Abdou B.
30 Juillet 2005
opinion
Le terrorisme a encore frappé l'Algérie. Et il n'a pas cessé de le faire depuis les premières agressions dans les enceintes mêmes de l'université. On peut même remonter à l'époque des chasses organisées contre les étudiants de gauche, et leur arrestation sous le parti unique.
Le terrorisme a une matrice, des filiations qui ont connu des mutations et des transferts de paternité selon les lieux et les séquences historiques. Ses manifestations, ses ancrages et ses actions les plus meurtrières, les plus dévastatrices et leur fréquence sont manifestes là où la démocratie se rétrécit, là où le débat est proscrit et là où des gouvernements à tous les niveaux ont un déficit de légitimité.
En Irak, la barbarie a endeuillé les Algériens et au premier rang les familles des deux suppliées dont la vraie douleur n'est ressentie que par elles. Le crime a été commis. Les commanditaires et leurs complices en Algérie sont connus. Le contexte-alibi est bien entendu la sauvage occupation de l'Irak en violation flagrante de toutes les lois internationales. Essayer de déceler une quelconque responsabilité étatique algérienne est aussi absurde que de s'ériger en expert reconnu du renseignement, du terrorisme et de l'imbroglio irakien. Tout le monde savait que le sanguinaire Zarqaoui ne libère pas «ses prises de guerre». C'est leur mort qui lui assure la médiatisation, l'effritement des fragiles consensus contre le terrorisme, lorsqu'ils existent, dans des pays arabo-musulmans où certains régimes, par la politique menée, assurent le recrutement de fanatiques prêts à mourir.
Devant la tragédie criminelle qui a coûté la vie à deux commis de l'Etat algérien, rien n'indique qu'elle sera isolée. Les intérêts et les représentations où flotte le drapeau algérien sont nombreux, là où des gouvernements sont, certes, plus responsables et compétents, mais Le reflux de la terreur sur le territoire national ne veut en aucun cas dire que tout danger est écarté à l'intérieur et à l'extérieur. Les deux victimes, parmi d'autres, et celles qui risquent de grossir la liste incitent aujourd'hui à tirer frontalement des leçons et, s'il le faut, procéder à des révisions stratégiques à l'égard de la question de l'islamisme radical et de ses alliés «charmeurs». Lors de l'enlèvement des deux diplomates et après leur assassinat de sang-froid, des constats porteurs de gros dangers et de lourdes désillusions ont été encore mis au jour.
Les rares communiqués officiels de circonstance ne pouvaient aller plus loin et plus vite que les événements et leur opacité dans un pays où règne le chaos intégral. La rareté et la sécheresse des communications empêtrées dans un pathos humaniste et larmoyant ont mis en exergue -l'été n'excuse pas tout- l'apathie sinon l'indifférence des partis, toutes tendances, des associations spécialisées si promptes à chasser le sac noir bourré de billets lors d'élections, des organisations dites de masse, etc. Chacun a fait le minimum syndical sans promptitude, sans conviction ni passion pour mieux souligner la solitude des familles et du corps diplomatique. Et pourtant tous avaient suivi les grandes manifestations soutenues, la mobilisation des élus des formations politiques, du gouvernement, des artistes et intellectuels, des associations, des médias en Espagne, en France, en Italie et ailleurs à chaque fois que le terrorisme frappait. On a vu l'expression la plus profonde d'une appartenance à un peuple, à un Etat, à un pays, à une profession (l'exemple de Florence Aubenas), à une religion (selon le messianisme US), à une démocratie irremplaçable.
L'autre constat concerne le traitement médiatique infligé par les grandes chaînes d'information arabes et françaises. «L'oubli» ou les deux phrases qui ont accompagné la détention et l'assassinat des deux Algériens donnent à réfléchir à tous ceux qui ont une responsabilité en Algérie car le terrorisme n'est pas fini et les cibles algériennes ne manquent pas. Un procès pour pédophilie, un vague suspect arrêté et relâché à Londres, de sombres clichés d'objets informes trouvés dans le sud de la capitale anglaise, une médaille d'or en natation, un séisme sans victime à Tokyo sont plus importants que la vie de deux Arabes. Et l'on s'évertue encore à ignorer les multiples racines du terrorisme ! Mais ces médias sont dans leur droit. Ceux à qui ils s'adressent payent une redevance, sont soucieux d'abord de leur vie quotidienne et de la sécurité de leur pays. Ce sont des médias qui concilient, de manière professionnelle, patriotisme, nationalisme et taux d'écoute. El Djazira, elle, a encore du travail.
L'Algérie a plus que jamais besoin d'une grande chaîne internationale d'information continue. Les enjeux et défis politiques, économiques et ceux de la globalisation au même titre que le terrorisme sont à venir et les luttes médiatiques seront importantes, décisives à l'intérieur et à l'extérieur.
Mais l'essentiel reste ce fameux consensus national sur des sujets stratégiques pour l'Etat et le pays qui n'ont rien à voir avec le pouvoir. L'étanchéité érigée en une doctrine absurde, stérile, anachronique entre le pouvoir et l'opposition est dangereuse dans son maintien. La fédération de tous face à des dangers évidents et menaçants pour tous est une urgence. Et là, la responsabilité des gouvernants est engagée pour qu'ils ouvrent des passerelles, civilisent la relation pouvoir/opposition en instituant enfin la neutralité de l'Administration et des secteurs du service public. L'indifférence collective devant les assauts terroristes, le repli de l'opposition dans le cas de deux diplomates assassinés (non pour une caution mais plutôt pour cause de fermetures, d'état d'urgence ), le retrait des organismes de défense des droits de l'Homme portent des germes capables de détruire durablement l'idée même d'un front intérieur et d'un consensus national.
Ce serait une grande victoire stratégique pour ceux qui ont assassiné deux innocents. Parce que nous ne sommes pas sortis de l'ère des assassins, et les Etats n'ont pas d'amis, comme les médias. Ils n'ont que des intérêts.
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