après avoir passé au peigne fin toutes les initiative de reconstruction de la cohésion sociale.
On peut l'affirmer, ce rapport reste collé à la situation du pays et se veut un outil d'aide à la décision allant dans le sens du progrès social et économique. Pour les experts du PNUD, réfléchir à la question de la cohésion sociale en tant que moyen de reconstruction nationale renvoie non seulement à l'examen des mécanismes ayant permis antérieurement l'équilibre social mais aussi, à l'identification des facteurs qui, peu à peu, se sont constitués comme des freins à son maintien. La cohésion sociale, il faut le dire, est une notion relativement récente articulée autour de six dimensions s'inscrivant dans trois sphères d'activités différentes et ayant un caractère à la fois formel et substantiel. Ainsi, on note dans la sphère économique, la problématique d'insertion ou d'exclusion dans les activités productives au niveau formel, et celle d'équité.
Au niveau politique, il s'agit de voir la ligitimité ou non, de la participation ou la passivité des citoyens. Au plan socioculturel, la question se pose en termes de reconnaissance, de rejet, d'appartenance ou d'isolement dans la société. Ces différentes notions s'intègrent en fait, dans des considérations globales liées aux conditions d'ordre social, économique et culturel. Autrement dit, les populations ont-elles accès, de façon équitable, à l'eau potable, à l'éducation, à la formation, aux activités génératrices de revenus etc. En somme, tout ce qui concourt au développement humain durable, c'est-à-dire, l'accroissement des libertés et des potenialités des individus en matière économique, sociale, culturelle, éthique, politique, le renforcement des capacités d'une génération à l'autre en termes de croissance économique, d'amélioration des conditions de vie, du capital social et humain.
Quelle est la situation du développement humain en Côte d'Ivoire ? Il ressort du diagnostic des experts du PNUD, qu'au cours des deux premières décennies de l'indépendance du pays, la stabilité macroéconomique et politique a contribué à la croissance économique de la Côte d'Ivoire, avec un taux de 7% par an en termes réels. Mais dans les années, 1980, des signes caractéristiques d'une instabilité macroéconomique sont apparus. Se caractérisant par une inflation, la dégradation du ratio du déficit budgétaire, l'augmentation du ratio de la dette extérieure etc. A cette instabilité économique s'est ajoutée, dès 1990, l'instabilité sociopolitique qui s'est aggravée, en 1999 avec le premier coup d'Etat dans l'histoire du pays. Cette dégradation sociopolitique va atteindre son point culminant en septembre 2002, avec le conflit armé dont seuls les devins peuvent prédire la fin réelle.
Il ressort également du rapport que cette situation a profondément désorganisé l'appareil de production nationale, et affaibli le capital social. La productivité du capital humain en a pris un coup. Comme conséquences inhérentes, le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) qui était de 5,7% en 1998 s'est établi à 1,6% un an plus tard, avant de chuter drastiquement à -2,3% en 2000. Certes, une inversion de la tendance a été observée en 2001 avec la réalisation d'un taux de croissance positif (+0.3%), mais celle-ci sera de courte durée. Puisqu'en 2002 et 2003, ce taux redevient négatif respectivement dans l'ordre de (-1,6%) et (-1,7%). Mais, l'année 2004 redonne l'espoir, puisque ce taux s'est relevé pour se situer à 1,6%. Quant au PIB par habitant, il s'est dégradé, passant de 780 dollars américains en 1998 à 610 dollars en 2002. Cette instabilité macroéconomique accentuée par des crises sociopolitiques à répétition, a eu un impact fort négatif sur le développement humain en Côte d'Ivoire. La pauvreté s'étant fortement aggravée. L'évolution de l'indice de pauvreté le démontre assez bien. En effet, l'indice de pauvreté est passé, selon les données du rapport du PNUD, de 32,3% en 1993 à 36,8% en 1995 pour baisser à 33,6% en 1998.
