Par Entretien mené par Jean François CHANNON
4 Août 2005
interview
" Il faut sortir le Cameroun d'une économie dépendante et extravertie "
Peut-on dire que votre livre est une contradiction portée à l'endroit des institutions de Breton Woods et des bailleurs de fonds sur la situation actuelle du Cameroun ?
Non, car le livre doit être appréhendé à deux niveaux : informatif et descriptif. Informatif parce que les statistiques, chiffres et analyses permettent aux lecteurs de se faire une idée de la situation réelle de l'économie camerounaise ; descriptif, parce que tout un chacun peut y tirer matière pour étayer un argumentaire sur la situation de l'économie nationale dans tous les secteurs d'activité et qu'en plus les annexes du livre qui contiennent toutes les données brutes qui peuvent intéresser les chercheurs, décideurs, hommes politiques, etc.
Il faut noter que les interventions des partenaires au développement, comme il est de bon ton de nommer aujourd'hui les bailleurs de fonds, ne proposent que des solutions à certains problèmes que sont : la dette, les grands équilibres macro-économiques, avec les mêmes recettes qui ont été déjà testées dans plusieurs pays depuis des décennies avec des fortunes diverses et qui ont pour nom, les privatisations, les programmes d'austérité, bref, les recettes libérales.
Les partenaires au développement ne se sont pas penchés sur l'histoire économique du Cameroun pour trouver les fondements réels de la crise économique et y apporter des solutions originales pour résoudre l'équation de la sortie du pays d'une économie de dépendance et extravertie, que le livre a comme ambition.
Quand on parle du Cameroun économique aujourd'hui, est-ce en termes d'espoir ou de désespoir ? Ou alors quelle est la formule à prononcer ?
La réponse ne peut-être que nuancée, compte tenu de la complexité de la situation.
Il y a des raisons d'être pessimiste car certaines décisions des pouvoirs publics défient parfois toute rationalité. Si l'on prend pour exemple le secteur de l'élevage, alors que cette branche qui peut générer des milliers d'emplois devrait être soutenue, l'on a assisté au contraire à la libéralisation de l'entrée des abats et autres carcasses de volailles en provenance des pays d'Europe, ce qui a eu pour conséquence de ruiner la production locale et de désorganiser la filière ! et il y a eu des camerounais pour défendre cet état de chose.
La part de l'investissement dans le budget de l'Etat a évolué en dents de scie. De 1985/1986 à 1988/1989, elle se situait autour de 35 %, pour ensuite amorcer une baisse au profit du budget de fonctionnement et tomber à 15,7 % en 1993/1994. Elle a ensuite amorcé un redressement avec un pic de 56 % en 1997/1998 pour ensuite baisser continuellement et ne plus représenter que 16% en 2005.
Quand les autorités étatiques avouent l'existence des impayés vis-à-vis des fournisseurs locaux datant d'avant 1996/1997, il y a lieu de s'interroger sur l'orthodoxie budgétaire au Cameroun ; en effet, voté en équilibre en recettes et en dépenses, la partie "recettes" est toujours réalisée à près de 100 % ; aussi comment peut-on ne pas procéder au paiement de certaines dépenses prévues et budgétisées !
Aujourd'hui, cette dette intérieure est estimée à 900 milliards de F Cfa, soit environ trois années des recettes pétrolières ; dans ces conditions, la notion de budget en équilibre semble une vue de l'esprit et il faudrait craindre qu'il ne s'agisse en réalité d'un déficit budgétaire représentant environ 4,5 % à 5 % du Pib.
Le Cameroun s'illustre aussi par l'existence d'un code d'investissement et des zones franches inefficaces, qui sont plus prétexte pour les différents promoteurs, à tirer profit des avantages y afférents (achat de véhicules hors taxes, exonération d'imposition sur le bénéfice pendant un certain nombre d'années, etc.) sans en contrepartie respecter les contraintes dudit code (création d'emplois, etc.).
S'agissant spécifiquement de la situation économique, l'endettement qui était très faible, 177 milliards de F Cfa en 1976/1977, est passé à 171 milliards de F Cfa en 1979/1980, pour ensuite connaître une explosion et culminer à 5.164 milliards de F Cfa en 2001/2002.
Pendant les six années de l'euphorie pétrolière (1980/1981 à 1985/1986), le pays n'a pas profité de la manne pour la construction des infrastructures nécessaires au développement du pays (les lignes de chemin de fer ont été construites par les Allemands, avant la seconde guerre mondiale ; les routes ne permettent pas un écoulement intensif de trafic) ; la quasi totalité des industries créées par le gouvernement à cette période est dissoute.
