5 Août 2005
Vous êtes dans une situation d'extrême tristesse. Vous n'avez plus envie de rien faire dans la vie. De rien du tout. Sauf ... de rien. Bref tout vous dégoûte. Attention ! Les portes de la maladie mentale qu'est la dépression sont grandement ouvertes. Des signes cliniques, aux causes, à la tentative de suicide qui la précède ou l'accompagne souvent, en passant par la prise en charge psychosociale et chimiothérapique, le Dr Habib Thiam de la Clinique psychiatrique de l'hôpital de Fann évoque tous les aspects de la dépression.
Souleymane (un nom d'emprunt) est mécanicien. Depuis quelque temps, rien ne va dans son ménage. Son épouse, d'un caractère difficile lui crée toutes sortes de scènes de ménage. D'éternels emmerdements que le bonhomme ne peut plus à la longue supporter. Cette situation étant intenable, il peine ainsi à rentrer chez lui après le boulot. Sa femme, acariâtre, l'oblige à faire un tour chez des amis, même s'il n'en a pas envie. Rentrer chez lui relève d'ailleurs d'un calvaire. Souleymane sombre finalement dans la dépression. Il fallait une prise en charge.
« Je l'ai suivi pendant un an. Tout allait bien jusqu'au moment où il a arrêté de prendre ses médicaments », indique le Dr Mamadou Habib Thiam, psychiatre à la Clinique Moussa Diop de l'hôpital de Fann. La dépression de Souleymane étant liée à son environnement, l'arrêt du traitement est synonyme de réinstallation de son état dépressif. Il reprend son traitement. Entre temps, il divorce d'avec son épouse. « Tout marche bien pour lui », soutient Dr Thiam, par ailleurs point focal du bureau santé mentale du ministère de la Santé et de la Prévention médicale.
Quelque temps après, la médiation des deux familles oblige Souleymane à se réconcilier avec sa femme qui recommence, cependant, de plus belle. « Je lui ai suggéré de reprendre le traitement, en lui faisant savoir que la cause de sa dépression c'était sa femme. Mais, en aucun moment, nous ne demandons à un patient de divorcer. Seulement, il a fini par comprendre que le divorce était pour lui l'ultime solution pour guérir de sa dépression ». Et quand Souleymane s'est séparé en définitive de son épouse, tout a marché bien comme sur des roulettes. Pendant un long moment, il était ainsi confronté à une dépression réactionnelle due, pour ce qui le concerne, à une situation malheureuse survenue dans sa vie.
Cependant, à l'opposé de Souleymane, « on peut être déprimé à cause d'un événement heureux », renseigne le psychiatre Mamadou Habib Thiam. Et le médecin cite le cas d'une étudiante classée 4e sur une centaine de candidats pour un concours auquel, elle ne pensait pas réussir. « Elle n'y croyait pas. Trop contente, l'étudiante tombe dans la dépression ».
Ces deux cas de dépression sont choisis parmi mille autres. Plusieurs d'entre eux sont suivis et traités à la Clinique psychiatrique de l'hôpital de Fann. Pour le Dr Habib Thiam, « la dépression est une maladie mentale entrant dans le cadre de ce qu'on appelle les troubles de l'humeur ». Ces derniers regroupent d'ailleurs la manie et la dépression qui sont diamétralement opposées. Alors que la dépression traduit l'excès de tristesse, la manie symbolise l'excès de joie, indique le psychiatre Mamadou Habib Thiam qui donne ici une définition simpliste de la dépression.
Tristesse, paresse, abolie ...
Le maniaque est, lui, gai, joyeux, infatigable. Il peut travailler pendant 48 H, voire 72 H d'affilée. En plus, il a les idées fertiles. Dans ce registre, Dr Thiam loge certains acteurs de théâtre qui ont des traits de maniaque.
Par contre, dans la dépression, l'individu est malheureux. Il est triste. Cette tristesse se lit d'ailleurs sur le visage, dans le discours, dans le comportement. Le dépressif a ainsi les traits tirés. Ce qui poussait certains psychiatres à dire qu'avec la dépression, le visage de certaines victimes épouse la forme du signe « Omega ». Pis, remarque Dr Thiam, la personne déprimée a une abolie, c'est-à-dire qu'il n'a envie de rien faire, de rien savoir. Il est paresseux. « Bref, tout lui dégoûte dans la vie : l'argent, les bonnes choses, etc. », affirme le Maître-assistant et ancien interne des hôpitaux. L'individu déprimé n'a envie de rien. Mais, ironise-t-on, souvent, en disant : « Il a envie de quelque chose, c'est-à-dire de rien ». Juste pour confirmer que la personne déprimée n'a plus d'amour pour rien. « Tout ce qui est bonheur au monde, il n'en veut plus, que ce soit une voiture, une villa où autre chose ».
