L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: Questions à Indira Seebun, ministre des droits de la femme: 'Oui à l'avortement, dans des cas spécifiques'

Marie-Annick Savripanone

14 Juillet 2005


interview

Port Louis — Elle est prête à aborder les questions délicates de front. C'est le moins qu'on puisse dire d'Indira Seebun, la nouvelle ministre des Droits de la femme, du Développement de l'enfant, du Bien-être de la famille et de la Protection des consommateurs. Elle déclare que, même si ses convictions religieuses lui dictent le respect de la vie, elle est en faveur de l'interruption volontaire de grossesse dans des cas précis.

Vu votre expérience passée dans l'administration de la ville de Vacoas-Phoenix et à la tête du conseil d'administration du Training and Employment of Disabled Persons Board, n'auriez-vous pas été plus à l'aise au ministère des Administrations régionales ou de la Sécurité sociale ?

Je ne le crois pas, car en tant que femme, je connais les difficultés de mes semblables. A ce titre, je suis mieux placée pour les aider en occupant le portefeuille de ministre de la Femme plutôt qu'un autre. Cela dit, quelle que soit la responsabilité que m'aurait attribuée le Premier ministre, Navin Ramgoolam, j'aurais travaillé et tout fait pour donner satisfaction.

Comment conciliez-vous les droits de la femme et de l'enfant et la protection des consommateurs, qui a été ajoutée à votre ministère sous cette législature ?

Le bien-être de la famille va de pair avec celui des consommateurs que nous devons aussi protéger. Je me concentrerai surtout sur le volet des produits avariés qui affectent la santé des familles mauriciennes et en particulier celle des enfants. Trop d'enfants ont été exposés à des intoxications résultant d'une alimentation impropre à la consommation. La presse a rapporté de nombreux cas l'an dernier. Il faut que cela s'arrête. Je laisserai l'aspect majoration des prix et tout ce qui en découle à mon collègue Rajesh Jeetah, responsable du portefeuille de l'Industrie et du commerce.

Quelles seront vos actions prioritaires ?

Ma vision cadre avec celle du Premier ministre : rendre plus facile la vie des gens. Mais avant d'en arriver-là, je dois connaître les ressources dont je dispose pour les utiliser de manière optimale. Pour cela, je suis en discussion avec un consultant pour réaliser une étude sur chaque structure tombant sous mon ministère.

Deuxièmement, j'ai noté que trop de femmes ne peuvent travailler parce qu'elles doivent garder les enfants. Pour qu'elles puissent se libérer, ma priorité est de lancer sur une base pilote une garderie d'une trentaine de places pour enfants de zéro à trois ans, issus de familles très modestes. La première se situera à la Cité Florida, Baie-du-Tombeau. Ces enfants seront encadrés par trois personnes formées en développement de la petite enfance. Elles sauront comment les éveiller et les stimuler. Un pédiatre visitera régulièrement cette garderie pour dépister des anomalies ou malformations. Les repas offerts aux tout petits seront équilibrés. Le bâtiment de Baie-du-Tombeau a été construit par le Trust Fund for the Integration of Vulnerable Groups. La garderie sera au rez-de-chaussée. L'étage sera occupé par un centre pour femmes. Dans la même cour, il y aura aussi une maternelle gérée par le Pre-School Trust Fund du ministère de l'Education. Ainsi, une fois qu'ils seront sortis de la crèche, les enfants iront directement en maternelle. J'espère pouvoir construire trois autres crèches de ce type dans d'autres régions.

Toujours par rapport aux enfants, je veillerai à ce que le concept de Child Protection Unit soit reproduit dans d'autres régions. Celui-ci permet à l'enfant abusé de donner sa déposition ailleurs que dans un poste de police, et devant un personnel qualifié.

En ce qui concerne les femmes, je voudrais recenser celles qui souhaiteraient obtenir une formation dans le secteur informel, pour travailler à domicile et être économiquement indépendantes. Je compte faire installer une hotline au ministère, pour que les concernées se fassent connaître. Une fois cela fait, une équipe du ministère sera chargée du tri. Les femmes seront regroupées en fonction de leurs aptitudes et recevront une formation appropriée. Il ne sert à rien de donner des formations simplement parce qu'il faut en donner. Ces cours doivent être calibrés. La Women Entrepreneurship Unit jouera pleinement son rôle.

