Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Désordre : au pays de l'habitat spontané

Christophe Bobiokono

25 Juillet 2005


A Bastos comme à Ntaba, l'implantation des constructions est anarchique.

En mars 2005, le ministre des Domaines et des affaires foncières lançait une opération dite de libération des zones marécageuses envahies par des constructions de tous ordres, notamment dans les vallées Ekoudou-Bastos et Djoungolo à Yaoundé. Au-delà de l'énorme émotion que suscita le début effectif des déguerpissements, c'est le coté anecdotique de cette opération qui a surtout marqué les esprits. L'on retient, par exemple, que la plupart des constructions détruites par les engins de la Communauté urbaine de Yaoundé disposaient, chacune, d'un permis de bâtir...

Dans le même temps, on constate qu'en matière d'implantation des constructions, les villes du Cameroun se caractérisent par une anarchie quasi-totale. Le permis de bâtir, outil de contrôle des implantations, apparaît donc totalement inopérant. Si ces derniers temps, on a noté que des efforts étaient faits au niveau de la Communauté urbaine de Yaoundé, pour le cas de Yaoundé, on constate manifestement que les communes camerounaises n'arrivent pas à suivre la croissance urbaine.

Le présent Dossier vise à la fois à essayer de cernner les tenants de cette situation et à dire le rôle du permis de bâtir et la démarche à suivre pour l'obtenir.

A bien observer la plupart des immeubles situés sur le boulevard du 20 mai à Yaoundé (Hôtel Hilton, Crédit Foncier du Cameroun, Campost et Crédit Lyonnais - Cameroun), on se prend à penser qu'ils ont été dessinés par le même architecte. En effet, ils ont en commun les frises qui ornent leur rez-de-chaussée et les nombreuses vitres qu'on aperçoit sur leur devanture. A en croire quelques responsables de la Communauté urbaine de Yaoundé, ces traits communs font partie des règles d'urbanisme imposées à tous ceux qui obtiennent de construire tout le long de ce boulevard. Et cela participe à donner cette espèce d'harmonie qui se dégage de cette partie de la capitale.

Quand on parcourt la ville de Yaoundé pour admirer - c'est un bien grand mot - ses constructions, on n'est pas souvent frappé par ce type d'harmonie. C'est plutôt une impression de bidonville qu'on finit par retenir, bien que certaines habitations n'aient rien à envier à ce qu'on rencontre dans les villes les plus jolies du monde. En plein coeur de la capitale, le quartier Mvog-Ada fait désordre avec ce mélange de taudis et de villas. La Briqueterie, autre quartier du centre-ville, est tout simplement indescriptible. Il est assez souvent difficile de savoir jusqu'où s'étend la propriété foncière d'untel. Ou ce qui fait la différence entre une piste ou une salle de séjour, d'autant que c'est souvent le passage obligé pour arriver aux autres habitations du quartier.

Ce désordre n'est malheureusement pas l'apanage de Mvog-Ada et de la Briqueterie. Ni même de celui de Yaoundé. L'exemple du gigantesque bidonville situé à l'entrée de la capitale économique, Douala, quand on vient d'Edéa, et au nom prémonitoire de "Village" montre que Douala n'a pas de complexe à se faire en matière de désodre dans les constructions. Ici, aussi, règne l'habitat spontané. Ici, surtout, l'absence d'adduction d'eau potable et la gestion tout aussi désordonnée des déchets domestiques rend l'environnement si insalubre, qu'il devient propice à la propagation des maladies comme le choléra. Dans la plupart des autres villes de moindre importance, c'est la même situation. Même les zones Maetur, où cette entreprise est supposée effectuer directement un contrôle plus serré, n'échappe pas au désordre.

"A démolir"

Cette situation découle généralement du nom respect des normes de construction ou, plus précisément, des règles d'urbanisme en vigueur. Selon la réglémentation, en effet, la réalisation de tout projet de construction de toute habitation est subordonnée à l'obtention, auprès des services des municipalités, d'un permis de bâtir. En principe, ledit permis s'obtient après présentation d'un certificat d'urbanisme, d'un certificat de propriété, d'un plan de masse et de situation et des plans de construction. C'est-à-dire après examen d'un ensemble de documents qui démontre que la nouvelle construction ne trouble pas l'harmonie générale (ou supposée) de l'organisation de la ville.

Dans la pratique, malheureusement, les municipalités ne font pas toujours preuve de rigueur dans la délivrance du permis de bâtir. Ou encore dans le contrôle de ce qui se construit dans les villes. Ce qui se traduit par le nombre impressionnant des chantiers qui poursuivent séreinement leur évolution, alors que la municipalité y a marqué une croix à la peinture rouge avec une indication impérative : "A démolir". Bénéficiant de passe-droit ou de complicités au sein même de ces municipalités, certains propriétaires de chantiers hors-la-loi n'hésitent pas à construire dans le voisinage immédiat des cours d'eaux et des drains, rendant parfois impossible le curage de ces drains et occasionnant des inondations et des pertes en vies humaines, comme ce fut le cas en 2000 à Douala.

Ces dernières années, il y a eu, à Douala comme à Yaoundé, quelques opérations ponctuelles visant à redresser la situation dans certains sites. C'est le cas de l'opération, jamais achevée, engagée par le délégué du gouvernement auprès de la Communauté urbaine de Douala, qui visait à libérer totalement les emprises des drains et des cours d'eau, pour limiter les risques dinondation. C'est aussi le cas, depuis le mois de mars à Yaoundé, où la construction d'une villa privée du couple présidentiel a offert le prétexte à une vaste opération de déguerpissement à Ekoudou Bastos. Mais, à Douala comme à Yaoundé, les déguerpisseurs ont montré leur impuissance devant certains hors-la-loi. Et l'on en vient à constater que l'habitat désordonné et spontané a de beaux jours.

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