Entre autres exemples, Dr Thiam cite le cas d'un travailleur licencié que son épouse quitte par la suite. Ã- ces souffrances se greffe une autre : ses parents lui demandent, n'étant plus marié, ne travaillant plus, de quitter les deux chambres qu'il occupe. Il les cède ainsi à son jeune frère qui vient de décrocher un emploi. Il s'installe dans une chambrette. Au bout de six mois, il ne pouvait plus supporter sa nouvelle situation. Et il tente le suicide.
« Le suicide, une des éventualités les plus redoutées en matière de dépression »
Dr Habib Thiam soutient ainsi que « la dépression fait partie des maladies qui sont les plus grandes pourvoyeuses de conduite de suicide ». Le psychiatre de rectifier : « Elle est même la plus grande pourvoyeuse de suicide ». Pour cette raison, le suicide constitue le plus grand danger à redouter en cas de dépression, dans la mesure ou elle est l'une de ses plus grandes complications. Mais, « cela ne veut pas dire que toute conduite de suicide est une maladie mentale », précise le psychiatre. Et il donne, comme exemple, le cas du suicide de l'honneur que l'on voit chez les Kamikazes.
Pour le Dr Habib Thiam, « le suicide est l'une des éventualités les plus redoutables en matière de dépression. D'autant que, d'une manière générale, plus de 95 % des personnes qui se suicident le disent à leur entourage. Ce qui pousse le psychiatre à attirer l'attention des uns et des autres sur certains propos prononcés par un membre de la famille. « Toute personne qui exprime le souhait de se suicider doit être pris au sérieux. Et on se doit de le prendre en charge à partir de ce moment », suggère-t-il. Simplement, parce que toute personne qui tente de se suicider est un malade mental en puissance », argumente-t-il.
Ménage, emploi, réussite scolaire ou professionnelle : les mèches lentes de la dépression
Parmi les multiples causes de la dépression, Dr Habib Thiam cite les problèmes de ménage, les pertes d'emploi, les incertitudes et vicissitudes de la vie, la réussite scolaire, professionnelle ... « Tout cela pose beaucoup de problème de dépression réactionnelle ». Et le psychiatre Habib Thiam évoque dans le même registre, le cas d'un homme qui a pris une seconde épouse. Il vivait pourtant en harmonie avec sa première femme. Cependant, la deuxième qui commence à gratifier la famille du mari de divers cadeaux chamboule tout dans le quotidien de la première épouse. Une femme qui a heureusement un caractère fort. La belle famille s'élève contre la première. Cette situation a ainsi affecté le mari qui se prend pour responsable de la situation que vit sa première femme. « Dans sa dépression, le mari ne pouvait plus avoir de relations sexuelles avec sa première épouse. Tandis qu'avec la deuxième, il n'avait aucune difficulté. Là aussi, nous avons réussi à l'aider ». Seulement, précise Dr Thiam, ce n'est pas parce que l'individu traverse des épisodes difficiles dans la vie qu'il est forcément déprimé. Cela survient plutôt chez les personnes qui ne sont pas capables de supporter certaines choses. Des individus qui ont un caractère faible, n'ayant pas, par conséquent, de moyens psychologiques pour surmonter certaines épreuves.
Signes cliniques de la dépression
Six grands signes sont visibles quand s'installe la dépression. Dr Habib Thiam évoque la fatigue, les troubles sexuels, les troubles du sommeil, les troubles hypochondriaques, les troubles caractériels et ceux de conduite alimentaire.
Pour le psychiatre, la fatigue dépressive est matinale. « La personne déprimée trouve beaucoup de difficultés à se lever du lit le matin. Il ne s'agit pas d'une fatigue physique mais psychique ». D'ailleurs, Dr Thiam relève un paradoxe : « Dans la dépression, plus l'individu se repose, plus il est fatigué. Plus il travaille, moins il est fatigué ». Mais, cette fatigue est à dissocier de l'asthénie névrotique où l'individu ne perd pas espoir de vivre.
