Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Sacerdoce ou nouveau métier : gagner de l'argent en gardant des malades mentaux

1 Août 2005


Veiller jour et nuit sur les malades mentaux à l'hôpital, c'est le rôle de jeunes Dakarois engagés par les parents et tolérés par le personnel médical. Ces anges gardiens font un métier risqué mais très utile.

Hôpital Fann de Dakar, clinique psychiatrique Moussa Diop. Visage avenant et gestes amènes, Saliou Guèye, un jeune de forte corpulence promène un malade mental confié à ses soins par ses parents. Sans être officiellement recruté par l'hôpital, Saliou veille pourtant sur ce malade jour et nuit durant toute son hospitalisation. "Notre travail consiste à leur tenir compagnie, à les aider à prendre régulièrement leurs médicaments, à faire leur toilette, les promener et passer la nuit avec eux", explique Saliou qui fait ce travail depuis bientôt dix ans.

Les anges gardiens comme lui sont nombreux dans les hôpitaux dakarois. A la clinique psychiatrique de Fann, ils font maintenant partie du décor. Ce petit métier, instauré par la famille des malades, nécessite une bonne éducation, de la discrétion, de l'affection envers les malades. Bonté, patience et parfois fermeté. "C'est ma grand-mère qui travaillait ici qui m'en a donné l'idée. Elle m'a dit un jour que je pouvais gagner de l'argent à la clinique en surveillant des malades mentaux", révèle Saliou, surnommé Zal par les copains et même les malades.

Son premier malade a été le fils chéri d'un riche dakarois, devenu dépressif à cause de la drogue. "Il m'a proposé 2 000 F par jour. J'ai trouvé cela très intéressant", raconte Zal. Une fois l'accord conclu, il a été présenté au médecin traitant comme étant le représentant de la famille du malade, son "cerveau sain". Pendant plus d'un mois, Zal a surveillé ce fils à papa comme du lait sur le feu.

L'accompagnateur est ainsi le responsable du malade au sein de la structure sanitaire. Ce travail peut être dangereux, surtout la nuit. Zal a déjà fait les frais de la furie d'un malade mental qui lui a cassé les dents. En effet, quand le malade est en crise et le personnel médical absent, c'est à son ange gardien d'user de tous les subterfuges pour le calmer. Alors qu'il n'a pas fermé l'oeil de la nuit, Zal est parfois obligé d'être sur pied tôt le matin pour répondre aux questions de l'équipe médicale - médecin, psychologue, infirmiers et assistants sociaux.

Ce n'est généralement que vers 11 h, quand un proche de la famille vient prendre le relais, que l'accompagnateur peut enfin souffler. "C'est à ce moment que nous pouvons manger et dormir calmement", confie Murphil Camara qui travaille lui aussi à l'hôpital. Mais si le malade pique une crise, on le réveille aussitôt pour qu'il intervienne. Les accompagnateurs font aussi des tâches qui incombent au personnel médical, par exemple celle de brancardier. "Si nous ne sommes pas là, certains médecins rechignent à consulter le malade", affirme aussi Zal.

En l'absence de la famille, qui parfois se désintéresse complètement du malade, les accompagnateurs sont obligés de satisfaire à ses besoins et ses petits caprices. "Nous ne pouvons pas refuser s'ils nous demandent des cigarettes, des cacahuètes, etc." Malgré cette attention, ce travail est peu rémunéré et le gain incertain. "Il y a des parents qui refusent de nous payer et nous font valser pendant des mois, une fois que leur enfant est guéri", se désole Zal qui fait aussi office de porte-parole des accompagnateurs. Ces derniers réclament d'avoir au moins un équipement minimum, des blouses par exemple. "J'ai perdu toutes mes belles chemises à cause des malades", affirme Camara, un autre ange gardien.

A l'hôpital tout le monde reconnaît leur utilité. "Ils sont un mal nécessaire", dit le Dr Habib Bâ, médecin psychiatre. Certains même pourraient être recrutés à condition qu'ils soient d'abord formés. Depuis quelques mois, l'hôpital a décidé de leur octroyer 25 000 F par mois : une première reconnaissance de leur rôle.

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