2 Août 2005
Ce sont des milliers de personnes qui ont convergé les 14, 15 et 16 juillet dernier dans le village de Tendouck, pour assister aux activités commémoratives de la grande cérémonie du « Buriil ».
Elle marque l'engagement, des populations de ce chef-lieu d'arrondissement du département de Bignona et de la région de Ziguinchor, à faire entrer d'ici à la saison prochaine leurs futurs initiés dans le bois sacré. Cette cérémonie constitue une étape décisive dans les préparatifs pour la rentrée des futurs initiés au bois sacré . Elle a été vécue par les populations du village de Tendouck comme une revue des effectifs, une évaluation des enseignements transmis à ces pensionnaires appelés, l'année prochaine, à franchir le camp de la responsabilité et, enfin, une option prise par les sages du village de mettre fin à ces séances de danses initiatiques dont l'entame a été faite depuis 1993.
Le gouverneur de région, Mame Biram Sarr, qui a assisté en compagnie de certains chefs de service à la cérémonie symbolique de l'entrée du « burill » dans le bois sacré, a rehaussé de sa présence cet événement que la société diola classe dans le registre des trésors les plus précieux de son riche patrimoine cultuel et culturel.
Du Blouf au Kassa en passant par le Fogny, les pratiques dans les rites initiatiques diffèrent selon les sous-groupes ethniques, mais la substance est toujours la même, avec cet objectif de fournir à l'initié tous les atouts pour mener à bien sa vie dans la société des hommes.
Un dossier réalisé par Babacar Bachir Sané (textes) et King Abron (Photos)
Tendouck, un village au coeur du Blouf
Le village de Tendouck est aujourd'hui le chef-lieu de l'arrondissement du Blouf, ce sous-espace du département de Bignona qui comporte 21 gros villages. Il a été aussi, dans le département, le deuxième chef-lieu de Canton après le Canton de Bodé situé du côté du village de Elana. Dans cet espace du Blouf, les différents chefs de Canton qui se sont succédé sont entre autres Demba Soumaré, Ansoumana Diatta et Akanga Goudiaby tous deux de Tendouck. L'histoire enseigne que l'espace du Blouf a été coupé en deux Cantons. Celui du Nord successivement dirigé par Arfang Bessire Sonko et Abdou Diatta de Thionck-Essyl ; le second, du sud où régnèrent Eric Kakène Sagna du village d'Affiniam puis Alpha Bodian de Balinghore. Ce fut la configuration administrative avant l'avènement des arrondissements et le choix du village de Tendouck, situé plus au centre de tous ces villages du Blouf, comme chef-lieu de l'arrondissement. Compte tenu du fait que le village de Tendouck est adossé au bras du fleuve Casamance, il est aisé de comprendre que l'une des activités des populations du village est la pêche. Les nombreux bas-fonds prédestinent les populations de la zone à l'agriculture et à la récolte de l'huile de palme et du vin de palme ; d'autre part, à l'exploitation des ressources de la forêt. Toutefois, l'on note de plus en plus une reconversion des populations dans les activités de plantations (mangues, citrons, oranges, pamplemousses.... L'élevage est le maillon faible des activités économiques des populations de Tendouck, puisqu'il est assez primitif et se présente sous forme d'élevage de prestige.
A cause de sa position sur le bras du fleuve Casamance, le village de Tendouck est très accessible de la capitale régionale par la voie maritime comme fluviale, tout comme du reste la voie terrestre. Cet ouverture, avec le bras du fleuve, a facilité le contact assez tôt avec les hommes du colon Pinet Laprade. Pour rappel, c'est par le port de Tendouck que la colonne de Pinet Laprade a pu accéder au village de Thionck-Essyl devenu, aujourd'hui, commune pour mater la rébellion locale. D'ailleurs, l'âpreté des batailles entre le colon et les populations autochtones a poussé le colonisateur à baptiser certaines rues de la ville de Dakar comme Thionck, Sandiniéry et Karône en mémoire de ces hauts faits historiques. D'ailleurs, ce transit du colon par le village de Tendouck pour mater la révolte des populations de Thionck fait que les relations entre les deux villages sont jusqu'à ce jour assez froides.
