Fraternité Matin (Abidjan)
Jean-Baptiste Behi
5 Août 2005
Abidjan — Dans les années 60 - 90, le cyclisme ivoirien a fait de grands champions au plan africain. Il attirait beaucoup de monde. Quinze ans après, que vaut-il réellement tant au plan organisationnel que technique ?
Presque tous les observateurs et acteurs sont du même avis. Le cyclisme ivoirien a perdu de sa splendeur, de son charme, de son efficacité. Au plan africain, il se débat pour se faire une place. Les causes de cette régression sont nombreuses. Entre autres, improvisation, manque de moyens, de sponsors, déficit de compétitions, indiscipline et une politique de relève inexistante.
Les cyclistes mettent le pied dans le plat. NGatta Coulibaly (As Cavel) avoue que le niveau du vélo est bas. Pour lui, la raison première de cette défaillance c'est le manque de rigueur, d'imagination de la fédération ivoirienne de Cyclisme (FIC). " Elle est mal organisée. C'est un petit groupe de copains qui dirige la Fédération et qui a sa mainmise sur la petite reine en Côte d'Ivoire. Gare à celui qui dénoncera leurs mauvaises pratiques. Il sera purement et simplement sanctionné. La fédération fait créer des clubs qui ne prennent jamais part aux compétitions. Ils sont affiliés pour uniquement participer aux assemblées générales électives. Une façon pour l'actuelle fédération de rester au pouvoir et de régler des comptes à ceux qui osent leur tenir un langage de vérité.
Une chose est sûre, les coureurs n'ont pas droit à la parole. ", soutient-il, avant d'ajouter que sans compétition et sans préparation sérieuse, le coureur ne peut pas être performant. Sessouma Abdoulaye (Asfa) champion en titre de Côte d'Ivoire et vainqueur du récent Tour de l'Est enfonce le clou : "Je pèse bien mes mots. Les dirigeants de la fédération nous mènent la vie difficile. Ils n'ont aucune considération pour les cyclistes. Nous sommes considérés comme des objets. Les dirigeants se servent de nous. Avec des vélos vétustes dont nous disposons, l'on nous exige des résultats. Si les Burkinabé sont performants, c'est parce qu'ils sont bien entretenus. Ils ont du très bon matériel. Les talents existent mais les moyens ne sont pas mis à la disposition de nos coureurs pour relever le niveau du vélo ivoirien ", assène-t-il.
Un autre coureur de Bassam qui a préféré garder l'anonymat révèle qu'il n'a pas participé au Tour de l'est parce qu'au nom de son équipe, il a osé réclamer leurs primes à la fédération. Vrai ou faux !
Quant à Ouédraogo Hamed, l'Ivoiro-Burkinabé de l'Asfa, il n'en veut pas à la fédération mais plutôt à son club auquel il est lié. " Je reconnais que le niveau est bas, mais je ne reproche rien à la fédération. C'est d'abord le club qui doit entretenir son coureur. La fédération ne doit venir qu'en appoint. Il faut prendre exemple sur les clubs burkinabé qui sont aux bons soins de leurs athlètes. Quand nous sommes allés au Tour de l'Or Blanc au Burkina, j'ai été séduit par l'organisation des clubs burkinabé. L'équipe de RCK, hormis Jérémie Ouédraogo, n'a pas de grands coureurs. Mais les dirigeants savent motiver leurs athlètes. Ils ont de la considération et du respect pour eux. Débarrassés de tout souci, ces coureurs se battent pour faire honneur à leurs responsables ", indique-t-il. Pour la coqueluche de Moossou, le vélo ivoirien ne se résume qu'à la rivalité Asfa-AS Cavel. A ce rythme, il ne pourra pas évoluer. " Il faut mettre à notre disposition du matériel neuf et nous permettre de beaucoup voyager pour nous frotter aux autres afin de nous aguerrir. Ce n'est pas en restant en Côte d'Ivoire que nous progresserons.", avertit Ouédraogo - qui affirme, cependant, n'avoir pas de regret d'avoir opté pour la sélection nationale de Côte d'Ivoire.