Il s'est détériorité au fil des ans, et s'est situé à 38,4% en 2002, avant même que la crise n'éclate. Selon des estimations prélimitaires des spécialistes des questions de pauvreté, ce taux de pauvreté aurait atteint entre 42 et 44% en 2003. Si ces données s'avéraient, cela signifierait que la mise à mal de la cohésion sociale liée aux crises à répétition et au conflit armé actuel, a rendu près de la moitié de la population ivoirienne pauvre. Très pauvre même. Les rédacteurs du rapport notent en outre qu'en 2002 déjà, les 10% des plus riches du pays cumulaient à eux seuls, 36% du revenu national contre 20% pour les 50% les plus pauvres. Les experts du PNUD font remarquer que " les contre-performances économiques et à la mauvaise répartition des richesses ont provoqué des malaises au plan social qui ont contribué à la rupture de l'équilibre et de la cohésion sociale ".
Ils dénoncent également la tribalisation du débat et de la vie politique au lendemain du retour au multipartisme en 1990 et des querelles nées de la succession du premier Président ivoirien, Houphouët-Boigny. En fait, la cohésion sociale avait, avant ces moments charnières, pour socles la bonne santé de l'économie nationale, le " partage " de la même idéologie sous le parti unique, et les liens communautaires et familiaux inébranlables. Ces socles vont s'ébranler avec la récession économique qui a pris racine dans les années 1980 au contact de la chute des cours des matières premières et l'appauvrissement des campagnes. Ils le seront davantage avec le multipartisme, en 1990, et la guerre de succession en 1993. Toutes choses qui ont affaibli le socle de l'équilibre social, et déstabilisé le modèle ivoirien, qualifié alors de stable. En fait, ce modèle ivoirien, en faisant l'hypothèse que le progrès économique induirait un stabilisateur social automatique, a péché en investissant suffisamment, selon les experts, dans les secteurs politique et culturel.
Il a également péché par la non intégration d'une politique d'immigration qui aurait pu favoriser une intégration véritable de nombreux étrangers vivant sur le sol ivoirien. Les auteurs du rapport épingle en outre, la persistance du déficit démocratique, l'instauration en 1992 de la carte de séjour et la promotion de la notion ivoiritaire qui ont exacerbé les clivages ethnicistes et la classification ivoiriens/étrangers. Il faut y ajouter le déphasage criant entre la croissance démographique (3,8% environ par an) et la croissance économique largement en déça de la première. Autrement, la richesse nationale se fait rare alors que la population augmente, les besoins sociaux également, provoquant ainsi chez certaines couches, un sentiment d'exclusion sociale. Pour le PNUD, tout est parti de la vulnérabilité du modèle ivoirien de développement économique et de son incapacité à résister aux chocs extérieurs. Ce qui a conduit à la récession économique des années 1980.
La durée et l'ampleur de cette récession ont rendu impossible l'utilisation des mécanismes économiques, par l'Etat, pour jouer son rôle de garant de la cohésion sociale. Les autres mécanismes culturels, politiques et sociologiques n'étant suffisamment développés pour préserver la paix et la cohésion sociale, la rupture est apparue au grand jour. Au grand dam de tous. Avec de multiples manifestations dont la contestation du pouvoir d'Etat, la défiance des autorités politiques et administratives, l'insécurité grandissante, la marginalisation des couches défavorisées de la population. Tout un ensemble d'ingrédients pour faire reculer des indices du développement humain en Côte d'Ivoire.
Tendances :
La bonne carte
La Côte d'Ivoire, à l'instar de beaucoup d'autres pays du continent, traverse de profondes convulsions, résultant de forces centrifuges qui exercent une véritable pression sur la cohésion sociale. Ce sont les causes de ces convulsions évoquées par M. Abdoulaye Mar Dieye, Représentant Résident du PNUD, que le dernier rapport national sur l'état du développement humain en Côte d'Ivoire analyse avec force arguments. En citant entre autres causes, l'immigration mal régulée, l'absence d'une véritable politique de gestion du capital foncier, la fragilité des systèmes de gouvernance institutionnelle et démocratique. Sans oublier les chocs extérieurs auxquels le modèle économique ivoirien n'a pu résister. Cela qui se traduit par une multiplication des poches de pauvreté, dont le taux national est passé de 38,4% en 1998 à plus de 42% en 2003 selon certaines estimations. Comme quoi, la Côte d'Ivoire qui a pendant longtemps constitué l'eldorado de la sous-région à cause notamment de sa relative prospérité économique impulsée par un taux de croissance régulièrement positif jusqu'à une date récente, éprouve aujourd'hui d'énormes difficultés à nourrir toutes ses populations.