Une prêtresse Nassiloto Diatta surnommée « Kouyito »
Les faits historiques se suivent et se ressemblent dans le cadre de la résistance farouche que les populations ont opposée au colonisateur. L'histoire de la Prêtresse Aline Sitoé Diatta est bien connue des Sénégalais. Par contre, celle de « Kouyito » est méconnue du commun des Sénégalais, puisqu' au contraire de sa soeur Aline Sitoé, Kouyito n'a pas connu la déportation, sauvée de justesse qu'elle était par des cousins qui, de retour de la guerre 14-18, ont intercédé en sa faveur auprès du colonisateur.
Nassiloto Diatta s'est révélée dans le village de Tendouck, en appelant les populations au soulèvement et au non-respect des ordres du colonisateur qui, selon elle, était venu changer le vécu des populations et mettre du coup un trait sur toutes les valeurs culturelles et cultuelles. Pour « Kouyito », qui faisait des prédications au nom d'un Dieu surnommé « Baaliba », la meilleure manière de lutter contre l'implantation du colon était de refuser de consommer les produits amenés par le colon et de poursuivre l'exploitation des champs et des forêts. A travers cette forme de résistance, « Kouyito » en a agacé plus d'un dans le camp de l'administration coloniale. Même le chef de Canton de l'époque, Eric Kakène d'Affiniam, a tenté à sa manière de freiner les activités de la prêtresse qui commençait à mobiliser du monde, en demandant aux populations du Canton de cesser de la fréquenter.
la réédition du pacte avec les Ancêtres
Mieux, lors d'une de ses séances de prédication, il n'a pas hésité à percer à l'aide d' un couteau (un geste considéré à l'époque comme un sacrilège) le tambour mobilisateur des proches de « Kouyito. » En définitive, le chef de Canton, Eric Kakène, a fini comme le tambour, éventré par la prêtresse de Tendouck car il s'est lui-même transpercé le ventre. Ce fut d'ailleurs l'alibi du colon pour faire procéder à l'arrestation de « Kouyito. »
Durant plus de trois jours, dans le village de Tendouck et voire à trente kilomètres à la ronde, les fusils artisanaux à poudre ont tonné, ce qui est un signe chez les populations Diolas de réjouissance. Le mot réjouissance traduit mal l'événement puisqu'il s'agit, pour ces populations, de faire une démonstration de leur savoir et de leur avoir pour fêter dans l'allégresse ces rites initiatiques qui sont du domaine de la sacralité et qui sont gardés jalousement par les anciens du village. Véritable culte pour les ancêtres qui annoncent et participent à la fête, le « Bukut » ou « l'Initiation » était vécu par le passé dans le village de Tendouck, tous les 10 à 15 ans ce qui constitue les cycles de formation de nouvelles classes d'âge chez la société diola. Quand un enfant atteint un certain âge chez le Diola, il va falloir le former et commencer à lui inculquer les qualités de résistance, du sens du partage, de la bravoure, de l'honnêteté, du respect du prochain et surtout de l'aîné à travers des séances de danse. Les séances de danse avec des armes qui ont rythmé le « Buriil » de Tendouck peuvent se comprendre comme une manière, parmi tant d'autres, de forger le courage du futur initié. Ces séances de danse, qui peuvent durer quatre à cinq heures d'horloge, appellent de la part des initiés beaucoup d'endurance, pour l' homme mais aussi la femme qui doit l'accompagner dans sa danse en assurant la rythmique et la cadence, à travers des objets en fer et en bois récupérés du « Kadiandou », l'instrument traditionnel pour l'agriculture chez les Diola. Les séances de danse sont aussi une manière de casser l'esprit de révolte chez le futur initié, qui est logé à la même enseigne que tous les membres de sa classe d'âge. Ces rites initiatiques sont une voie obligée chez le Diola pour accéder à la responsabilisation à savoir la direction d'un foyer ou encore la conduite d'une association. Un non-initié ne peut accéder au camp des initiés encore moins prendre une épouse ou encore accéder à la responsabilisation dans toute entreprise de la collectivité.
Les derniers rites qui commémorent le « Bukut » dans le village de Tendouck remontent, selon M. Ibrahima Ama Diémé, à 1971. Avant cette date, d'autres cérémonies ont été célébrées dont celles des années 1938 et 1955, pour ne citer que celles-là.