Banglé Ali, responsable de Kadiogo du Burkina Faso est un habitué du cyclisme africain, surtout de celui de l'Afrique de l'Ouest. Plusieurs fois, il a suivi la prestation des équipes ivoiriennes. Pour lui, le vélo ivoirien n'évolue pas. Parce que ses coureurs trichent. " Quand quelqu'un porte le maillot de leader, il se permet, dans le peloton, de jouer au roi, de casser le rythme au lieu de prouver davantage sa classe. Au Burkina, quand tu as le maillot, tu es obligé de rouler davantage dans une échappée. Ici il y a des talents (Bolotigui, Issiaka, Lokossué, Guebré ). Je leur demande de continuer à persévérer dans l'effort. Ensuite, ce n'est pas en restant sur place que les coureurs ivoiriens pourront s'améliorer. Le haut niveau, c'est ailleurs ", fait-il remarquer.
Au niveau de la fédération, l'on n'est pas allergique aux critiques surtout quand elles sont fondées et constructives. Georges Adou , vice-président et promoteur de Tour, trouve le mal du cyclisme ivoirien dans la crise qui frappe le pays. Une situation qui a fait fuir les sponsors. Le mécénat est également dépassé. Personne n'ose investir son argent dans le sport en ces temps difficiles. " La bonne volonté existe. Les idées, l'imagination aussi. Mais sans moyen, que pouvons-nous faire ? Les clubs sont dans la même situation. L'Etat nous a aussi lâchés.
Pour participer à un tour international, sortir du pays, il faut faire beaucoup de gymnastiques. A défaut d'une subvention de l'Etat, il faut solliciter l'aide auprès des connaissances. A ce niveau, ce n'est pas toujours qu'on est satisfait. Malgré la crise, nous avons participé au Tour du Cameroun, à l'Or Blanc au Burkina. Cela nous a fait du bien. Mais avant d'y aller, que de souffrance. Si l'Etat peut annuellement nous subventionner avec un montant raisonnable, il n'y a pas de raison que les choses n'évoluent pas ", explique-t-il.
Au plan organisationnel, Adou pense que la Côte d'Ivoire est en avance par rapport à certains pays. Notamment le Cameroun où l'amateurisme des organisateurs du Tour du Cameroun sautait aux yeux. L'exemple burkinabé
Au Burkina Faso, le cyclisme est un sport populaire, noble. L'Etat et les clubs lui accordent beaucoup d'intérêt. A telle enseigne que chaque année, des moyens sont mis à sa disposition pour son plein épanouissement. Entre le vélo ivoirien et celui du Burkinabé, c'est qu'au pays des hommes intègres, le cyclisme se professionnalise. Il bénéficie dans l'ensemble, d'une bonne organisation. Il a gagné beaucoup de galons ces dernières années. Beaucoup de compétitions nationales et internationales sont organisées. Le Tour du Faso notamment est devenu une référence avec une bonne projection mondiale. C'est une compétition qui est vue partout grâce à la médiatisation qui en est faite. " Du coup, les Burkinabè ont changé leurs vieilles habitudes et sont devenus plus professionnels. Contrairement au Tour de l'Est par exemple, l'organisation des Tours au Burkina Faso respecte la ponctualité. Les longues attentes coupent les jambes aux cyclistes. Les Ivoiriens n'ont pas encore compris cela ", fait remarquer notre confrère Burkinabè Gabriel Barrois.
Par ailleurs, au Burkina, il y a une trentaine de clubs (alors qu'en Côte d'Ivoire, il n'y a que sept) qui participent aux compétitions. Un système d'organisation a été mis sur pied et permet d'absorber l'ensemble des clubs. A la fin de chaque saison, nous avons deux compétitions majeures. Il y a la compétition dénommée championnat B qui regroupe les clubs de 2ème Division. A l'issue de ce championnat, un coureur nouveau vient s'ajouter à la grosse écurie nationale. Cela permet d'assurer effectivement la relève. Dans les 13 régions, des écoles de cyclisme (20 au total) sont créées. " Il y a un club par région. Et le reste provient de Ouagadougou, la capitale. Ces écoles sont créées avec l'apport de la Coopération française ", précise Barrois.
