L'Express (Port Louis)

Afrique de l'Est: L'évolution des médias malgaches, mauriciens et réunionnais

analyse

Port Louis — Bernard Idelson, maître de conférences à l'université de la Réunion a été journaliste pendant une quinzaine d'années. Il résume une partie d'une vaste étude collective entreprise sur les médias de l'océan Indien. Cet enseignant-chercheur appartient à un Réseau (international) d'études sur le journalisme.

Les médias malgaches, mauriciens et réunionnais partagent une histoire marquée par le régime du contrôle, voire de la censure, pendant et après la période coloniale. Ils possèdent néanmoins une solide tradition de presse d'opinion. Au cours de la période récente (parfois moins d'une décennie), des processus d'ouverture se manifestent, selon des tempos différents.

Madagascar, une tradition de presse religieuse

Le premier bulletin d'une mission protestante britannique, Teny Soa (La Bonne parole), paraît en 1866. La presse accompagne la naissance du mouvement nationaliste (1927-1940), puis s'implique pendant l'immédiat après-guerre, dans la préparation de l'indépendance.

Durant la période de la post-indépendance, de 1960 à aujourd'hui, plusieurs phases peuvent être repérées : la création de la télévision nationale au début de la décennie 60, la fermeture de l'École de journalisme en 1973, sa réouverture en 1994. Evoquons également l'abolition de la censure de la presse en 1989, la privatisation récente du secteur audiovisuel et la mise en ligne des journaux ; ou encore la parution de titres nouveaux de presse écrite depuis le régime du président Ravalomanana.

Ces avancées récentes n'ont pas pour autant réglé le problème d'accès aux médias d'une population qui dans sa majorité, notamment dans les provinces, est peu en contact avec la presse écrite, la télévision, et encore moins avec l'information en ligne (compte tenu du flux restreint dans les provinces). La radio apparaît toutefois comme un média de plus large audience.

Des médias contrôlés

Durant les périodes coloniale et post-coloniale, les différents régimes en place ont toujours manifesté des velléités de contrôle de la presse .

Depuis une trentaine d'années, quels que soient les régimes, les conditions d'exercice des journalistes, liées aux contextes économiques, se révèlent difficiles. Adelson Razafy, journaliste à La Gazette de la Grande Ile, mentionne par exemple "l'absence de professionnalisme dans beaucoup de titres". Depuis peu, des filières "journalisme" proposent des formations dispensées par des universitaires et des professionnels reconnus. Mais les maigres salaires des journalistes les contraignent souvent à occuper un second emploi.

Sous les régimes des présidents Didier Ratsirak et Albert Zafy, l'abolition de la censure en 1989 et le texte constitutionnel de 1992 ne suffisent pas à faire renier certaines pratiques perpétrées après l'indépendance. Le contrôle de l'audiovisuel, dont les dirigeants ont souvent été formés dans des pays "amis" de l'Est, est à cet égard éloquent. Toutefois, la télévision nationale malgache (TVM), depuis 1995, et la radio nationale (RNM), depuis 1991, ne possèdent plus le monopole de diffusion. Quinze télévisions (dont dix dans les provinces) et cent cinquante stations de radio FM composent le nouveau paysage audiovisuel malgache.

Les bouquets satellitaires s'implantent progressivement dans l'île depuis une dizaine d'années (notamment français, américains et sud-africains). Deux titres de presse écrite, Midi Madagascar et Madagascar Tribune ont été parmi les premiers à se lancer dans la mise en ligne de leur édition, aujourd'hui courante pour la plupart des grands titres.

La plupart des journaux et des médias audiovisuels appartiennent à des grandes familles, le plus souvent impliquées dans la sphère politique.

Depuis l'accession de Marc Ravalomanna à la présidence de la République en 2002, soutenu par les églises malgaches, les mutations amorcées dans les années 90 se poursuivent.

Les campagnes électorales (législatives et municipales) qui ont succédé à son élection ont impliqué la presse et les médias en général de manière active. Si les effets de ces médias sur une opinion publique - dont une partie est toujours peu exposée à l'information - restent à démontrer, les décideurs, politiques ou économiques, semblent eux persuadés de leur influence.

Le secteur des TIC constitue une priorité du nouveau gouvernement, en termes de développement économique. L'essor des télécommunications, et ses incidences sur l'information, sont à cet égard considérés comme prioritaires.