Outre les immenses sacrifices consentis par les populations de Tendouck pour se doter d'abord des moyens et du temps en vue de sacrifier à la plus grande fête connue chez le Diola, la cérémonie du « buriil » qui consacre l'option irrévocable de faire rentrer dans le bois sacré, dès l'année prochaine, les futurs initiés, a été une grande réussite.
Que ce soit dans l'accueil, la restauration des invités ou encore la synchronisation des différentes étapes qui ont conduit à l'entrée du « Buriil » dans le bois sacré, (cette petite pirogue taillée d'un tronc de fromager coupé-il y a huit jours et couverte d'un pagne noir), la cérémonie fut un réel succès surtout que, contrairement à certains évènements de ce genre, des cas de morts et de blessés n'ont pas été notés chez les manieurs de fusils artisanaux.
La Dimension Mystique du Bukut
La mystique des cérémonies initiatiques se traduit par le fait que toutes les décisions à prendre, dans le cadre de la célébration du bukut, sont données par les sages qui déchiffrent, décodent le message transmis par les esprits des ancêtres qui annoncent et planifient, comme nous l'avons dit tantôt, les différentes étapes de l'initiation. Dans le village de Tendouck, qui a entamé les activités préparatoires de l'initiation (« Bukut ») depuis 1993 (bientôt 13 ans), les signes avant-coureurs du démarrage des séances de danse ont été de deux sortes. D'abord, ce fut les échos du tambour sacré qui ont été entendus par nombre de populations du village à partir de l'endroit où il a été gardé par les sages du village. Pour avoir résonné à plusieurs reprises dans le bois sacré, il a été sorti pour marquer, en 1993, la première étape de l'initiation dénommée « Djionkène » à Tendouck. L'année suivante à Boutégol, le même phénomène a été observé et a conduit les sages à sortir un second tambour sacré dans cette partie de Tendouck. D'aucuns avancent que dans les rizières du village de Tendouck, la pierre noire (basalte) est sortie dans la même période pour croître dans un premier temps et ensuite décroître dans un second temps dès l'entame des activités du « Djionkène » ou premières séances de danse. Ce second phénomène mystique a été déterminant dans l'entame des préparatifs du « Bukut » de Tendouck et se produit dans la grande rizière du village, l'endroit même où ont convergé tous les futurs initiés et leurs accompagnants pour décider, avec le concours des sages, de l'opportunité de faire rentrer le « Buriil » dans le bois sacré, ce qui est synonyme de l'entrée prochaine en 2006 des futurs initiés dans le bois sacré.
Hormis cette étape dénommée « Djionkène » qui, pour le cas de Tendouck, a duré 13 bonnes années de séances de danse qui ont valeur de transmission de plusieurs enseignements, la seconde étape est celle qui a été fêtée cette année à Tendouck à travers le « Buriil » qui est introduit dans le bois, une image qui représente la décision irrévocable des populations de Tendouck à faire entrer leurs enfants dans le bois sacré durant la même période en 2006. Cette étape a été marquée, les jours derniers, par la revue des troupes au niveau des différents quartiers du village, puis les retrouvailles dans les rizières de tout ce que compte Tendouck comme futurs initiés et accompagnants, pour permettre à une centaine de sages de décoder, de déchiffrer le message des esprits des ancêtres avant de décider de l'entrée du « buriil » dans le bois sacré. Une décision fondamentale pour la suite des évènements, notamment en ce qui concerne la rentrée dans le bois sacré.
Ce « buriil » qui précède les futurs initiés dans le bois sacré est le symbole de l'unité des populations du village de Tendouck qui, à travers cet acte, donnent leur accord aux anciens pour sacrifier comme le veut la tradition à la célébration des rites initiatiques.
Pour les mois qui suivent et qui précèdent la rentrée dans le bois, il sera procédé à des « danses profanes » qui ne se feront que dans des lieux où l'on ne danse qu'une seule fois. L'étape du « Keukiik » ou la « tondaison » est une pratique chargée de symbole et qui raffermit les liens entre Tendouck et ses villages alliés. Il s'agira pour les populations de Tendouck, en particulier les familles de futurs initiés, d'aller tondre une touffe de cheveu des initiés et l'enterrer dans la concession, le village ou la ville de la famille de la mère des futurs initiés.