A soigner tout le monde. A éduquer convenablement ceux qui sont en âge d'aller à l'école, malgré la bonne volonté des autorités politiques de donner, à chaque enfant de ce pays, l'opportunité d'apprendre à lire et à écrire, grâce à un programme de fourniture gratuite d'ouvrages scolaires, et à la libéralisation du port du kaki. L'accès de tous à l'eau potable, aux soins de santé, notamment aux anti-rétroviraux pour les personnes infectées par le VIH SIDA dont la propagation se fait à un rythme effrayant, restent encore des défis pour la Côte d'Ivoire. Car, les indicateurs sur le développement humain ont quasiment toute dégradé.
La problématique du développement humain impose à la Côte d'Ivoire, selon ce rapport, un nouveau contrat social pour renouer avec la cohésion sociale, ferment de la paix. Paix qui constitue à son tour le ferment de la stabilité sans laquelle il ne peut y avoir de développement. Parvenir à ce triptyque " Paix, Stabilité, Développement " doit être pour chaque Ivoirien, leader politique ou non, un défi à relever. C'est la carte à jouer par tous et chacun. Car, depuis quelques années, la paix et la stabilité ne sont pas au rendez-vous. Le développement qui est défini comme la combinaison des facteurs sociaux, politiques et culturels concourant au bien-être socio-économique, et donc, au développement humain.
L'avenir par un nouveau contrat social
Comment reconstruire la cohésion sociale mise à mal depuis plus de dix ans afin d'engager tout le monde dans une dynamique de développement social et économique ? Pour le groupe d'experts du PNUD, les facteurs de développement que sont la démographie, l'économie, les idéologies politiques, la culture doivent constituer les véritables ressorts de la reconstruction de cette cohésion sociale. Mais, il conviendrait d'y intégrer la moralisation de la vie publique et l'instauration de l'Etat de droit. Mieux, tous les acteurs, historiques et indépendants de cette reconstruction de la coéhsion sociale doivent être identifiés et reconnus comme tels recommande le rapport, soulignant en outre la nécessité de promouvoir dans ce processus, un social des plus hardis en matière d'éducation morale, spirituelle et civique, d'initiation à l'école de la vie etc. afin de rendre compréhensive et acceptable l'évolution de la vie politique et sociale de la Côte d'Ivoire. Cette reconstruction doit être guidée par huit grands principes fondamentaux dont la volonté politique devrait être le fer le lance.
En effet, il apparaît aux yeux des experts du PNUD, d'investir dans la diversité culturelle en vue de réduire les tensions intercommunautaires et interethniques, et permettre aux uns et aux autres de se connaître davantage, de partager la communauté de destin qu'est la Côte d'Ivoire. Ainsi, cette diversité culturelle qui offrira un plateau de différences alternatives permettra de lever toutes contraintes au développement. La promotion d'une société civile forte susceptible de consolider l'opinion publique, de capter la demande sociale, et de contribuer à la formulation d'un projet de société dépourvue de l'ethnocentrisme et de divisions religieuses. Le rapport insiste également sur la promotion d'une société politique axée sur des projets favorisant la cohésion sociale, sur la conception d'un plan de développement sur le long terme qui intègre la technologie comme fondement de développement, et de tout progès durable.
