30 Juillet 2005
interview
Au moment où l'Inde vit des heures difficiles avec les inondations qui ont fait des centaines de morts, Son Excellence l'Ambassadeur Balkrishna Shetty s'apprête à quitter le Sénégal. Après quatre années de bons et loyaux services. Il fait le point, avec notre reporter, sur ce qui unit l'Inde et le Sénégal et sur les perspectives d'une coopération exemplaire à maints égards.
Excellence, après toutes ces d'années passées au Sénégal, quelles impressions gardez-vous de notre pays ?
S.E. B. Shetty : « Eh bien, comme l'Inde, en tant que pays en développement, le Sénégal est confronté aux mêmes problèmes et aspirations des populations. Mais, il faut dire que j'ai été en contact avec le Sénégal bien avant ma nomination en tant qu'ambassadeur. J'ai le plaisir de pouvoir dire que déjà, dans les années 80, lors du montage de la joint-venture indo-sénégalaise, les ICS (Industries chimiques du Sénégal), la lettre d'approbation portait ma signature. C'était il y a 20 ans et je ne savais même pas alors que j'allais un jour être affecté ici comme ambassadeur. Puis, dans les années 90, pendant que j'étais à la tête du programme d'assistance de l'Inde, j'ai eu à m'impliquer dans une autre version de la joint-venture indo-sénégalaise, le Centre d'entreprenariat et de développement technique sénégalais (CEDT). C'était un projet de 4,5 millions de dollars auquel j'ai participé depuis sa conception. A la même époque, je m'étais également impliqué dans le projet de développement agricole indo-sénégalais, notamment implanté à Saint-Louis et Matam, pour le riz et à Tambacounda, Bakel et Kolda pour le coton. Là aussi, je ne savais pas que j'allais venir au Sénégal. C'est donc avec joie que j'ai accueilli ma nomination comme ambassadeur en mars 2002.
Pendant les quatre années passées à ce poste, je dois dire que j'ai éprouvé une grande satisfaction d'avoir eu un séjour très agréable, auprès d'un peuple très hospitalier, « au pays de la Téranga ». Je suis également heureux d'avoir pu apporter ma modeste contribution au développement du Sénégal. C'est évidemment dans le cadre de la politique et par la volonté de mon pays que j'ai eu l'honneur et le privilège de servir ici. Ce qui me permet de mentionner certaines réalisations auxquelles j'ai participé. Il y a évidemment les autobus « Tata » pour la société de transports Dakar Dem Dikk. Je sais combien les populations dakaroises ont apprécié, puisque notre ministre des Affaires étrangères en a été informé lors de sa visite au mois de mai. Je suis également heureux à l'idée que très bientôt les usagers vont pouvoir voyager en banlieue avec le Petit Train Bleu (PTB) et à bord du Dakar-Bamako, grâce à 60 wagons et 5 locomotives qui viendront de l'Inde d'ici à la fin de l'année 2005. Il faut aussi mentionner les études de faisabilité de la liaison ferroviaire Dakar-Ziguinchor, qui sont prises en charge par l'Inde. C'est un projet très important, en raison de ses implications aux plans social, économique et géopolitique. Car cette liaison assurera l'écoulement de la production fruitière de la région Sud dans le pays et à l'étranger, tout en reliant le Sénégal au reste de l'Afrique de l'Ouest. Je suis également heureux de dire qu'un crédit bilatéral de deux millions de dollars a permis de développer un certain nombre de petites et moyennes entreprises. »
Nous savons aussi que l'Inde s'est engagée dans d'importants projets agricoles. Qu'en est-il exactement ?
« Oui, l'Inde est engagée dans ce que nous appelons le Team 9, la « Techno-economic approach for Africa-India programme » qui touche huit pays (Sénégal, Mali, Guinée-Bissau, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Guinée-Equatoriale, Ghana et Tchad) et l'Inde. Notre gouvernement a mis sur la balance 500 millions de dollars et l'assistance technique, dans les domaines de la technologie des transports, du développement routier, de l'énergie. La première réunion s'était tenue à New Delhi en mars 2004. Et lors de la deuxième réunion, il a été décidé de consacrer 48 millions de dollars pour le développement agricole au Sénégal, notamment pour doubler la production rizicole. L'objectif ultime étant de garantir l'autosuffisance en riz. S'y ajoute une enveloppe de 10 millions de dollars consacrée à la formation dans les technologies de l'Information, à l'intention des fonctionnaires de l'administration et des étudiants.
Mais s'il y a une chose qui me comble particulièrement, c'est la statue qui sera dédiée au Mahatma Ghandi. Je veux exprimer ici notre reconnaissance aux autorités sénégalaises et à la Ville de Dakar qui nous ont accordé un site remarquable sur la Corniche Ouest. Après la pose de la première pierre avec son homologue ministre des Affaires étrangères, Monsieur Cheikh Tidiane Gadio m'a assuré que le monument sera érigé très prochainement. Et je sais que le Président Wade est un grand admirateur du Mahatma Ghandi. On se souviendra de sa visite en octobre 2003, qui a permis de re-dynamiser la coopération indo-sénégalaise. C'est donc globalement un sentiment de très grande satisfaction, parce que je crois que la diplomatie moderne est une diplomatie des peuples. C'est pourquoi je m'efforce de mettre l'accent sur les domaines porteurs de création d'emplois. »
Justement, Excellence, quelles pistes de développement l'Inde offre -t- elle au Sénégal comme modèle ?