Les troubles sexuels constituent le deuxième signe majeur de la dépression. Selon le Dr Habib Thiam, l'individu déprimé a un plaisir sexuel fortement diminué qui se manifeste par l'impuissance sexuelle, le défaut d'érection et l'éjaculation précoce chez l'homme et par la frigidité chez la femme.
Ã- côté, il y a les troubles du sommeil, troisième grand signe de la dépression. Ils se manifestent sous deux formes : il y a l'excès de sommeil ou hypersomnie et le défaut de sommeil plus connu sous le nom d'insomnie. Mais, précise le psychiatre Habib Thiam, « le signe le plus fréquent dans la dépression est l'insomnie ».
Les troubles hypochondriaques qui se manifestent par des plaintes somatiques (au niveau du corps) constituent le 4e grand signe de la dépression. « Cette forme est plus fréquente chez l'Africain avec surtout les troubles de l'image, les multiples plaintes comme les maux de tête », souligne Dr Thiam qui fait remarquer qu'avec cette forme de dépression encore appelée « dépression masquée », les médicaments ne servent à rien. Simplement, parce que le mal est ailleurs par rapport aux plaintes des patients. Le seul moyen pour les médecins qui prennent en charge des malades souffrant de cette forme de dépression est de les tranquilliser. Cependant si cette forme dépressive est fréquente, on ne saurait pour l'instant en dire les causes. Les troubles caractériels caractérisés par les sautes d'humeur, la nervosité et les troubles de conduite alimentaire sont également classés parmi les signes majeurs de la maladie dépressive. Dans les troubles de conduite alimentaire, l'individu perd l'appétit. « Il n'a plus envie de manger ».
La hantise de consulter un psychiatre en Afrique
Ã- la clinique psychiatrique Moussa Diop de l'hôpital de Fann, entre 400 et 500 personnes sont hospitalisées chaque année uniquement pour cause de dépression, informe le Dr Habib Thiam. Cependant, il fait remarquer que toutes les consultations ne nécessitent pas une hospitalisation.
Cependant, il signale qu'en Afrique, les populations ont encore honte d'aller consulter un psychiatre. « On en fait un mythe », croit-il. Surtout que, pour ces genres de maladies, personne n'aime étaler ce qu'on fait, ce qu'on sent sur la place publique. Tout de même, le psychiatre constate qu'il y a quelques changements çà et là. « Mais, jusqu'à présent le problème demeure avec la pudeur et la honte qui entourent la maladie mentale d'une manière générale », affirme-t-il.
Cette peur va même jusqu'à la fréquentation de l'hôpital de Fann où le service de psychiatrie a été le premier édifice à y être construit en 1957. C'est pourquoi, même l'évocation de cette structure sanitaire renvoie à la maladie mentale.
La dépression psychotique ou mélancolie délirante est le cas le plus grave et le plus préoccupant avec l'extrême tristesse qui la caractérise.
« En Afrique, la maladie mentale n'est jamais le fruit du hasard »
Cette forme dépressive est également présente en Afrique où l'on ne connaît pas le hasard. « Toute maladie mentale vient toujours d'ailleurs. Elle n'est jamais le fait du hasard », déclare Dr Habib Thiam qui cite feu Henri Collomb qui a créé l'école de psychiatrie africaine. C'est pourquoi, on entend souvent les gens dire : « On lui a jeté un mauvais sort. On l'a envoûté ». Ce qui démontre la complexité de la prise en charge de la maladie mentale en Afrique. Pour le Dr Habib Thiam, c'est difficile. Mais, il rassure : « Nous qui sommes des psychiatres africains formés à l'école occidentale comprenons ce que les gens veulent dire. Par conséquent, nous prenons cela en considération. Tout en restant en conformité avec la façon d'expliquer la maladie mentale. Nous ne rejetons aucune position, tout comme nous n'adhérons pas non plus à ce que disent certains patients. Étant des médecins modernes, le seul conseil qu'on donne c'est de prendre les médicaments ».
Si une telle option est prise, c'est parce que ces médecins ne revendiquent pas la paternité de la guérison d'une maladie. « Aucun médecin ne peut garantir qu'il peut guérir un malade dans la mesure où la guérison dépend des aléas », indique Dr Habib Thiam. D'un autre côté, il n'est pas sûr de lui dire de ne pas recourir à un traitement par le biais de la médecine traditionnelle. D'ailleurs, « l'OMS nous recommande de collaborer avec cette médecine, dans la mesure ou si les patients n'y trouvaient pas un intérêt quelconque, ils l'auraient laissés depuis longtemps », informe Dr Habib Thiam. Cette recommandation figure même dans le document sur la stratégie régionale de la maladie mentale (2000-2010) éditée par l'OMS. Cependant, le psychiatre Habib Thiam suggère en dernier lieu, de faire attention avec les médicaments mal dosés.