Une politique de technologie commence, selon les auteurs du rapport, par un diagnostic de l'existant dans tous les domaines d'activités, suivi d'un appui aux structures de recherches/développement. " La mise en avant de la politique technologique est l'un des moyens sûrs pour que la Côte d'Ivoire lève la contrainte de la trappe à la croissance durable ", souligne-t-on. Ayant diagnostiqué que la crise que connaît le pays est en partie liée à son incapacité à s'adapter à la globalisation, le Programme des Nations Unies pour le Développement recommande la mise en place des mécanismes devant aider à assurer une meilleure insertion de la Côte d'Ivoire dans la mondialisation actuelle. Notamment les enjeux de l'inclusion des pays en développement dont la Côte d'Ivoire dans la société globale matérialisée par l'OMC et les négociations y afférentes, mais aussi ceux qui sont liés aux accords de partenariat économique (APE) en 2008. Pour tout dire, il convient de mettre en place des mécanismes permettant une meilleure insertion dans la globalisation en vue de réduire les chocs sociaux négatifs qu'elles pourraient induire pour un pays fragilisé par la crise comme la Côte d'Ivoire.
La réforme du système éducatif pour une meilleure réponse aux exigences de développement et une meilleure interconnexion entre le monde réel et le monde scolaire en Côte d'Ivoire, et la mise en place de régulateurs sociaux sont formellement recommandées. La régulation sociale est une démarche sociologique qui vise à corriger des faiblesses criantes décelées. En effet, les experts notent que la Côte d'Ivoire n'a pas pu ou su inventer des régulateurs sociaux compatibles avec les exigences de la démocratie. Le parti unique avait son système de régulation sociale qui s'appuyait sur certains leaders à travers les journées du dialogue et les liens forts entre le président et tous les chefs traditionnels. Le pluralisme politique a détruit les symboles et ceux qui devraient se mettre au-dessus sont dans la mêlée. La mise en place des régulateurs sociaux apparaît également comme exigence dans le contexte actuel. Car, une société sans modèle est vouée à l'échec et à l'éternel recommencement.
Il s'agit de renouer avec le capital social de la Côte d'Ivoire d'antan, caractérisé par la paix. De l'avis des analystes du PNUD, ce capital social important s'est transformé en coût social. Pour gagner le pari de l'intégration à la société et à l'économie mondiales, la Côte d'Ivoire devra parvenir à combiner toutes ces exigences sus indiquées. Dans ce nouveau contrat social, un accent devra être mis sur les politiques sectorielles tout en renforçant le cadre macroéconomique. Il s'agit notamment de prioriser le développement du secteur privé et de l'économie rurale, et de favoriser le développement du secteur privé en encourageant notamment la création et l'expansion des PME/PMI génératrices d'emplois. Il faut par ailleurs faciliter l'accès à l'habitat, aux infrastructures routières, à l'eau potable, à la téléphonie, à l'électrification et à la sécurité alimentaire.
L'espoir de Mar Diéye
Pour le représentant-résident du PNUD en Côte d'Ivoire, M.Abdoulaye Mar Diéye, les rapports sur le développement humain, nationaux comme mondiaux, sont conçus pour être des creusets de réflexion et de débats contradictoires, continus, desquels devront jaillir des idées novatrices pour faire avancer nos sociétés, à des stades de développement humain supérieurs. Il considère ce dernier rapport national, au regard des analyses, comme le cadre est tracé, pour interpeller tous les acteurs politiques, économiques et sociaux à mieux combattre dans le sens d'une plus grande cohésion sociale et de la reconstruction nationale. La Côte d'Ivoire, note-t-il, à l'instar de beaucoup d'autres pays du continent, traverse de profondes convulsions, résultant de forces centrifuges qui exercent une véritable pression sur la cohésion sociale. Le rapport analyse bien ces forces.