« Merci pour cette très bonne question. Quand l'Inde accédait à l'indépendance en 1947, c'était un pays très pauvre, avec de gros problèmes, un terrible manque d'infrastructures. Des millions d'Indiens mouraient de la malaria, de la tuberculose, du choléra, de la coqueluche. Il y avait des famines et pas d'infrastructures. Tout était importé. Mais nous avons pris de très bonnes décisions. Notamment en matière d'éducation, avec la construction de milliers d'écoles, de collèges et d'universités. L'Inde compte aujourd'hui plus de 307 universités dont une trentaine sont consacrées uniquement à l'agriculture, plusieurs à l'ingénieurie, à la médecine, au droit et à la gestion. Nous avons 13.000 instituts d'enseignement supérieur et plusieurs centaines de milliers d'écoles. C'est la base même de notre politique de génération d'emplois. Mais le deuxième axe le plus important, c'est la priorité accordée à l'emploi en tant que tel. Avec un accent particulier sur les petites et moyennes entreprises et sur le développement rural. Viennent ensuite l'autosuffisance alimentaire par l'agriculture et la disponibilité de médicaments à la portée du citoyen moyen. L'Inde a ainsi développé d'importantes stratégies en matière d'éducation et de santé et en direction des PME. Nous sommes aujourd'hui fiers d'avoir réalisé l'autosuffisance alimentaire, avec une production annuelle de 212 millions de tonnes de céréales. Nous sommes exportateurs de riz et de lait. Notre production totale de denrées alimentaires avoisine les 600 millions de tonnes, dont 100 millions de tonnes rien qu'en lait et produits laitiers.
Les infrastructures ferroviaires couvrent 110.000 kilomètres de rails, à travers plus de 7.000 gares. Chaque jour, les 11.000 départs de trains indiens embarquent environ 13 millions de voyageurs. Et tous les équipements du système ferroviaire sont fabriqués dans le pays. Sans compter que l'Inde a rejoint aujourd'hui les rares pays qui sont dotés de la haute technologie pour lancer ses propres fusées, ses satellites et qu'elle prépare activement une mission sur la lune. Nous figurons parmi les quelques pays dotés d'un système d'enseignement par satellite (Edusat) et nous avons recours aux technologies de l'information comme outils de développement. Les progrès accomplis dans les NTIC sont notoires. Au point que l'Inde est présente sur le marché de l'exportation, avec près de 17 milliards de dollars réalisés l'année dernière sur le marché des logiciels. Et je crois que pour tous les pays en développement, notamment le Sénégal, l'Inde est bien connue en matière de promotion des NTIC. Les technologies de l'information favorisent le développement des peuples. Parce qu'elles permettent de toucher des millions de gens de manière simultanée et dans des endroits reculés. Elles relient les gouvernements aux populations et permettent à ces dernières d'avoir accès aux autorités, grâce au télé-enseignement ou à la télémédecine.
A cet égard, l'expérience indienne est mise à contribution pour faire entrer l'Afrique dans l'ère de l'e-connectivité dans le cadre du Nepad. Il s'agit de connecter chacune des 53 capitales entre elles et avec l'Inde, à travers 2 Hubs pour la médecine et pour l'éducation. Cela, dans le but de relier les gouvernements d'abord, ensuite d'ouvrir la voie au commerce électronique, à l'Intranet gouvernemental, à la télémédecine, au télé-enseignement, aux loisirs et, évidemment à la météorologie. Un budget de 50 millions de dollars a été dégagé pour cela. Il est également prévu de connecter l'ensemble des universités et établissements d'enseignements indiens à l'Afrique.
Donc le modèle indien, c'est d'abord la priorité accordée à l'éducation et à l'emploi. Parce que l'emploi confère la dignité ; la dignité donne la confiance en soi ; et avec la confiance, on peut tout réussir. L'histoire des 50-60 dernières années en Inde a démontré que c'est la bonne méthode. Et nous aimerions partager notre expérience, notre réussite et faire éviter nos erreurs. J'aimerais ajouter que le monde actuel se rétrécit. Et plus, il devient petit, plus on a besoin d'interactions, de diplomatie. La diplomatie n'est plus seulement l'affaire des diplomates ; elle est aussi pour les peuples. D'où l'importance de la compréhension mutuelle. L'Inde et le Sénégal partagent des valeurs très importantes. Les valeurs de démocratie qui sont chères à nos deux peuples. Celle de sécularité, parce que l'Inde est connue, tout comme le Sénégal, pour la cohabitation de différentes religions et croyances. Et tout particulièrement en ces temps-ci, alors que le monde est traversé par des vagues de violence. On peut ajouter l'existence d'une presse libre.
A ce jour, 5.000 quotidiens sont publiés en Inde où l'industrie du cinéma produit plus de 8.000 films. Nous partageons aussi avec le Sénégal l'aspiration de nos peuples pour le développement socio-économique et politique, pour la prospérité et pour le bonheur. De même, nos deux peuples croient fermement et luttent pour un monde de paix, un monde de fraternité, afin que sur tous les continents, avec toutes les confessions et toutes les races, l'on puisse vivre heureux ensemble. Puisque nous vivons sur la même planète qui appartient à tous. »
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