J'envisage également une étude sur les causes de la violence domestique, qui est en hausse, et de l'alcoolisme. Je crois que les deux ont un lien. Les études le détermineront. Un manque de loisirs y est, à mon avis, également pour quelque chose. Dans certaines régions, il n'y a pas de clubs, pas de librairies, pas de complexe omnisports. De ce fait, les gens se tournent vers l'alcool. Les résultats de ces études nous permettront d'agir en collaboration avec les administrations locales et les autres ministères. Le climat est propice pour le travail. Ce qu'il faut, c'est une forte volonté politique.

"J'ai noté que trop de femmes ne peuvent travailler parce qu'elles doivent garder les enfants. Pour qu'elles puissent se libérer, ma priorité est de lancer sur une base pilote une garderie d'une trentaine de places pour enfants de zéro à trois ans, issus de familles très modestes."

Un adolescent de 14 ans suspect d'un crime sexuel monstrueux. Un taux de naissance élevé chez les filles de moins de 20 ans. Cette situation vous préoccupe-t-elle ?

Terriblement. La responsabilité, il me semble, revient grandement aux parents. Nous allons bientôt lancer une Parental Unit au ministère. Des professionnels prépareront des modules éducatifs sur la nutrition, les premiers soins, le civisme, etc. C'est bien de donner des cours d'éducation parentale dans les centres communautaires. Mais pour atteindre un plus grand nombre de parents, surtout ceux qui travaillent, nous utiliserons les médias à fond, en particulier la radio et la télévision. Elles dissémineront toutes ces notions qui leur permettront d'être de meilleurs parents. Nous solliciterons aussi les associations de parents et enseignants des écoles pour cette conscientisation.

Une des recommandations du rapport Patten, visant à éliminer toute discrimination à l'égard des femmes dans les législations, portait sur la dépénalisation de l'avortement dans des cas spécifiques. Qu'en pensez-vous ?

J'exprime là une opinion personnelle. Je suis en faveur de l'avortement dans des cas spécifiques : les grossesses en cas de viol, d'inceste, de danger pour la santé de la mère. Mais l'interruption volontaire de grossesse ne doit pas devenir un moyen de contraception. Car il est scientifiquement établi que des avortements répétés nuisent à la santé de la femme. Malgré mon attachement aux valeurs religieuses et au respect de la vie, je pense qu'il faut avoir le courage de rester objectif par rapport aux réalités des femmes.

De nombreuses femmes font état de viol dans le mariage, mais cela ne constitue toujours pas un délit dans nos lois. Votre avis ?

Je ne crois pas que le viol dans le mariage soit aussi répandu que cela. Il ne faudrait donc pas en faire toute une affaire. Cela dit, je serai prête à écouter et soutenir les victimes d'une telle ignominie.

Votre vision des opportunités égales entre les sexes à Maurice ?

La parité passe obligatoirement par la méritocratie. Quand elle prévaut, toutes les autres discriminations s'effacent. Généralement, l'homme est prêt à soutenir la femme qui le mérite. Ceux qui discriminent constituent l'exception, non la règle.

"J'envisage également une étude sur les causes de la violence domestique, qui est en hausse, et de l'alcoolisme. Je crois que les deux ont un lien. Les études le détermineront. Un manque de loisirs y est, à mon avis, également pour quelque chose."

Au vu de tous les problèmes familiaux recensés, n'est-il pas temps d'instaurer la Family Court ?

C'est impératif. Je fais donc un appel pressant à mon collègue Attorney General pour qu'il fasse diligence avec ce projet de loi, car trop de familles souffrent des lenteurs dans la justice.

Un rapport du Media Institute of South Africa soulignait qu'un partenariat entre l'Etat et les organisations non gouvernementales apportait des solutions efficaces dans les pays de la Southern African Development Community. Qu'en pensez-vous et quelle sera votre politique par rapport aux ONG ?

Je crois aussi dans ce partenariat. De ce fait, j'adopterai l'attitude de portes ouvertes envers les ONG. Car elles ont souvent beaucoup de bonnes idées, mais peu de moyens pour les réaliser.

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