Il s'agit notamment, et entre autres, de l'immigration mal régulée, de l'absence d'une véritable politique de gestion du capital foncier, de la fragilité des systèmes de gouvernance institutionnelle et démocratique, et des divers chocs externes qui se sont exercés sur l'économie nationale, depuis plus d'une décennie. Dans ces conditions, la question fondamentale qui se pose est la suivante : " Comment initier la résolution de l'équation complexe de la cohésion sociale, comme préalable à la reconstruction nationale, alors que nous sommes toujours en situation de post-conflit, sans encore une trajectoire irréversible de sortie de crise ? ". Sans donner directement une réponse, il fait remarquer la complexité des situations de crise " Il est vrai qu'en situation de conflit ou de post-conflit, nous sommes frappés par le principe d'incertitude d'Heisenberg. Comme la particule atomique qui refuse de nous livrer à la fois les secrets relatifs à sa position et les mystères qui régissent sa vitesse, la crise actuelle nous nargue chaque fois que nous pensons en maîtriser les paramètres". Boli, Gohitafla, Logoualé, Duekoué, Alépé ne sont que l'expression de ce principe d'incertitude.
Plus on pense maîtriser la sortie de crise, plus des perturbations destabilisatrices naissent ailleurs. Mais on peut bien vaincre le principe d'incertitude et briser ce cycle infernal, qui au demeurant taxe injustement et indûment la sérénité et le bien-être des populations. Mais comment vaincre ce principe d'incertitude qui attise les sentiments anxiogènes et qui s'amplifie, de Marcoussis à Pretoria, en passant par Lomé et Accra ? Se projetant dans une Côte d'Ivoire qui renouerait avec sa cohésion d'antan qui a servi de ferment à son développement relatif, M. Mar Dieye imagine : " Imaginons, un instant que tous les efforts de sortie de crise et que tous les accords de paix n'eussent été vains. Imaginons donc, comme Albert Camus, que Sisyphe eut pu être heureux. Cette imagination peut être réalité, parce que, et je pose comme théorème, qu'une société qui a produit une équipe aussi cohésive et lumineuse que la bande à Cyrille, Drogba, Meité, Kalou, Baky, Maestro, Aruna, et Tizié, ne peut souffrir d'absence de cohésion sociale.
C'est peut- être dans la magie de ce collectif du Onze National que l'on devrait rechercher le Graal de la Paix que l'on poursuit inlassablement Mais alors la solution me paraît simple, incontournable et à notre portée ", conclut le Représentant-résident du PNUD ". Qui découvre, hélas, que les conflits génèrent des forces encore plus destructrices que les armes. Il s'agit de forces lugubres et pernicieuses comme la crainte, la peur, le doute, l'irritation qui nous poussent, quelquefois inconsciemment, au refus et à l'exclusion de l'autre, donc de soi. La vraie bataille pour la sortie de crise, pour la cohésion sociale et la reconstruction nationale, n'est donc pas physique, elle est d'abord mentale.
Les 15 propositions pour reconstruire le développement socio-économique
Le groupe de reflexion sur le rapport 2004 propose une quinzaine de pistes susceptible de donner une impulsion nouvelle à la cohésion sociale et au développement du pays. (I) Améliorer les perspectives économiques et les conditions de vie des populations, condition nécessaire pour la reconstruction post-conflit. Aussi, pour y parvenir, faut-il une politique économique rigoureuse et cohérente basée sur la bonne gouvernance ; (II) Renforcer le cadre macroéconomique par une meilleure maîtrise des politiques budgétaire, monétaire et financière (viabilisation des finances publiques, renforcement du cadre institutionnel de la gestion des finances publiques, promotion d'une politique monétaire capable de limiter la progression du niveau général des prix pour préserver le pouvoir d'achat des populations et bénéficier de la participation de sa grande majorité; (III) Promouvoir l'expansion du secteur privé (PME/PMI, la petite entreprise et micro projets) susceptible d'aider à l'intégration sociale et de contribuer au renforcement de la cohésion communautaire ; (IV) Moderniser la production agricole et animale, dans le cadre des politiques sectorielles de développement.
