Fraternité Matin (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Il y a de l'électricité dans l'air

Alfred Moussa Dan

1 Août 2005


éditorial

Abidjan — " L'Etat de Côte d'Ivoire et le groupe Bouygues gagneraient à se montrer plus habiles afin de se détourner de la tentation d'entretenir un débat politique, en lieu et place d'un autre, hautement économique et social."

Carburant, électricité L'énergie, en somme, continue d'occuper le haut du pavé. Certains soutiennent même qu'elle divise. Après le débat, non encore achevé, de la hausse du prix du carburant à la pompe, intervenue le 21 juillet 2005, commence celui sur l'électricité. Les consommateurs, non encore remis de leurs émotions après la hausse du prix du carburant, doivent faire face à un autre problème. Questions à plusieurs tiroirs. La Côte d'Ivoire sera-t-elle toujours éclairée, dans les années à venir, comme elle l'est en ce moment ? Le délestage, cauchemar des Ivoiriens dans les années 80, continuera-t-il de demeurer un lointain souvenir ? L'électrification rurale se poursuivra-t-elle normalement et, à quel rythme les villages seront-ils éclairés ? Les populations auront-elles à débourser de l'argent pour bénéficier de l'éclairage public, dans les zones rurales ? De quel goût seront les factures d'électricité ? Vont-elles se maintenir ou grimper ?

Les interrogations ne manquent guère, au moment où le processus de renégociation d'un nouveau contrat entre la Côte d'Ivoire et le groupe français Bouygues s'enclenche. Climat malsain que celui dans lequel le débat s'instaure. D'autant plus malsain qu'il pourrait détourner l'attention des parties en présence, de l'essentiel. Et ici, l'essentiel, c'est ce qui constitue l'intérêt du plus grand nombre, et qui est traduit dans les interrogations susmentionnées. Il se résume à la fourniture permanente de l'électricité et à l'extension de ce service public

Mais, que représente cette préoccupation, dans un contexte de suspicion extrême et, surtout, de guerre qui ne connaît que des belligérants ? Ou bien, vous êtes avec moi, ou bien, vous êtes contre moi. Tout arbitrage et toute interrogation ne peuvent qu'être interprétés, abusivement. Neutralité, impartialité, en période de guerre ? Une simple vue de l'esprit, répondrait-on, en choeur. Aussi, un débat, qui gagnerait à être sain, parce que privilégiant les arguments, est-il vidé de sa substantifique moelle.

Surtout que ce débat oppose l'Etat ivoirien et la filiale d'un grand groupe français, Bouygues, que la guerre tend à élever au rang de toute la France. Soit, abusivement, un débat entre la Côte d'Ivoire et la France qui, depuis septembre 2002, début de la crise ivoirienne, se regardent encore et encore en chiens de faïence. Et se détestent profondément, malgré quelques éclaircies. La Côte d'Ivoire, qui a toujours accusé la France de soutenir les Forces nouvelles et le groupe des 7 forces de l'opposition, signataires des différents accords de paix, n'hésite guère à rendre coup pour coup. Attaques et contre-attaques. Dans les faits et dans les discours.

L'on se souvient qu'au début de la crise ivoirienne, l'ambassade de France à Abidjan a servi de refuge à Alassane Dramane Ouattara, l'un des leaders de l'opposition. Dans le cadre de l'opération Licorne, Paris déploie des militaires français sur les lignes de front. La France organise les rendez-vous de Marcoussis et de Kléber, au terme desquels un Premier ministre est nommé et un gouvernement de réconciliation nationale, constitué. Une carcasse de véhicule est exposée devant le centre culturel français à Abidjan, signe que des intérêts français ont été attaqués. A plusieurs reprises. Les écoles françaises sont fermées. Des librairies de la société Libraire de France ont été incendiées

L'on se souvient également que des Français ont été invités par le ministre français des Affaires étrangères à retourner au pays. Le premier ministre français, Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères, passera même un mauvais quart d'heure lors d'un séjour à Abidjan. Le correspondant de Radio France internationale à Abidjan, Jean Hélène, est assassiné. Guy André Kieffer, journaliste franco-canadien, est porté disparu depuis le 16 avril 2004. Neuf Français trouvent la mort à la suite d'une attaque aérienne gouvernementale. La riposte des forces françaises occasionne la destruction de tous les aéronefs ivoiriens et la mort de dizaines d'Ivoiriens, à la suite d'affrontements entre la jeunesse patriotique et l'armée française, à l'hôtel Ivoire.