Avec le partenariat que lui accorde le Tour de France, le Burkina envoie plusieurs de ses coureurs en France pour des stages. Aujourd'hui, une dizaine de cyclistes évoluent en Europe ; il s'agit entre autres, de Pafafnam Hamadou (Pro au Portugal), Sawadogo Abdoul Wahab, Rouamba Seydou, Sanfo Seydou. Ouédraogo Jérémie, Zongo Seydou et Gueswendé Sawadogo suivront incessamment. " De là-bas, nous irons participer au Tour du Sénégal dans les mois à venir ", dit Banglé.
Beaucoup de clubs issus des entreprises sont aux petits soins de leurs coureurs. Du matériel de qualité est mis à leur disposition. En plus des primes, ils sont salariés. C'est le cas de l'AS Sonatel et du RC Kadiogo. La relève est assurée parce qu'il y a une politique de formation de base qui est en place. " Chez nous, il y a au moins sept équipes avec de très bons leaders. Ce qui crée une saine émulation. La concurrence est vive. Tout cela contribue à relever le niveau du cyclisme burkinabé. Si la Côte d'Ivoire s'inspire de cet exemple, son cyclisme deviendra redoutable. Il y a beaucoup de talents dans l'écurie ivoirienne. Que l'Etat fasse un effort pour satisfaire cette discipline qui attire et qui rassemble ", conseille Jérémie Ouédraogo, le champion du Burkina Faso.
Pour éviter de fausser les classements, les techniciens ivoiriens (commissaires, juges et autres) doivent se perfectionner. S'il y a des techniciens bien formés, cela va contribuer à relever le niveau du vélo ivoirien. " Au Tour de l'Est, le flottement des techniciens locaux avec le commissaire international a posé des problèmes. Ils traînent des tares depuis de longues années. Il est temps qu'ils se conforment à la réglementation supérieure, comme cela se fait au Burkina ", conclut Barrois.
Historique
C'est à l'initiative du Français feu Marcel Rieu (alors Directeur général de la Cacomiaf) que naît le vélo en Côte d'Ivoire en 1937. Les premières courses ne regroupaient que des métropolitains tels que Bouet, Guy Grataloup, Ganiche et bien d'autres. C'est en 1954 que les les autochtones s'intéressent véritablement à la petite reine. Les pionniers se nomment entre autres, Blé Bernard, Coffie Aketchi Bernard, Kouakou Kouamé, Goli Kouakou, Kouamé Koffi, feus Azaud Vincent, Kangah Julien et NGom Ibrahima. Après une longue période de gestation, se crée en mai 1961, la Fédération ivoirienne de cyclisme présidée par feu Coffi Joseph. Tout est parti de là. Avec le travail colossal abattu au fil des années, la Côte d'Ivoire s'est positionnée sur l'échiquier africain. Notamment dans les années 70 avec l'éclosion d'une race de coureurs doués tels que Oscar Michel, Oupoh Roger, Kra Konan et un certain Stuck Michel. Avec l'engouement qu'a connu la petite reine grâce à de bonnes volontés notamment le passionné et généreux Roger Abinader, la Côte d'Ivoire a " fabriqué " d'autres vedettes. Pêle-mêle Drissa Fofana, Coulibaly Etienne, Kouamé Yapi, Yao Kouassi Jean-Baptiste, Bamba Nourgo et Sidiki Fofana. Tous ces talents ont fait rêver les puristes. Ils savaient se surpasser sur les pistes. C'était aussi des passionnés Ils ne privilégiaient pas l'argent : " Ma génération ne savait pas tricher. Ma force, c'était le travail. En dehors des séances d'équipe, je faisais des séances spéciales. Pendant les courses, je n'avais qu'un seul objectif : vaincre mes adversaires. Je roulais à fond et réalisais d'excellentes moyennes. Aujourd'hui, j'ai mal quand j'assiste à une course. La plupart des cyclistes actuels trichent ", fait remarquer Oscar Michel, le plus grand cycliste que la côte d'Ivoire ait connu. Oscar a tout raflé au plan national. Il a plusieurs fois remporté le tour cycliste de Côte d'Ivoire devant de grands noms africains tels que Oyono Oyono du Cameroun. Aujourd'hui, Oscar est entraîneur de l'AS Cavel de Koumassi avec laquelle il réalise de bonnes choses.
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