La croissance de ces deux secteurs est primordiale, compte tenu de leurs capacités à créer des emplois et à générer des revenus, permettant ainsi de lutter contre la pauvreté. (V) Définir les actions concrètes de lutte contre la pauvreté. Ces actions doivent être inscrites dans le court, le moyen et le long termes. A court terme, il faudra mettre en oeuvre le programme Désarmement, Démobilisation et Réintégration des Ex combattants (DDR), réaliser les actions contenues dans le Document de Stratégies de Réduction de la Pauvreté (DSRP) et créer les conditions d'une relance rapide de la croissance économique. A moyen terme, l'Etat devra poursuivre la mise en oeuvre des programmes socio-économiques qui sont suspendus du fait de la guerre. Il devra en outre réhabiliter les infrastructures économiques et sociales, surtout celles des zones rurales, afin d'améliorer les conditions de production et l'offre des services sociaux de base. Enfin, à long terme, il faudra promouvoir l'accessibilité des populations défavorisées aux services sociaux de base (santé, éducation, assainissement, logement, etc.), aux ressources productives (foncier, crédit, intrants, informations sur l'évolution des marchés des produits, etc.) et à l'emploi.
(VI) Instaurer la démocratie et l'Etat de droit afin de réaliser sainement le processus de reconstruction de la cohésion sociale. Le processus de reconstruction de la cohésion sociale doit mettre en place un mécanisme régulateur qui conjure la disqualification sociale (préjugés, stéréotypes, marginalisation...) et la fragilité des citoyens (l'angoisse de l'échec, la faible motivation à la production et à la reproduction sociale). Ce mécanisme, solidement élaboré, doit rendre les rapports sociaux plus dynamiques et conviviaux en s'appuyant sur l'ordre établi ; les valeurs morales et culturelles compensatrices, les stratégies générales de contrôle social (système de sécurité). Le politique doit s'insérer dans toute l'épaisseur de la vie sociale et, moraliser, de façon permanente, les appareils étatiques (l'administration, l'armée, la police, la justice et les structures para militaires). (VII) Réviser les programmes et les contenus des enseignements, afin d'inculquer depuis l'école, le sentiment commun d'appartenance, d'identité et de nécessité de cohésion sociale à l'intérieur d'un Etat- nation. La formation citoyenne de ce type d'Ivoirien nouveau nécessitera la collaboration des différents acteurs de l'école. Ils doivent agir ensemble, dans un esprit de complémentarité et constituer un processus cohérent et global de scolarisation et d'éducation.
Le renforcement des capacités de la société civile existante et leur participation effective au processus de socialisation favorisera une culture civique et une expansion communautaire de la paix. (VIII) Décentraliser les institutions afin de mieux contrôler, au plan local, l'allocation des ressources, d'identifier et de respecter les priorités des populations en matière de développement. La décentralisation permettra aux citoyens de participer à la prise de décisions et à l'initiation des projets qui répondent le mieux à leurs besoins. Par ailleurs, elle favorisera la participation des membres de la communauté au choix, à la planification, à la mise en oeuvre, à l'exécution et au contrôle de ces projets. Cela est important pour les membres des communautés car, ainsi, ils ne se sentiront plus exclus de la gestion des affaires publiques.
Afin que la décentralisation ne devienne pas une cause d'anarchie et qu'elle ne soit utilisée par les populations à des velléités politiques de divisions territoriales, celles-ci doivent être sensibilisées au processus, à leur niveau de responsabilité et les limites de leurs pouvoirs vis-à-vis de l'Administration locale et centrale. (IX) Instaurer la promotion de la bonne gouvernance, c'est-à-dire, une gestion saine des affaires publiques, une transparence, une obligation de rendre compte et au-delà, une démocratisation formelle (y compris la séparation des pouvoirs) et le respect des droits fondamentaux de l'homme afin de créer la confiance entre les populations d'une part et, entre elles et l'Etat d'autre part. L'instauration de la bonne gouvernance, pour être effective, doit être accompagnée de la transparence dans tous les domaines, de l'éradication de la corruption et de la mauvaise gestion des ressources, d'une garantie d'accès des populations vulnérables aux services sociaux, d'une meilleure allocation des ressources financières et humaines.
