Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: " Le roman noir de Kondengui " : l'accueil du prisonnier

Xavier Roger Ondoa

10 Août 2005


La Cage ou les lamentations d'outre-tombe

M. Ondoa Xavier Roger est né le 22 mai 1961 à Efoulan (Yaoundé). Pour avoir porté main sur l'une de ses voisines, et parente, du Quartier Efoulan, il s'est retrouvé à la prison Centrale de Yaoundé. Arrêté le 1er mai 2003, il sera présenté devant le procureur le 12 mai 2003. Ce peintre en bâtiment sera finalement condamné à six mois de prison ferme, le 22 avril 2005, après avoir passé deux ans au purgatoire de Kondengui. Le texte que nous commençons à publier aujourd'hui est le récit que cet ancien prisonnier fait de son séjour dans le tristement célèbre pénitencier de Kondengui.

La Cage est un ouvrage qui relate en toute authenticité la vie carcérale dans une prison ou dans la plus grande des prisons du Cameroun: La prison Centrale de Yaoundé - Kondengui que l'on peut encore qualifier, sans abus de langage, de mouroir central.

Tout au long de ce livre, vous serez très proche de la personne incarcérée, l'accueil qui lui est réservé, ses conditions d'existence ou de survie prévues par l'administration. Des conditions répressives pour ne pas dire dignes de Machiavel. Vous saurez de quel encadrement elle bénéficie bref, presque tout de la vie en prison, le bon et le mauvais côté.

Le lecteur apprendra aussi que la prison n'est pas seulement un haut lieu de perdition, mais un endroit où l'on trouve aussi de véritables têtes pensantes. Un dommage cependant, la majorité de ces têtes met son génie au service du mal. Du mal pour la personne dite de bonne moralité car cette majorité aussi ne se rend pas compte d'être à la marge. Bien évidemment donc, tout dépend de ce qui leur a été inculqué dès le départ. Ce qui, indubitablement, remet en cause une de mes pensées: La société est seule responsable de ses déboires. Mine de rien, tout prend source à petits pas à la maison, mais nous faisons souvent semblant d'ignorer le pourquoi du chavirement de ces êtres pourtant si chers. Des êtres que nous avons parfois injustement condamnés, à cause de notre mauvaise humeur, à une mort lente car pour conclure, Kondengui est tout simplement un Centre National d'Euthanasie où le gouvernement donne un coup de pouce pour l'au-delà à son bas peuple tout en faisant économie de munitions.

Il suffit de passer une journée devant ce site pour voir défiler des brancards portant ce que vous pouvez déjà deviner. Des corps dignes de la célèbre Ethiopie. Des corps que l'on va même jusqu'à flageller pour mettre en évidence le décès. Le constat du médecin légiste n'étant pas digne de foi.

Par une chaude soirée de l'an de disgrâce 2003, la grande porte de la maison d'arrêt de Kondengui s'ouvre devant nous, mes compagnons et moi. Sitôt entrés, elle se referme. Façon de nous faire comprendre que c'est pour un long, très long séjour. Tout le monde le sait ici, une seconde pour entrer, une éternité pour sortir. Même lorsque vous avez été libéré, vous subissez toutes les tracasseries du monde pour pouvoir recouvrer votre liberté. Quelques instants après, il nous est demandé de bien vouloir chauffer le ciment de la cour avec nos gracieux fessiers. Aussitôt, une fouille minutieuse commence où nos parties les plus intimes ne sont pas épargnées. Le gardien de prison nous retire tout ce que nous avons jusqu'aux plus petites pièces de monnaie. Conjoncture oblige. Finie cette fouille digne des coupeurs de routes, s'ensuit la consultation des dossiers, cas par cas. Il nous sera ensuite administré une correction selon la gravité du problème et surtout pour les voleurs et les évadés de prison. Ces derniers seront plus tard enchaînés par les deux pieds jusqu'à ce que la bonne humeur des dirigeants revienne. Véritable miracle. Finies ces tracasseries préliminaires et non des moindres, nous fûmes conduits dans une salle de vingt mètres carrés dite cellule de passage.

Là, la fouille atteint une autre dimension. Une dimension que vous ne pouvez imaginer. Les moindres recoins de nos vêtements sont mis à découvert, les languettes des chaussures décollées, l'urètre dévoilé. La bouche ouverte, la langue soulevée dans tous les sens. Ces inquisiteurs dignes de la D.S.T. française savent néanmoins que parmi nous, certains ont avalé de l'argent préalablement emballé dans du plastique mais un obstacle les retient: ils n'ont pas encore le droit d'opérer. Une chose est sûre, ils l'obtiendront un jour, car ce qui se passe ici laisse entrevoir la volonté du pouvoir en place de nous décimer, nous les rejets de la très digne société Camer. Une société dont une partie est absolument digne de honte.