Dans l'audiovisuel public (Télévision Malagasy et Radio Madagasikara), les pratiques évoluent également. Herizo Andri-' narijaona, responsable éditorial de Wanadoo Madagascar, évoque les émissions interactives dans lesquelles les citoyens interviennent de plus en plus librement, ou encore les forums de (libre) discussion qui fleurissent sur Internet. Ces outils restent toutefois réservés aux seuls malgaches qui ont, pour l'instant, la possibilité de se connecter.

Depuis 2003, on constate une augmentation du nombre de médias (une trentaine de journaux reconnus officiellement, huit grands quotidiens dont deux en langue malgache, douze chaînes de télévision et environ cent cinquante radios privées et-ou associatives).

Avec cet essor et cette diversification des organes médiatiques, on pourrait provisoirement conclure à une libéralisation des médias. Avec Herizo Andrinarijaona, nous nuancerons le constat. La classe dirigeante possède toujours ses propres organes (écrits ou audiovisuels). Le pouvoir en place cède à la tentation de renforcer, comme dans d'autres pays, une réglementation abondante concernant les médias et l'exercice de la profession.

Maurice, une presse de combat

La presse mauricienne apparaît comme l'une des plus anciennes de la région océan Indien (1773). D'abord feuilles commerciales ou littéraires, les journaux se transforment à partir de 1831 en véritables relais d'opinion, encouragés par un statut plus libre octroyé par la colonie britannique, après deux décennies de censure. Mayila Paroomal, enseignante-chercheuse à l'université de Maurice, note que "la presse va s'ériger en véhicule de discours social, et assumer une fonction socio-politique".

Paradoxalement, cette liberté d'expression va être revendiquée et utilisée par l'oligarchie sucrière qui proteste contre l'abolition de l'esclavage et qui s'exprime dans le premier journal franco-mauricien, le Cernéen (1831-1882). Cependant, la cause des descendants d'Africains et des originaires de continents extérieurs à l'Europe sera elle aussi défendue par des titres d'opinion : La Balance, fondée par le martiniquais Berquin fut l'un de ces premiers journaux identitaires, puis, entre autres, La Sentinelle de Maurice, créée en 1843 par Rémy Ollier.

Durant les quarante années qui précèdent l'indépendance de 1968, la presse s'engage encore dans les combats pro ou anti-nationalistes. Elle s'imbrique dans le "champ politico-ethnique" (selon l'expression de Mayila Paroomal) représenté par les quatre groupes identifiés par la Constitution mauricienne : les hindous, les musulmans, les sino-mauriciens et la "population générale" (qui regroupe les franco-Mauriciens et l'ensemble de la population créole).

Après l'indépendance de 1968, le régime du Premier ministre, Sir Seewoosagur Ramgoolam, doit faire face à la montée des contestations. Le Mouvement Militant Mauricien (MMM), dirigé par Paul Bérenger, se réfère au marxisme, mais propose de réduire les inégalités entre les classes sociales au-delà des divisions des différentes communautés de l'île.

La question de l'appartenance à telle ou telle catégorie de la population est omniprésente dans l'échiquier des partis politiques mauriciens, et la presse n'échappe pas à des jeux d'alliance communautaire. Mayila Paroomal évoque le cri de ralliement du parti, "Enn sel lepep, enn sel nation" et la montée en puissance de ce parti dès 1970, notamment auprès des jeunes de 18 ans qui accèdent au droit de vote en 1976. Face aux contestataires, le pouvoir se montre alors très ferme : Le Mauricien et Week-end sont menacés de fermeture et le quotidien du MMM, Le Militant, est suspendu.

Après la victoire électorale du MMM en 1982, Jean-Claude de l'Estrac, l'un des acteurs de la libéralisation, accède au gouvernement. Les deux principaux titres quotidiens de la presse mauricienne, l'express et Le Mauricien sont animés par des anciens du MMM (Jean Claude de l'Estrac et Gilbert Ahnee). La relation presse - politique caractérise ainsi cette presse de la période de l'avant indépendance, comme de celle de la post-indépendance.

Selon certains analystes, ces liaisons (dangereuses ?) entre acteurs politiques et médiatiques semblent subsister parfois, même si la presse écrite a gagné depuis longtemps ses lettres de noblesse dans le domaine de la liberté d'expression.