Une entreprise très fastidieuse mais qui aura l'avantage de raffermir les liens de parenté entre les membres du même village, mais aussi des autres villages et villes qui sont associés à l'initiation de leurs neveux. Lors de ces cérémonies de « tondaison », chaque partie (côté maternel et paternel) rivalise en avoir et en savoir pour mériter le respect de la belle-famille. Enfin, l'étape finale est « l'entrée au bois sacré » pour un séjour qui allait, à l'époque, pour une durée de trois voire six mois et dont les réalités du moment ont poussé les populations à ramener la durée du séjour à 8, 10, voire 15 jours.
A l'épreuve de la modernité
L'initiation dans la culture Diola est un système éducatif qui repose sur le « Bukut », qui est un ensemble de rites formateurs devant conduire le futur initié à faire face à la vie qui n'est faite que d'épreuves.
Si on reconnaît aujourd'hui, chez le Diola, les qualités que sont le courage, l'amour du travail, la discrétion, l'honnêteté, le respect de l'autre, c'est parce que durant toutes les épreuves du « Bukut », on apprend à l'initié comment vivre avec les autres. Avec le choc des différentes cultures surtout les cultures islamique et chrétienne qui nous viennent de l'Orient, rares sont les sociétés qui gardent jusqu'à ce jour les valeurs léguées par leurs ancêtres. C'est pourquoi, dans la mémoire collective l'exemple du Japon, qui a bâti son développement en s'arrimant à ses propres valeurs pour s'ouvrir à la technologie étrangère, est un sujet de réflexion pour des peuples comme le notre dont les projections en matière de développement ne se font que sur la base des données offertes par les civilisations orientales et occidentales. Face à cette globalisation appelée jadis par feu le Père Léopold Sédar Senghor « Civilisation de l'Universel », les pratiques ancestrales qui arment certaines sociétés de notre pays sont en voie de disparition, puisque mal préparées (ces sociétés) à résister au choc des civilisations. Pour M. Ibrahima Ama Diémé, si nous optons pour la consommation totale de pratiques qui nous viennent de l'extérieur, le « Bukut » a de fortes chances de disparaître. Il est aujourd'hui difficile, parfois quasiment impossible de mobiliser des populations pour commémorer à plein temps toutes les étapes des rites initiatiques du « Bukut ». La modernité avec l'école française, les médiats qui nous balancent à longueur de journée ce qui se fait de meilleur dans d'autres horizons, les nouvelles formes de travail qui exigent pour nombre de personnes qu'elles abandonnent le village natal pour les nouveaux sites de travail situés,pour l'essentiel, dans des pays en voie de développement comme le nôtre, les grandes villes, sont assez de données qui réduisent la commémoration du « Bukut » (8,10, voire 15 jours pour le séjour des initiés dans le bois sacré ) en la vidant de toute sa quintessence.
Le conservation de telles pratiques, à en croire notre consultant et confrère Ibrahima Ama Diémé, passe inévitablement par le soutien de l'Etat qui doit intervenir dans la prise en charge de ce genre d'activités qui participent au renforcement de la diversité culturelle. D'abord il s'agira d'inscrire dans l'agenda culturel national ce genre de cérémonie qui participe à l'ancrage des populations dans les valeurs ancestrales susceptibles de nous réarmer face à la globalisation. Il sera question, pour les autorités du pays, de mettre le minimum de moyens pour amoindrir les charges que suscitent ce genre d'événement, à travers l'assistance en nourriture, la désinfection des lieux qui abritent la cérémonie rituelle et culturelle, enfin l'assistance en eau. Ce n'est pas tout. Compte tenu du caractère inédit de la cérémonie qui s'organise actuellement tous les 30 ans, l'Etat doit prendre les dispositions pour faciliter aux fonctionnaires, aux élèves, aux expatriés , la participation au « Bukut ». Comme d'autres contrées du pays qui organisent des cérémonies annuelles et qui bénéficient des largesses de l'Etat, les rites initiatiques en pays Diola méritent un soutien de la part de nos gouvernants, pour sauvegarder les réserves de ce que ni les colonisateurs, ni les conquérants religieux, ni le matraquage des cultures étrangères à travers les moyens modernes de communication, n'ont pu vider de leur quintessence : les trésors sacrés du riche patrimoine culturel et cultuel diola.
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