Tard dans la nuit, nous fûmes réveillés pour faire le ménage. Inutile de préciser que ceux sur lesquels avait été trouvé un peu d'argent étaient épargnés de cette tâche avilissante. Avilissante parce qu'il nous était parfois demandé de tremper les mains dans les WC et d'en retirer les excréments, corvée dénommée la recherche de la clé du Régisseur. Par là, nous commençons à voir à quel niveau l'homme perd son côté humaniste par sa longue, très longue incarcération, car c'est l'affaire des vieux détenus, pas vieux en âge mais en durée et condamnation. Les autorités pénitentiaires en tirent sûrement un plaisir puisque tous les postes clés sont confiés aux grands condamnés.

Ces hommes qui ont perdu espoir et pour lesquels le mal est bien et vice-versa. Erreur ou ignorance? Nous n'aurons point la réponse, mais elle est connue. Les consignes, les fameuses consignes données par qui? Allez le savoir. Personne n'acceptera les avoir données. Nos vies sont, pour ainsi dire, confiées à des hommes d'un autre genre, d'une autre époque et pour lesquels elles n'ont point de valeur. Des tortionnaires ou des partisans du nazisme hitlérien. Nous constatons aussi que nos gardes ne sont point dotés de conscience professionnelle. Comment détester à ce point des êtres à eux confiés pour la garde, alors que sans ces derniers, aucune possibilité existentielle pour eux?

Toutes ces tracasseries ont pour but de nous extorquer de l'argent. Le vieux condamné en a besoin pour survivre et exprimer sa grandeur auprès de ses pairs. Il en a besoin pour satisfaire et entretenir ses nombreux vices: consommation de stupéfiants, homosexualité, passage au Ngass1 et autres, pratiquant ainsi impunément ce qui lui est interdit en liberté.

Raison pour laquelle vous trouverez beaucoup qui se plaisent dans le milieu carcéral, oubliant parfois que la patrie a besoin de leurs bras pour sortir de sa misère maladive. Quarante huit heures plus tard, nous fûmes conviés au Greffe pour notre enregistrement proprement dit. Là, nos pièces d'identification et autres sont déposés. Ceux-ci nous seront remis au moment de notre mise en liberté, dans quinze ou vingt ans. Nous serons pris pour des pygmées avec nos C.N.I1 en carton, à l'ère du numérique. Cette étape terminée, l'on nous déversa de nouveau dans la cellule de passage et, dans la soirée, nous fûmes au B.I.2 à partir duquel nous serons logés dans les quartiers selon nos apparences et nos avoirs. Inutile de méditer dessus, l'argent est incontestablement la clé de l'univers.

Dans les quartiers, commence le calvaire proprement dit, surtout dans ceux dits populeux ou ghettos. Là, c'est l'enfer, exactement comme il nous est décrit par les Saintes Ecritures, où personne ne veut le bonheur de l'autre, où la vie ne représente absolument rien, où l'on vous soulage d'un oeil pour cinq misérables francs. Les nantis seront logés dans les quartiers 1 et 3, les plus nantis dans ceux dits Spéciaux, où l'on retrouve les voleurs à gants blancs: anciens ministres, directeurs généraux et autres. Les mineurs sont, à leur tour, logés dans le quartier mineurs par où sont passés des héros nationaux comme Ekassi Norbert. On y retrouve quelquefois des mineurs révolus, la corruption prédominant.

Premier jour au Local 8

Je fus logé dans le quartier N°8, communément appelé Kosovo. A peine entré par le grand portail, j'eus l'impression de me trouver devant le marché de Tokyo. Auparavant, je n'avais jamais vu une si forte concentration humaine. Beaucoup trop d'hommes entassés au même endroit et surtout contre leur gré. Une véritable marée d'humanoïdes. Des jeunes, rien que des jeunes. Certains alignés sur un pauvre balcon, qui avait perdu ses garde-fous ou plutôt ce qu'il en restait. Ils en dégringolent nuit et jour pour se retrouver cinq mètres plus bas, la tête fracassée ou lorsque la chance leur sourit, un membre anéanti avec bien sûr un séjour à l'infirmerie de fortune où les rats jouent en toute élégance, le rôle de soignants. Quelques instants après, nous étions devant les autorités du quartier: des prisonniers aussi, mais plus anciens. Là aussi, une fouille systématique est engagée.