Lente libéralisation des ondes

Le lent processus d'abolition du monopole d'Etat sur l'audiovisuel est enclenché en 1988. Le Parti Mauricien de Sir Gaëtan Duval apparaît comme l'un des premiers à proposer cette mesure dans son programme électoral. Puis plusieurs acteurs des médias (dont Jean-Claude de l'Estrac, également en tant que ministre) se mobilisent en faveur de la libéralisation des ondes. Mais, il faut attendre le 12 mars 2002, date symbolique de l'anniversaire de la République, pour que la première radio privée mauricienne, Radio One, lancée par La Sentinelle Ltd, émette ses émissions.

Ce lent processus de libéralisation des ondes mauriciennes aura surtout concerné les radios privées, à l'exception des deux opérateurs de chaînes satellitaires qui se sont installés à Maurice (Parabole Maurice, liée Parabole Réunion en juin 1998, puis Canal Satellite en mai 1999).

Enfin, la presse en ligne se révèle bien implantée à Maurice. Depuis 1997, les deux titres les plus importants en tirage, l'express et Le Mauricien possèdent une version en ligne, comme d'autres journaux qui tentent de fidéliser une clientèle formée en partie par la diaspora mauricienne installée à l'étranger.

Comme à Madagascar et à la Réunion, l'opérateur France Télécom, par l'intermédiaire de ses sites d'information Wanadoo, s'est peu à peu intéressé au groupe Mauritius Telecom. Une politique plutôt empreinte de déterminisme technologique entend créer les conditions de développement d'une Net-Economie dans laquelle les gouvernements successifs fondent beaucoup d'espoir.

Ã- la Réunion, des médias acteurs sociaux

Depuis le premier journal Le Vrai Républicain ou Journal politique et littéraire de l'Isle de la Réunion paru en 1794, jusqu'au début du XXe siècle, on note dans la presse réunionnaise une tradition de presse d'opinion ou de feuilles littéraires identique à celle des deux autres îles.

Du début du XXe siècle jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, 42 nouveaux titres sont dénombrés. Deux d'entre eux, faisant preuve de longévité, affichent des valeurs républicaines, Le Progrès (1914-1977) et Le Peuple (1908-1958).

Après la Seconde Guerre mondiale et surtout à partir de la départementalisation de 1946, la presse quotidienne reflète le clivage bipolaire qui domine la vie politique locale et le climat de tension entre les communistes locaux et les partisans de la droite que l'on appelle les nationaux.

Si de nombreuses feuilles, souvent éphémères, expriment différentes sensibilités politiques, deux principaux titres quotidiens focalisent, dans les années 60, le débat statutaire qui semble constituer l'unique enjeu informatif pour l'un comme pour l'autre camp. Le Journal de l'Ile est fondé par un imprimeur local en 1951 et va soutenir l'action gouvernementale de Michel Debré qui accède à la députation en 1963.

Témoignages, "organe de défense des sans défense ", d'abord hebdomadaire à sa création par le Dr Raymond Vergès en 1944, devient quotidien en 1958, une année avant la création de l'organe du Parti Communiste Réunionnais dont il sera l'organe officiel. Le journal communiste est l'objet de nombreuses saisies et ses dirigeants (Raymond Vergès, puis son fils Paul Vergès) sont traduits devant les tribunaux pour délits d'opinion.

Dans ce même contexte, l'audiovisuel réunionnais (radio et télévision) apparaît comme un appareil d'Etat, "aux ordres" de Paris. La télévision, inaugurée en 1964 par le ministre de l'Information Alain Peyrefitte, reste jusqu'en 1981 sous l'influence d'un de ses responsables éditoriaux, Jean Vincent-Dolor, journaliste pionnier de l'audiovisuel réunionnais, aussi réputé pour sa rigueur professionnelle que pour ses prises de position fortement anti-autonomistes. Ainsi, l'opposition communiste et socialiste n'accède presque pas à l'antenne jusqu'à l'alternance présidentielle de 1981.

Des premières brèches médiatiques

C'est dans la presse écrite, au début des années 70, que se produisent les premières "brèches médiatiques", avec la parution des journaux élaborés par des nouveaux lycéens.

L'autre étape importante dans l'ouverture de la presse réunionnaise est marquée par la création du Quotidien de la Réunion et de l'océan Indien en 1976. Ce journal, créé par un chef d'entreprise d'origine chinoise, Maximin Chane-Ki-Chune, va jouer un rôle d'acteur social en se positionnant par rapport à divers mouvements sociaux dans l'île.

