Abidjan — Le génocide de 1994 qui a fait un million de morts a meurtri le peuple Rwandais. qui refuse de mourir pour regarder l'avenir en face.
Le Chef de l'état est resté plus de 2 heures dans le centre mémorial de Kigali. Il a déposé une gerbe de fleurs sur une des tombes des victimes et a souhaité que plus jamais cela ne se repète nulle p
En se rendant le 4 juin dernier en pèlerinage au centre Mémorial de Kigali, la délégation ivoirienne conduite par le Président Laurent Gbagbo voulait apprécier de l'intérieur l'ampleur de la tragédie vécue par le peuple rwandais. Les autorités de ce pays n'avaient alors pas fait les choses à moitié.
Pour la visite guidée du centre, le maire de la capitale rwandaise, Thoneste Mutsindasyaka, qui a émis l'idée de la création du Mémorial et qui a convaincu des partenaires anglais et franco-kanimba, le manager du projet a plongé à travers les yeux du Chef de l'Etat ivoirien, toute la délégation dans l'intimité du génocide qu'a vécu le peuple rwandais en 1994. A la fin de la visite, le Président Laurent Gbagbo avait fait cette profession de foi. "Que cela ne se reproduise plus. Ni en Afrique, ni ailleurs dans le monde". Le 6 juin, les journalistes qui ont prolongé leur séjour ont remis ça. Ils sont repartis pour se ressourcer, pour effacer de leurs mémoires des histoires sur le génocide rwandais, afin de restituer à l'histoire du génocide rwandais toute sa mémoire.
Le saisissement et les émotions furent les mêmes, mais la volonté de garder toute leur lucidité leur est restée chevillée au corps. Localisé dans le district de Gisozi, le centre Mémorial est situé dans le site choisi pour les inhumations en masse des 250.000 victimes du génocide au Rwanda qui ont été tués à Kigali. Le centre mémorial de Kigali inauguré le 7 avril 2004, date commémorant le dixième anniversaire du début du génocide, est pour les rescapés et pour d'autres personnes dont les familles ont été tuées en 1994, un lieu créé pour ensevelir dans la dignité les chers bien-aimés disparus et se rappeler avec fierté leurs mémoires.
C'est aussi un lieu de réflexion et d'apprentissage pour la grande communauté rwandaise et internationale. Le centre, dans sa présentation physique, comprend trois expositions permanentes. La plus grande est celle qui offre une documentation sur le génocide en 1994. Il y a aussi le Mémorial pour les enfants, et une exhibition sur l'histoire de la violence génocidaire dans le monde. Le centre d'éducation, les Jardins du Mémorial et le Centre national de Documentation contribuent tous au grand hommage rendu à ceux qui sont disparus et constitue un mécanisme solide pour l'éducation des futures générations.
Lors du premier pèlerinage en compagnie du chef de l'Etat, tout comme pendant le deuxième, à l'initiative des journalistes, le questionnement était toujours présent. Tant la mémoire humaine ne pouvait facilement saisir les contours de cette barbarie humaine. Or, il aurait pu être aisé à des Ivoiriens qui, depuis trois ans vivent une grande souffrance du fait de la guerre ; une guerre qui a ôté trop tôt et de façon atroce des vies à des milliers de personnes et qui a déstructuré des familles entières et le tissu économique de le comprendre? Il y a des émotions devant lesquelles la raison s'efface. La tragédie qui a frappé ce pays de l'Afrique de l'Est a fait 1.000.000 de morts en 100 jours soit une moyenne de 10.000 morts chaque jour. Et la ville de Kigali qui, à elle seule, du fait de la transhumance des populations qui fuyaient les provinces et les campagnes pour s'y réfugier, a enregistré 250.000 morts. Quand il est devenu probable qu'il existait des centaines de fosses communes peu profondes dans la ville et que des milliers de corps non identifiés ont été découverts sans familles, huit fosses communes ont été aménagées dans le site du mémorial, quelque temps après le génocide, avant que la mairie de la capitale ne prenne la décision de créer un seul lieu pour l'inhumation des victimes.
