Le Phare (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: Tapage : le laxisme sème le bordel

Kimp.

5 Août 2005


opinion

Kinshasa — En plus du record de l'insalubrité lui attribué dernièrement par des participants à l'émission «Question pour un champion de TV 5» et des parrains d'une exposition de photos à Bruxelles, la ville de Kinshasa semble bien partie pour faire tomber celui des tapages diurnes et nocturnes.

Hier plus qu'aujourd'hui, les cités-dortoirs baignent dans un vacarme permanent entretenu aussi bien par des débits de boissons, des maisons de vente de disques, des ateliers de réparation d'appareils électroniques que des églises dites de réveil.

A Barumbu, Lingwala, Kintambo, Bandal, Kinsuka, Kimbanseke, Lemba, Matete, Ndjili, Masina, Makala ou Mont-Ngafula, il n'est plus possible de fermer l'oil la nuit, ni de méditer, réaliser un travail intellectuel ou s'offrir une petite sieste en pleine journée. Des personnes souffrant des pathologies telles que l'hypo ou l'hypertension, les migraines, les affections cardio-vasculaires, l'asthme frôlent la catastrophe à chaque minute voire à chaque seconde.

On rencontre à travers la ville pleins de gens sous traitement qui s'installent dans des rechutes à répétition, qui basculent dans des cas chroniques ou qui connaissent des morts subites pour avoir été «foudroyés» par des décibels de musique profane ou religieuse. Kinoises et Kinois ont la nette impression que la culture du bruit, la caractéristique principale du quartier Matonge, a envahi tous les coins et recoins d'une capitale où la promiscuité fait tomber les vertus au quotidien.

Cohabitation bizarre entre terrasses, écoles, églises et polycliniques. A l'époque coloniale une ceinture naturelle séparait l'ex- commune de Kalina ( actuellement Gombe) au reste de la cité indigène composée alors de Kintambo, Lingwala (Saint-Jean), Kinshasa, Barumbu et Kasa-Vubu (Dendal). Un couvre-feu non écrit obligeait les Congolais à évacuer la cité européenne avant 18 heures, sous peine de se faire arrêter, passer la nuit dans un commissariat de police et n'obtenir sa relaxation que moyennant le paiement d'une amende.

Selon les normes d'urbanisation, l'érection d'une quelconque construction était soumise à l'autorisation préalable des services compétents ayant en charge l'urbanisme et l'habitat. Certes, la formalité relative à l'obtention d'une autorisation de bâtir reste de mise mais son application laisse à désirer.

C'est ainsi que l'on assiste à des phénomènes cocasses de cohabitation entre écoles, terrasses, églises et polycliniques à travers les quartiers de Kinshasa. On a même l'impression que les dossiers des demandeurs des autorisations d'aménagement de terrasses et temples de prière sont traités avec une célérité déconcertante par les responsables des municipalités, en connexion avec ceux des administrations urbaines des Affaires Foncières, de l'Urbanisme et Habitat, de l'Environnement, etc.

En conséquence, les enfants congolais vivant à Kinshasa ont du mal à se concentrer sur les enseignements de leurs maîtres et professeurs au niveau des écoles maternelles et primaires. Il se trouve toujours, dans le voisinage immédiat des écoles, des opérateurs économiques ou des ministres de Dieu qui trouvent leur gagne-pain dans la diffusion des disques des stars de l'heure ou des cantiques qui montent vers le Créateur en pleine journée ou au beau milieu de la nuit.

L'enseignement fondamental est saboté dès le départ par des chasseurs de recettes ou d'offrandes qui ont transformé le bruit en fond de commerce. Et l'on s'étonne que les petits congolais bouclent leur cycle primaire et secondaire sans avoir la maîtrise du français parlé et écrit et qu'ils brillent par la médiocrité dans les fondamentaux des mathématiques, de l'histoire, de la géographie et des sciences naturelles. Comment veut-on avoir des universitaires brillants si la formation de base est au rabais au niveau de la maternelle ou du primaire. Comment veut-on avoir une élite bien formée si l'écolier congolais se sent plus à l'aise dans le «ndombolo» que dans le calcul mental?

L'autorité publique est morte

Pasteurs et exploitants des débits de boissons ou boîtes à musique croient qu'il leur suffit de se faire délivrer les documents de propriété temporaire ou définitive pour être quitte en matière de tapage diurne et nocturne. Pourtant, le législateur congolais considère le tapage nocturne comme une infraction.

A ce propos, qu'il nous soit permis de les renvoyer à l'ordonnance 64 du 16 septembre 1925. On peut lire ce qui suit à l'article 1er: «Sera puni d'une amende de 10 à 200 francs, quiconque se sera rendu coupable de bruits et tapages nocturnes de nature à troubler la tranquillité des habitants.» Article 2: «En cas de récidive dans l'année qui suit une condamnation encourue en vertu des présentes dispositions, l'infraction sera punie d'une servitude pénale de deux mois au maximum et d'une amende qui ne dépassera pas 2.000 francs ou d'une de ces peines seulement.» En appui au texte ci-dessus, le législateur congolais a concocté l'Ordonnance 75-153 du 23 juin 1975 relative aux heures d'ouverture et de fermeture des débits de boissons. Article 1er: «Les heures d'ouverture de tous les débits de boissons quelconques sont fixées comme suit sur tout le territoire de la République: «1) de 18 heures à 23 heures, du lundi au vendredi, la vente de boissons devant cependant prendre fin dès 22 heures;» - «2) le samedi et veille des jours fériés légaux à partir de 18 heures jusqu'au lendemain à 6 heures du matin;» - «3) le dimanche et jours fériés légaux à partir de 11 heures du matin jusqu'à 24 heures, la vente de boissons devant cependant prendre fin dès 23 heures!» Comme on le voit, il n'y a pas vide juridique en matière de tapages nocturnes et même diurnes. Les Kinoises et Kinois ont encore souvenance d'un arrêté pris un des locataires de l'Hôtel de Ville, sous le régime de l'Afdl, qui imposait un seuil de décibels à ne pas dépasser par les propriétaires des églises de réveil, des tenanciers des débits de boissons et boîtes à musique, le jour comme la nuit.

Hélas, cette autorité urbaine qui avait eu la bonne idée de réglementer les tapages même en pleine journée n'avait pas eu le courage de passer aux actes. D'où, tous ceux qui se livrent à la perturbation de la tranquillité de leurs voisins, principalement les responsables des groupes des prières qui disposent presque tous maintenant d'instruments de musique sophistiqués se croient autorisés faire du tapage 24 heures sur 24, sous presque des veillées de prières et cultes d'adoration, sans avoir à rendre compte à qui que ce soit.

Chacun constate avec amertume que l'autorité publique est démissionnaire devant ses responsabilités sur le terrain de la gestion des bruits. Conscients sans doute de leur droit au repos, certains Kinois et Kinoises commencent à se faire justice en envahissant les lieux de production des tapages ou en endommageant les matériels.

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