Le Cameroun a raté le train du développement après le premier décrochage observé entre 1972/1973 et 1975/1976 ; malgré la rente pétrolière à partir de 1978, il n'a pas défini de véritables stratégies d'industrialisation pour sortir du sous-développement. Il n'est pas exclu que le coup d'Etat avorté d'avril 1984 et les "villes mortes" de la première moitié de la décennie 1990 aient contribué à dissiper quelques énergies créatrices et innovatrices des pouvoirs publics.
On peut néanmoins tempérer le pessimisme, en se référant à l'histoire : en effet, le Cameroun a connu depuis les années d'indépendance jusqu'à la fin de la décennie 1970, des taux de croissance à deux chiffres rien qu'avec la production agricole et un embryon d'industries, ce qui illustre que si des réformes courageuses sont mises en oeuvre pour sortir le pays de la léthargie et l'ancrer dans une logique de création et d'accumulation de richesse, le Cameroun pourrait retrouver le chemin de la croissance. Les atouts sont notamment : les potentialités agricoles, les ressources énergétiques, le climat propice à l'élevage, le capital humain, la diversité des écosystèmes, etc. Mais pour y parvenir, il faudra :
- favoriser l'éclosion d'une nouvelle classe d'entrepreneurs prête à prendre le relais des capitaux étrangers et de l'Etat dans une dynamique d'accumulation ;
- se tourner vers les activités de production (industrielle et agricole) et d'innovation technologique, plutôt que vers le négoce ou des petits boulots sans réelle valeur ajoutée ;
- réorganiser l'Etat camerounais, pas pour agir en tant qu'entrepreneur, mais pour réguler, planifier, inciter, reformer, organiser et mobiliser les ressources financières et humaines, en s'affranchissant si cela était nécessaire du corset des bailleurs de fonds, dans les cas des secteurs et des actions, voire des entreprises stratégiques pour le développement national ;
- se mobiliser pour que le pays puisse en dix années maximum, s'intégrer dans le courant d'échanges qui s'intensifie dans le cadre de la mondialisation :
- bref, il faut mobiliser l'énergie de tous les camerounais en leur inculquant à nouveau un esprit de gagneur et d'acharnement au travail.
Au-delà de l'immense documentation que vous procurez aux lecteurs dans votre ouvrage, on cherche en tout cas quelle est la solution au marasme économique que traverse le Cameroun ?
Pour donner une idée des voies que je suggère pour la sortie de crise, l'axe majeur consiste à résoudre l'équation de la dépendance de l'économie camerounaise.
Proposer un modèle de développement revient presque à inventer la pierre philosophale et n'est donc pas aisé. Pour le Cameroun qui présente de nombreux handicaps dont les causes sont à la fois endogènes et exogènes, le scénario envisagé doit intégrer les paramètres multiples :
- la reformulation d'un modèle de société, juste et proche du citoyen ;
- la définition d'une politique économique devant permettre de sortir de la situation de dépendance et d'extraversion ;
- la prise en compte de la mondialisation et de l'interdépendance des économies ;
- l'intégration du bien-être des populations et de leurs intérêts dans toute action.
Des exemples existent qui peuvent servir de fil conducteur, mais l'essentiel réside dans la définition d'un modèle cohérent et qui intègre tous les aspects de la vie économique et sociale. Les axes sur lesquels le modèle s'appuie concernent :
- le développement des infrastructures qui est le socle de toute politique de développement ;
- l'offre d'énergie qui est la carte maîtresse dont dispose le Cameroun pour la production des biens, mais également pour attirer les entreprises soucieuses de disposer d'une énergie bon marché ;
- la révision de la législation pour fournir un cadre fiscal et juridique propice aux affaires et favoriser par tous les moyens la sécurité et la paix ;
- la promotion de l'épargne et de l'investissement, qui sont les moteurs de la croissance ;
- la solution aux problèmes de la dette intérieure et extérieure qui sont des boulets pour le développement ;
- la réforme de l'Etat dont les décisions sont structurantes et qui est au centre de toute l'activité économique, politique et sociale de la nation ;
- et la définition d'une nouvelle politique économique.
L'idée force du modèle proposé est de privilégier une politique de l'offre plutôt que de la demande. Au delà des actions à court terme, il y a donc la nécessité de la mise en place d'une politique économique et sociale, dont l'objectif est de faire du Cameroun, un îlot de prospérité, comme pendant le quinquennat 1980 à 1985.
Enfin, le Cameroun doit développer des stratégies afin de tirer profit de sa position stratégique dans la zone Cemac et au voisinage du Nigeria qui constituent des vastes marchés
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2005 Le Messager. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.