Les tombeaux sont composés des cryptes en béton de trois mètres de profondeur, chacune remplie de cercueils de bas en haut. Les cercueils contiennent rarement des restes de 50 victimes, vu l'impossibilité dans plusieurs cas de garantir que les restes des individus soient gardés intacts. Plutôt, les cercueils sont les symboles de la dignité que Kigali souhaite présenter à ses morts. Et le Chef de l'Etat ivoirien a sacrifié à cette tradition en déposant le 4 juin dernier une gerbe de fleurs sur un des nombreux cercueils contenus dans la fosse commune à ciel ouvert.
La photo d'un enfant tiré de son passeport sur les lieux du génocide et reproduite sur le mur avec un écriteau : "Génocide vous prépare à entrer dans cette nébuleuse et ses conséquences devant lesquelles, les Rwandais regrettent leur passé commun et glorieux, fait d'harmonie et d'insouciance".
On peut lire aussitôt, comme pour rappeler le Rwanda d'avant la colonisation: "Le Rwanda est un pays de collines, de montagnes, de forêts et de lacs, d'enfants souriants, de marchés bondés, de tambours, de danseurs, d'artisans et d'ouvriers. Nos 26.338 km2 supportent les 8 millions d'habitants sur les 1000 collines. Notre terre est riche et ceci a été notre demeure depuis des siècles. Nous sommes un seul peuple. Nous parlons une même langue. Nous avons une même histoire. Récemment, cependant, le génocide a jeté l'opprobre dans notre vie et nous a désunis ".
Un autre tableau révèle ce qui faisait la marque de l'identité profonde de ce peuple: "L'identité primaire de tous les Rwandais était associée auparavant à 18 clans différents. Ces catégories Hutu, Tutsi et Twa constituaient des classifications socio-économiques présentes dans les différentes classes et ces catégories pouvaient changer les caractéristiques personnelles. Sous la période coloniale. Ces distinctions deviennent un critère racial particulièrement avec l'introduction de la carte nationale d'identité en 1932. Et en créant ces distinctions, le pouvoir colonial a catégorisé et pour de bon, une personne qui possédait 10 vaches en 1932 comme Tutsi et une personne avec moins de 10 vaches comme un Hutu et il devrait en être ainsi de sa descendance."
Le premier président du pays, proche des Belges, Kayibanda, a transformé cela en idéologie politique. "Les communautés Hutu et Tutsi sont deux nations dans un seul Etat. Deux nations qui n'ont ni de rapports ni de sympathie entre elles, qui sont ignorantes de leurs histoires, de leurs pensées et des émotions de chacune. Elles vivent comme si elles étaient des habitants de différentes zones ou de différentes planètes." On comprend donc que depuis de longues dates, les sédiments de la haine et de la méfiance mutuelle avaient été semés dans les coeurs et les esprits et que la théorie de la race "aryenne" avait cristallisé des rancoeurs: le lit du génocide était fait. Un rappel historique plonge le visiteur dans le labyrinthe de cette histoire qui va déstructurer totalement ce peuple unique par la culture et par son histoire bien avant l'intrusion de la colonisation. Le Rwanda devenu indépendant en 1962 après une longue colonisation, est un Etat fort et centralisé avec un parti unique, comme tant d'autres que les indépendances ont enfantés. Le régime dont accouchent les élections de 1961 est marqué par la répression ethnique et la persécution. Le Premier ministre Keyibanda crée le mouvement pour l'émancipation des Hutu baptisé Parmehutu. Cela suscite des divisions et prépare le terreau du coup d'Etat qu'exécute le général Habyarimana en 1973. Avec l'autre parti unique qu'il met sur pied à son tour et qui porte le nom du Mouvement révolutionnaire national pour le développement et dont tous les Rwandais étaient membres d'office, il crée une milice de jeunes Hutu, l'Interahamwe, qui va jouer un rôle important dans le processus du génocide. Une idéologie qui, vers 1990, va être perfectionnée par le pouvoir du général président . Sa déclaration de guerre contre les Tutsi est d'ailleurs sans équivoque. "Nous disons aux Inyenzi (cafards) que s'ils lèvent leurs têtes encore, il ne sera plus nécessaire d'aller combattre l'ennemi dans la brousse. Nous commencerons par éliminer l'ennemi intérieur, ils disparaîtront", rapporte un journaliste éditeur, Hassan Ngeze, in Kangura en Janvier 1994. Mais le 6 avril 1994, dans un tragique et mystérieux accident d'avion, le Président Habyriamana et son homologue burundais, Cyprien Ntaryamira, perdent la vie. Leur avion est abattu à l'approche de l'aéroport de Kigali. Les plans pour exécuter le génocide sont mis en branle. Vers 21h15, des barrières étaient dressés dans toute la ville de Kigali et des maisons étaient fouillées pour capturer les personnes listées à l'avance pour être tuées.