L'on se rappelle que des agences de la Banque centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest, BCEAO, ont été attaquées et dévalisées : des soldats français figurent au nombre des casseurs, en zones occupées. Paris renforce, au mois de novembre 2004, son dispositif militaire, portant ses forces à plus de 5 000 éléments, en plus des Casques bleus. La France évacue ses ressortissants d'Abidjan. Paris est témoin de l'alliance des principaux opposants politiques ivoiriens, dont certains séjournent sur le sol français, depuis ces trois dernières années Pèle- mêle

Dans pareille ambiance, a-t-on vraiment le temps de s'écouter, et d'invoquer la mémoire du secteur de l'électricité et celle des gestionnaires qui l'ont marqué ? En 38 ans d'existence, de 1952 à 1990, ce qui s'appelait Energie électrique de Côte d'Ivoire, EECI en abrégé, a connu une gestion périlleuse. Elle s'en est sortie (?) avec des dettes de plusieurs dizaines de milliards de francs cfa. Faillite financière d'une société d'Etat. En 15 ans, de 1990 à 2005, la privatisation de l'exploitation permet au secteur de sortir la tête de l'eau. Non seulement, plus aucun consommateur ne se plaint de délestages, mais, la Côte d'Ivoire exporte l'électricité, les travailleurs du groupe CIE, de même que ceux de la Société de distribution d'eau de Côte d'Ivoire, SODECI, sont enviés par leurs homologues des entreprises de la même taille et du même statut que la Compagnie ivoirienne d'électricité. La gestion du groupe CIE-SODECI est citée en exemple.

Et voilà que sonne l'heure, tout à fait normale, de la renégociation du contrat entre l'Etat ivoirien et le groupe Bouygues qui, jusque-là, a géré le réseau électrique de Côte d'Ivoire à travers trois axes : production, transport et distribution. Que va-t-il se passer maintenant ? De deux choses, l'une.

Premier scénario. L'Etat est satisfait de la gestion et choisit, en retour, de féliciter et d'encourager Bouygues, sa filiale et ses gestionnaires. Le contrat est reconduit, avec de légères retouches.

Second scénario. L'Etat est impressionné par la gestion et par la bonne santé d'une CIE qui, malgré la crise, n'a ni suspendu ses prestations, ni licencié, ni réduit les salaires, alors qu'elle n'a toujours pas encaissé ses factures en zones occupées par les Forces nouvelles. Elle continue, cependant, de bien se porter. L'Etat décide de s'approprier à nouveau tout, ou, partie du fruit, comme avant 1990. Re-société d'Etat, ou, société mixte.

Alors question : à la lumière de l'expérience de l'EECI, l'Etat peut-il garantir une bonne gestion et maintenir la confiance des privés dans ce secteur ? Comment se fera la répartition des effectifs pour que chacune des nouvelles entités ne se retrouve pas avec plus de monde que ne peuvent supporter ses ressources ? Au ministre des Mines et de l'Energie qui promet le maintien de tout le personnel malgré la réforme du secteur, les cadres apportent la contradiction en soutenant qu'il y aura bel et bien des licenciements, à moins que l'Etat ne décide de reverser à la CIE 25 F par kw/h contre 19 F, en vigueur actuellement. Ce n'est pas envisageable, affirment les cadres, dans la mesure où cette CIE sera déchargée d'une partie de ses missions actuelles. La production , le transport et la commercialisation lui seront retirés. Elle devra, selon le projet de réforme soumis à discussion, se contenter de la distribution. A ce titre, elle serait la partie la plus visible, la plus exposée et donc la plus interpellée, même si elle ne tient pas toutes les cartes du jeu. L'Etat de Côte d'Ivoire et le groupe Bouygues gagneraient à se montrer plus habiles afin de se détourner de la tentation d'entretenir un débat politique, en lieu et place d'un autre, hautement économique et social. La tentation de fausser le débat est d'autant plus grande que la renégociation du contrat intervient en pleine crise politique et en pleine pré campagne électorale. Le débat politique aérien ne doit pas rejaillir négativement sur l'avenir immédiat des 3 700 travailleurs de l'entreprise. Transformer une société en deux ou en trois autres, second scénario, suppose de nouveaux organigrammes et de nouvelles responsabilités. Professionnaliser les différentes entités, c'est choisir de s'appuyer sur des spécialistes, par appel à candidatures. Redéployer, oui. Mais, pas n'importe comment. Si les nouveaux patrons des nouvelles sociétés sont choisis parmi les cadres méritants actuels de la CIE, ce serait une sorte de récompense pour l'ensemble des travailleurs et une reconnaissance de leurs mérites.

Mais, comment faire, dans pareil schéma, pour que les " petits " n'aient pas à supporter les conséquences de plusieurs nouveaux gros salaires, qu'il faudra bien trouver et payer ?

Dans un contexte de crise qui a fait perdre à de nombreux citoyens leurs emplois, dans un pays où le coût de la vie est de plus en plus élevé, dans un environnement qui vient d'enregistrer une augmentation du prix du carburant à la pompe, tout devrait être mis en oeuvre pour éviter de mauvaises surprises, au plan économique et au plan social. Le débat s'instaure parce que le contrat expire en octobre 2005. Mais il n'a pas besoin de prendre forcément fin maintenant. Les textes permettent qu'il puisse être repoussé. Au plus trois ans, juste le temps que les esprits se dépassionnent. Ce qui aurait pu être un débat sain est subitement piégé et risque d'être réduit à quelques cercles, alors qu'il devrait être national pour permettre d'éclairer toutes les lanternes, des plus avertis aux profanes.

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