L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: La littérature mauricienne et l'identité nationale : interview de vickram ramharai, maÎtre de confÉrence au mie

Vèle Putchay

18 Juillet 2005


interview

Port Louis — Vickram Ramharai a récemment participé à un symposium sur "Canon national et constructions identitaires : les nouvelles littératures francophones" à Berlin. Il nous livre le résultat de ses recherches.

- A quand remonte la volonté de construire une identité nationale dans la littérature mauricienne ?

La littérature mauricienne est née sous la colonisation britannique. Elle avait pour langue dominante le français avant d'incorporer l'anglais, le créole et l'hindi. Ceux qui écrivaient avant l'indépendance avaient un projet idéologique : maintenir la suprématie de la culture française dans l'île. Ceux qui s'exprimaient en anglais ou en hindi surtout après la guerre de 1939-1945, voulaient s'opposer à cette influence grandissante de la culture française à Maurice.

C'est après l'indépendance que certains écrivains ont décidé de promouvoir la langue créole et la construction d'une identité mauricienne à travers une littérature en langue créole. Aujourd'hui, à l'île Maurice, se développe une littérature plurilingue (anglais, créole, français, hindi). C'est le résultat de deux colonisations, l'une française (1715 - 1810), et l'autre britannique (1810 - 1968) et du peuplement de l'île par des Africains, des Européens, des Indiens et des Chinois.

- Qu'en est-il de la littérature en langue hindi ?

La langue hindi a eu une reconnaissance tardive de la part des autorités. Ce sont les travailleurs sociaux qui ont conservé la langue et la culture indiennes à travers les baïtkas. Au début, la langue hindi était assez peu répandue au sein de la population. La plupart des oeuvres en hindi étaient publiées en Inde à cause d'un lectorat potentiellement plus important. En 1961, a été créé le Hindi Lekhat Sangh, un cercle de littérateurs en langue hindi. L'objectif consistait à promouvoir cette langue. En 1970, la construction de l'Institut Mahatma Gandhi avait également pour objectif la promotion de la culture et langue indiennes à Maurice. C'est seulement en l'an 2000 que le gouvernement a mis en place une politique pour valoriser les langues et les cultures de l'Inde. Des centres culturels islamique, marathi, tamoul, telegu ont été créés.

"Les écrivains contemporains ont réinveté une langue littéraire dénuée de tout préjugé ( ...) La littérature mauricienne est donc sur la voie de la construction d'une identité nationale."

- Y a-t-il eu un rejet du créole et des langues indiennes au profit des langues internationales à Maurice ?

Malheureusement, oui. La reconnaissance du créole et des langues indiennes dans la société mauricienne laissait à désirer. Les Indo-mauriciens choisissaient l'anglais pour des raisons politiques. Au XIXème siècle, c'était le français qui était utilisé contre la culture anglaise. Au XXème siècle, surtout entre la Seconde Guerre mondiale et l'indépendance de l'île en 1968, le choix portait plutôt sur l'anglais. Ceux qui étaient en faveur de cette langue étaient pour l'indépendance de l'île alors que ceux qui étaient pour le français étaient contre son indépendance et étaient en faveur de son rattachement à la France.

Les écrivains d'origine indienne s'éloignaient volontairement de la culture française et choisissaient l'anglais pour compenser leur incapacité à maîtriser le français. Aujourd'hui, la nouvelle génération d'écrivains indo-mauriciens a changé d'attitude vis-à-vis de la langue française. Ananda Devi, Natacha Appanah, Shenaz Patel, Barlen Pyamootoo, Vinod Rughoonundun et Anand Seetohul, tous issus de la communauté indo-mauricienne, se sont fait un nom dans le domaine de la littérature francophone.

- Comment le créole est-il alors entré dans le milieu littéraire pour participer à la construction d'une identité nationale ?

C'est en 1967 que tout a commencé, lorsque Dev Virahsawmy, jeune linguiste d'alors, affirmait que le créole est une langue comme toutes les autres. Dans les années 70, beaucoup commençaient à croire dans la richesse et dans le caractère national de cette langue. Ils ont produit des oeuvres en créole. Ces écrivains étaient certes en conflit avec ceux qui voulaient imposer les langues internationales comme langues de culture à Maurice. La langue était alors utilisée pour dénoncer et accuser, et pour des revendications sociales et politiques. Aujourd'hui, elle est officieusement reconnue à Maurice et elle participe pleinement au développement d'une culture et d'une identité nationales.

- Est-ce que les romanciers d'avant 1968 situaient facilement l'intrigue de leurs romans dans le milieu auquel ils n'appartenaient pas ?

Seulement deux écrivains l'avaient fait. Savinien Meredac, issu de la communauté blanche, a mis en scène un couple de la communauté créole dans son roman Polyte (1926) - c'était la volonté de comprendre les Créoles qui n'étaient pas favorisés par la société. Dans son Namasté (1965), Marcel Cabon, d'origine créole, écrit sur les Indiens de Vallée des Prêtres. Il y fait une fidèle description de leurs coutumes, tout en exprimant son admiration devant le dur labeur qu'entreprend cette communauté pour pouvoir survivre dans un milieu hostile.

- Est-il difficile de décrire des personnages, fictifs ou réels, qui appartiennent à une autre communauté que celle de l'écrivain ?

Les romanciers présentent souvent une société mauricienne où les individus donnent l'impression de vivre en harmonie. Ils ne se sentent pas concernés par le problème de contacts inter-ethniques. En ce sens, ils respectent un des fondements des romans coloniaux. Un écrivain ne peut pas critiquer ses semblables sans être lui-même exposé à des critiques. C'est ce qui s'est passé dans le cas d'Amode Taher, romancier d'origine musulmane, qui a écrit sur les pêcheurs créoles dans son roman Pêcheurs de l'ouest (1989). Il a été pris à partie dans un journal local. L'affaire a même été porte en cour.

- Un dialogue interculturel dans la littérature mauricienne, est-ce possible ?

Bien sûr. Il existe déjà et cela a pas mal influencé certains écrivains mauriciens. L'évocation des autres communautés est devenue moins offensante. Les romanciers eux-mêmes adoptent aujourd'hui une vision sans préjugés. Les mariages mixtes sont envisageables dans les romans. Certains écrivains ont même transgressé leur communauté d'appartenance. Dans la poésie, par exemple, à un moment où la société mauricienne coloniale prêchait le clivage ethnique, Robert Edward Hart et Malcolm de Chazal, tous deux issus de la communauté blanche, n'ont pas hésité à manifester leur attirance pour l'Inde et la philosophie hindoue. Dans Sens Plastique, Malcolm s'est inspiré des Védas - les saintes écritures de l'Inde.

- Et en ce qui concerne le romanesque, peut-on dire qu'aujourd'hui il existe aussi un langage mauricien ?

Il existe en effet "un langage romanesque mauricien" qui a pris forme avec les romans parus dans les années 1990. La littérature mauricienne d'expression française a permis d'acquérir une identité nationale parce qu'elle s'est inscrite dans un processus de "décolonisation" linguistique et esthétique, à l'égard des canons occidentaux. C'est de cette manière que cette littérature francophone apporte sa contribution dans la mise en place d'une littérature nationale. D'autre part, la réification de l'anglais et du créole a fait éclater la relation entre langue donnée et ethnicité. Les écrivains contemporains ont réinventé une langue littéraire dénuée de tout préjugé et leur thématique tend à annihiler toute différenciation ethnique. La littérature mauricienne est donc sur la voie de la construction d'une identité nationale.

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