Tutsi et Hutu modérés seront ainsi massacrés. Une forte propagande a favorisé cette atmosphère de suspicion et de tueries programmées et planifiées. Il était alors plus loisible aux Rwandais de se considérer comme des ennemis, de considérer les membres de leurs propres familles comme des ennemis. "Les femmes et les enfants n'étaient pas seulement les victimes du génocide, mais ils étaient également des auteurs. Les enfants fréquemment forcés à participer devaient tuer leurs amis. Souvent victimes forcées, les femmes devaient tuer leurs proches avant d'être tuées elles-mêmes. Les femmes Hutu et Tutsi étaient priées de tuer leurs propres enfants Tutsi". Le travail de sape et de conditionnement psychologique opéré pendant le génocide par la Radio Télévision libre Mille collines dont les principales actions étaient détenues par le général Habyriamana et certains membres de son parti, puis plus d'une vingtaine de journaux et de revues qui incitaient à la haine contre les Tutsi, avait atteint son objectif.
Le génocide rwandais avec son million de morts, soit 10.000 par jour et 250.000 dans la seule capitale Kigali a été une tâche noire dans la conscience de l'histoire de l'Afrique et de la communauté internationale, qui viendra à résipiscence par la voix de son secrétaire général, 10 ans après. La communauté internationale accusée de négligence, le Secrétaire général des Nations unies a déclaré qu'il pouvait et aurait dû faire mieux pour mettre fin au génocide au Rwanda, il y a 10 ans "La communauté internationale n'a pas rempli son devoir au Rwanda, cela laissera toujours en nous un sentiment de regret amer. J'ai appris après le génocide qu'il y avait beaucoup d'actes que j'aurai pu et que j'aurai dû poser pour sonner l'alarme et apporter le soutien nécessaire. La communauté internationale est accusée de négligence ". Cet acte de contrition du Secrétaire général est consigné dans un des tout derniers des nombreux tableaux, du Mémorial des Martyrs de Kigali et qui replongent le visiteur et les générations du futur dans ce que fut le passé récent et tragique des Hutu et Tutsi, par la volonté des puissances étrangères et des Rwandais en mal d'ambitions politiciennes.
Repères
Chaque année, l'Etat rwandais affecte 5 milliards, soit 5% de son budget annuel de fonctionnement au fonds d'assistance aux rescapés.
Le Président Laurent Gbagbo qui est la première personnalité à avoir passé plus de deux heures à visiter le Mémorial de Kigali, a décidé d'apporter son soutien financier à cette institution, pour que plus jamais cela n'arrive en Afrique. Et nulle part ailleurs !
Le peuple rwandais pour raffermir les bases de sa nouvelle société suit ses journaux radiotélévisés en quatre langues que l'on parle couramment dans le pays. L'Anglais, le Swahili, le Kinyarwanda et le Français.
Le français, cette langue héritée de la colonisation belge, est de plus en plus en recul au Rwanda. L'anglais, la langue étudiée dans un passé récent, a rejoint le français dans une grande proportion. Comme le français, l'anglais est devenu à la fois une langue enseignée et d'enseignement.
Au Rwanda, où l'on a apprécié le geste du Pape Jean-Paul II demandant au nom de l'Eglise pardon pour les génocides des Juifs, l'on n'attend que le pardon solennel de l'Eglise catholique, dont on reconnaît une grande responsabilité dans le drame vécu par ce peuple. Refuges des Rwandais lors de la révolte de 1959, les Eglises pour le génocide de 1994 ont troqué leur mission d'assistance à personnes déshéritées contre l'indifférence et l'apathie. Les églises ont servi de bûchers et de mouroirs pour Tutsi et Hutu modérés. Il est même de notoriété publique que l'évêque de Kigali était un membre influent du parti du général Habyarimana.
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