Dans l'audiovisuel, l'ouverture s'effectue avec l'avènement des radios libres. Radio Détente n°1, la première d'entre elles, émet le 29 juin 1981, impulsée également par des lycéens précurseurs. Le 14 juillet de la même année, le Dr Camille Sudre entend briser le monopole des ondes de l'Etat avec Radio FreeDom dont les émissions d'interactivité, dans lesquelles le créole n'est plus interdit, inaugurent un genre nouveau. Au Port, Kanal Océan Indien propose une formule radiophonique de "libre antenne" qui tranche avec le ton de FR3 Radio-Réunion. Celle-ci clôt encore ses émissions au son de la Marseillaise.

Fort du succès d'audience de Radio FreeDom, Camille Sudre lance illégalement Télé FreeDom, le 13 mars 1986, entre deux tours d'élections législatives. Sa télévision "pirate" émet pendant presque cinq années, plongeant dans l'embarras pouvoirs publics et adversaires du patron de la télévision qui fait l'objet de plusieurs plaintes en justice. Les réserves du Conseil supérieur de l'audiovisuel et cette situation d'illégalité aboutissent à la décision de saisie des émetteurs le 24 février 1991. Un mouvement social s'ensuit (les médias évoquent alors "les événements du Chaudron" du nom du quartier dans lequel s'est produit une partie des émeutes), au cours duquel huit personnes sont tuées dans un incendie.

Camille Sudre accède à la présidence du conseil régional en mars 1992, suivi de son épouse Margie Sudre. La sphère médiatique rejoint ici la sphère politique.

La libéralisation du paysage télévisuel se poursuit lentement avec la création de deux chaînes privées qui partagent au début une même fréquence : Antenne Réunion et Canal + Réunion. En 1998, le lancement du satellite Eutelstat W2 permet à deux opérateurs de chaînes thématiques permettent d'élargir l'offre.

Dans le domaine de l'information en ligne, c'est le Journal de l'Ile (racheté par le groupe France Antilles en 1991) qui se révèle innovant dès 1997 en créant son site. Sur le terrain d'internet, le Quotidien de la Réunion se montre plus prudent et ne possède toujours pas de version en ligne. D'autres opérateurs d'informations en ligne et une agence de presse en ligne cherchent également à séduire les internautes réunionnais.

Contextes périphériques en comparaison

L'étude clef sur la visite du pape Jean-Paul II dans l'océan Indien en 1989 a fait ressortir la situation de "communautés périphériques", partagée par ces trois régions. Elle a l'approche comparative sur les médias de la zone.

Concernant les processus d'émergence des espaces publics médiatiques, au sens d'un modèle démocratique, on constate que ce sont les évolutions, et parfois les mutations récentes et rapides des différents contextes sociaux et politiques qui en ont constitué le socle.

Cela étant exposé, il convient d'évoquer également les contextes de production du point de vue économique. A l'instar du sociologue des médias Cyril Lemieux qui, à propos du Sénégal, montre comment la presse est économiquement en interdépendance avec l'Etat qui dépend lui-même des bailleurs de fonds internationaux, on peut observer le rapport à l'économie, et en particulier à l'économie libérale, différent entre les trois îles.

Ã- Madagascar, les médias appartiennent encore à des propriétaires très liés à la sphère politique. Ils sont ainsi partie prenante aux enjeux électoraux. Les difficultés de subsistance du pays (qui se classe dans les pays du monde au plus faible PIB par habitant) ne permettent pas véritablement aux journaux, radios et télévisions de s'inscrire dans une logique d'un marché, encore très limité. Le rôle de l'Etat et des différents groupes y apparaît donc prégnant.

Ã- Maurice, si la presse a également été liée à des mouvements d'opinion et des partis politiques, on peut constater une certaine tradition (anglo-saxonne) de lecture. Il en découle un lectorat assez conséquent, générant un marché d'annonceurs que chaque titre cherche à conquérir. Depuis la libéralisation des ondes, trois radios privées, tentent de se partager un audimat, afin d'attirer les annonceurs, dans une logique très libérale. Logique qui n'est pas sans rappeler le modèle économique des pays du sud-est asiatique pris en exemple par bon nombre d'entrepreneurs mauriciens.

La Réunion est passée directement d'une société de type agraire, à une société du tertiaire, ce secteur ayant été très rapidement développé par les transferts publics liés à la départementalisation. Depuis une trentaine d'années, la presse écrite et depuis une quinzaine d'années l'audiovisuel privé, fonctionnent ainsi sur un mode entreprenarial. Les médias s'insèrent dans une logique (micro) capitaliste caractérisée par une concurrence particulièrement âpre, propre à un marché insulaire.


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