Mais ils la pratiquent à contrecoeur, sachant combien de postes frontières nous avons franchis. A ce niveau parfois, quelques billets sont récupérés dans des caches inimaginables. Notre intelligence parfois prend fin là où celle d'autrui tire source. La fouille terminée, vint la répartition des locaux1. Je fus logé au local 71 et immédiatement accueilli par le chef de local, un individu sans foi ni loi et qui, de surcroît, n'avait plus aucune idée de ce qui se passait au goudron. Sa seule fierté était l'argent. Cupidité ou nostalgie? Nostalgie surtout parce qu'il mangea jadis à la poubelle par manque de soutien.

Après enregistrement dans la main courante, des conseils me furent prodigués quant au règlement intérieur de la prison et du local. Conseils essentiellement basés sur la discipline, l'un des avantages de l'incarcération. Il me sera ensuite demandé de payer les droits de local pour faire partie intégrale de la famille. N'étant, dans un premier temps, pas en possession de la somme requise, je fus traité comme un pestiféré. Interdiction de séjour dans le local, sauf à l'heure de la ration, à 17 heures et 22 heures, heure du coucher. Le plus souvent, les détenus sont logés dans la soirée et ce n'est en principe que le lendemain qu'ils entrent en connaissance de la pitance qui leur servira quotidiennement de ration tout au long de leur malheur.

A 22 heures retentit un coup assourdissant de sifflet, heure du coucher, comme signalé antérieurement. L'horreur se présente sous toutes ses formes. Imaginez soixante personnes entassées dans une pièce de 20m2 les unes sur les autres. Coup de chapeau pour les esclavagistes, leurs navires négriers étaient des hôtels de premier luxe! Le local ne comportant pour toute ouverture qu'une porte d'un mètre de large, la chaleur s'y dégageant cuirait la peau d'éléphant en quelques minutes. Là aussi, le pouvoir capitaliste se fait sentir. Pour obtenir une place décente, il m'est demandé de parler2, comme si entre temps, j'avais fabriqué de l'argent. Une fois de plus, mon démunitisme jouera en ma défaveur. Le chef local me confia son obligation de me faire coucher mal, en attendant que je me fasse intéressant. Ce fut la plus longue nuit de mon existence. Une odeur pestilentielle due à un mélange de sueur, plaies et gales infectées venait de temps à autre me chatouiller les narines, quelque part déjà habituées, depuis la brigade. Les brigades Camer, à l'opposé des commissariats, étant diaboliquement infectes.

Le détenu moyen vit dans des conditions d'hygiène déplorables. Avec des robinets d'un débit de quatre cents litres heure pour mille trois cents détenus, obtenir un peu d'eau serait comme surprendre Satan en plein accouplement. La force musculaire prévaut, sans compter le savon qui est un luxe pour lui et, pour ces raisons, il y'a prolifération de maladies contagieuses, gale, tuberculose et associées.

Le matin, je fus pris d'envie de visiter mon nouveau territoire. Les TOILETTES, - quand on pense que le moment des selles est le meilleur de l'existence- étaient d'une insalubrité inqualifiable, dépassant l'entendement. C'est dans cette petite salle de huit mètres sur cinq que rotent quelques mille trois cents individus à longueur de journée et de nuit. La prison étant l'endroit de toutes les surprises, je n'avais jamais su que l'on devait faire la queue pour se mettre à l'aise. Humiliation au paroxysme !

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Tout à côté de ces toilettes se trouve un espace dénommé buanderie, servant aussi d'asile à ceux qui ont perdu quelques boulons1. Ils sont allongés là, parfois couverts de vieilles couvertures dans lesquelles on trouverait facilement l'équivalent de la population du globe terrestre en Kalangoas2, noirs comme s'ils avaient été trempés dans du goudron et ayant la conviction que l'eau est faite uniquement pour être consommée. La nature faisant bien les choses, aucune infection n'est trouvée sur leur peau. A côté d'eux, un petit foyer alimenté à qui mieux par de vieilles sandalettes, des cartons et toutes sortes de plastiques. Au dessus de ce four, ils font cuire leur pitance ramassée dans toutes les poubelles de la cage, allant des épluchures de manioc, patates et macabo aux nageoires et boyaux de poissons. Chose curieuse, ils ne tombent jamais malades et se retrouvent parmi les plus gras de Kondengui. Mystères de la nature.

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