Adolescents et adultes jeunes, candidats potentiels
Les plus grands candidats à la dépression sont les adolescents et les adultes jeunes. Et le psychiatre étaye ses propos par le fait que l'adolescence est une période sensible dans la vie de l'individu. Une période pendant laquelle on remet tout en cause, notamment avec la crise dite de l'adolescence.
Si l'on se réfère au sexe, on constate qu'il n y a pas de différence entre les hommes et les femmes sur la probabilité de basculer dans la dépression. En revanche, au plan social, il y a plus de suicide dans les pays développés que dans les pays en voie de développement. Et le psychiatre Habib Thiam lie cet état de fait à l'absence de société dans les pays occidentaux où tout s'écroule, où l'individualisme prédomine. C'est le chacun pour soi. Cependant, cette situation est à l'opposé de ce qu'on note en Afrique noire où l'on a une grande famille, une grande société. « Ici, quand quelqu'un est malade, on l'encadre, on le surveille et on l'aide ». De l'avis du psychiatre Habib Thiam, l'Afrique est protégée par le comportement de sa société qui est soudée, unie et où l'on se soucie de l'autre. Ces gestes sont propres à la culture africaine. Et ils peuvent ainsi retarder l'installation de la dépression, constate le point focal du bureau santé mentale du ministère de la Santé.
Une maladie qui fait peur
Tous les troubles qui naissent avec l'installation de la dépression font dire au psychiatre que la dépression est une maladie sérieuse qu'il faut traiter. « Il y a nécessité de prendre en charge tôt le patient », soutient-il. Le traitement de la dépression se fait par le biais de la chimiothérapie avec les médicaments, de la psychothérapie et de la sociothérapie. Alors que la psychothérapie requiert l'intervention d'un spécialiste, la sociothérapie se réalise dans la famille du malade ou dans son milieu professionnel. Il s'agit dans ce mode de prise en charge de faire en sorte que l'individu malade soit en contact avec ses meilleurs amis, son conjoint, ses parents, ses collègues ...
La dépression constitue un problème à l'échelle mondiale. « Selon l'OMS, elle fait partie des maladies mentales les plus dangereuses », cite Dr Habib Thiam.
Si la dépression fait peur, c'est justement parce qu'elle a des conséquences redoutables, en ce sens que l'individu déprimé perd tout espoir de vie. C'est cette situation qui pousse certaines personnes victimes de la dépression à se réfugier dans l'alcool, la drogue. Pour de telles conséquences, le psychiatre déclare qu'il n'est pas plaisant de vivre et de n'avoir envie de rien. « C'est pourquoi, la dépression fait peur », lance-t-il. D'ailleurs, « on a même plus peur de la dépression que de la schizophrénie ou folie », soutient le psychiatre qui fait savoir que la différence entre la démence et la dépression réside dans le fait que l'individu déprimé n'est pas dans son assiette. « Il ne marche pas seul dans la rue en criant. Il ne met pas de haillons. Par contre, il est caractérisé par la tristesse et la pauvreté des gestes, des mouvements, des actes. En quelque sorte, il y a un ralentissement psychomoteur ».
L'équation de l'observance thérapeutique
La prise en charge de la maladie dépressive commence ainsi dès qu'on constate la tentative de suicide. Car, souligne Dr Habib Thiam, « dès qu'on emmène un individu qui a tenté de se suicider, il est admis d'abord au niveau des services chirurgicaux. Ensuite, il est accueilli par la clinique psychiatrique Moussa Diop où démarrent les traitements (chimiothérapie et psychothérapie).
De la prise en charge des personnes victimes de dépression, le psychiatre déplore le fait que sa structure reçoit tardivement les patients. Ã- cela s'ajoute la cherté des médicaments qui connaissent le plus souvent des ruptures et la non-observance du traitement par certains malades qui acceptent au début, mais abandonnent par la suite.
Pour cette raison, déclare Dr Habib Thiam : « L'observance thérapeutique constitue un problème dans la mesure où le malade arrête le plus souvent la prise de ses médicaments dès qu'il constate une amélioration ».
Cela peut avoir pour conséquence les récidives qui peuvent également survenir « si on ne parvient pas à trouver la molécule adéquate pour le patient », fait savoir le psychiatre.
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