L'efficacité de la bonne gouvernance exigera, en outre, que les capacités des acteurs (secteur public, secteur privé, société civile) soient renforcées, en vue d'une meilleure participation au processus de décision et de mise en oeuvre des programmes de développement. (x) Réhabiliter la justice dont les missions sont fondamentales dans l'organisation de la vie économique et communautaire et dans le maintien de la paix sociale. Ces missions vont devenir de plus en plus importantes, en raison notamment des mutations sociales rapides que connaît le pays, et du développement de la démocratie. D'un point de vue conceptuel, le Droit devra progressivement s'adapter à la réalité ivoirienne, avec pour objectif, la promotion d'une Justice rapide, humaine et accessible à tous.
A cet effet, il faudra accroître et renforcer le pouvoir des magistrats et auxiliaires de justice, moderniser l'appareil judiciaire, réformer le Conseil National de la Magistrature et le contrôle des institutions judiciaires et mettre en place des nouvelles institutions judiciaires. (XI) Lutter de façon permanente contre l'exclusion et les inégalités pour ramener la paix, l'entente et la cohésion entre les Ivoiriens. Pour être efficiente, la lutte devra s'appuyer sur des mesures appropriées répondant aux besoins et attentes des populations, qui sont entre autres, la promotion de l'intégration sociale, la protection des groupes vulnérables, la promotion de l'égalité entre les sexes et l'autonomisation des femmes.
Au plan national, il faudra réduire les disparités régionales en matière d'infrastructures éco-nomiques et sociales de base. La réduction des disparités régionales est un impératif majeur pour réduire les migrations internes (notamment l'exode rural), et pour offrir aux populations plus de chances de formation, d'emploi et d'insertion sociale, ce qui renforcerait la cohésion sociale. Il conviendra pour cela de repenser un plan de développement national qui tienne compte des erreurs du passé, et qui cadre avec les besoins réels des différentes régions. Le cadre administratif et politique idéal pour l'élaboration et l'exécution de ce plan paraît être la mise en place effective de la décentralisation. (XII) Conjurer la méfiance et la marginalisation de certaines personnes par des mesures de consolidation de la solidarité familiale et, par extension, la solidarité communautaire. Une solidarité dont le mécanisme s'appuiera sur des organisations diffusant des valeurs de coopération, de coexistence pacifique par le biais de la socialisation accrue des membres.
Dans ce processus, la famille elle-même, l'école, le groupe des pairs et les médias vont contribuer à structurer la personnalité sociale du futur citoyen. La socialisation accrue inculquera, par la discipline de vie qu'elle instaure, les normes et valeurs (unité nationale, respect des droits humains, respect des différences d'opinion politique, religieuse et culturelle, activation des alliances inter-ethniques et les parentés à plaisanterie), qui constituent le fond commun de la société. (xiii) Assurer la protection des groupes vulnérables en leur apportant une assistance adaptée à la structure de la société ivoirienne. Cette catégorie de la population a connu une propension en raison de l'éclatement de la crise politico-militaire survenue en septembre 2002 qui a occasionné d'importants mouvements de populations et la dégradation des infrastructures et des centres d'accueil de ces groupes sociaux. (xiv) Elaborer une politique d'immigration afin, d'une part, de contenir l'immigration dans des proportions acceptables et, d'autre part, de permettre à ceux des immigrés installés en Côte d'Ivoire, depuis plusieurs générations, de s'intégrer dans la société ivoirienne. (xv) Circonscrire et maîtriser les questions liées à la propriété foncière et aux questions environnementales dans une perspective de cohésion sociale et de reconstruction. Les axes prioritaires sont identifiés, notamment : intensification de la production agricole et animale, publication du décret d'application de la loi foncière de 1998.
Au-delà des actions et des stratégies à mettre en place pour reconstruire la cohésion et rétablir l'équilibre social, une réelle volonté politique sera la clé de la réussite. Les leaders politiques doivent se situer au-dessus des querelles partisanes et des jeux d'intérêt, pour permettre un dialogue social véritable. C'est à cette seule condition que la cohésion sociale pourra se reconstruire, dans un contexte de paix, pour un développement durable. extrait des recommandations
du rapport 2004
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