Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Propos et propositions au sujet de l'école et de l'enseignement des sciences

Maître Babacar Nlang

16 Août 2005


La cérémonie de distribution des prix du Concours général 2005 a eu lieu le 12 juillet dernier, sous la présidence du chef de l'Etat et sous le parrainage de l'Académie des sciences. Au cours de cette cérémonie, les lauréats (40 jeunes filles et 70 garçons) ont été félicités, récompensés et encouragés par les plus hautes autorités de l'Etat et les autorités académiques. Je tiens et j'ai grand plaisir à m'associer aux félicitations et encouragements adressés aux heureux récipiendaires, à leurs parents, à leurs maîtres, aux directions de leurs établissements.

Cette année, on a opportunément choisi comme sujet du discours d'usage : «Science et technologie : Quel avenir pour le développement humain et la planète terre ?» Le brillant discours d'usage produit par le professeur Abdoulaye Diatta, professeur de Physique au Lycée technique industriel Maurice Delafosse, et les réflexions et propositions émises dans son discours par le président de la République nous interpellent tous et incitent chacun de nous à apporter sa contribution au large débat national proposé.

Chacun le sait : Nous vivons dans un monde gouverné par le savoir, le savoir scientifique et le savoir-faire technologique. Et tout peuple qui veut s'arracher à la pauvreté et à la misère doit meubler son cerveau avant de meubler sa maison. Si nous tenons à combler notre retard scientifique, technique, économique et culturel par rapport au reste du monde et être à même de marcher du même pas que l'histoire, notre premier souci devra être de consentir beaucoup de sacrifices pour acquérir le savoir, tous les savoirs, dans le domaine de la science et de la technologie, comme l'a fait le Japon dès le XIXe siècle, comme l'ont entrepris la Chine, la Corée, l'Inde et d'autres pays d'Asie dès le lendemain de leur libération. Ces pays sont déjà ou sont en passe de devenir des puissances économiques de premier ordre parce que puissances culturelles et scientifiques, par fidélité à leur philosophie et à leur tradition.

Dans l'ouvrage collectif intitulé «Japon, peuple et civilisation», Jean François Sabouret, sociologue et directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique en France écrit : «Le Japon appartient à l'ère culturelle confucéenne (avec la Chine, la Corée et le Vietnam). Le confucianisme, qui peut se définir comme une sagesse et une philosophie sociale, accorde une grande importance au savoir et à l'effort intellectuel.» (page 139 : l'éducation avant et pendant l'ère Meiji). Et, dans une contribution intitulée : «De l'ère Meiji à la Seconde Guerre mondiale» publiée dans le même ouvrage, Michel Vie, historien, note de son côté : «Dans l'ensemble, les dirigeants durent obtenir le concours des sujets. Aux diplômés, ils offrirent tout d'abord des postes en nombre suffisant : civils ou militaires, publics ou privés. Jamais, l'instruction ne procura autant de promotion que durant les deux dernières décennies du XIXe siècle» (page 142)

Si, de nos jours, au Japon comme en Corée, les parents consentent tant de sacrifices pour «payer» des cours particuliers à leurs enfants et si ceux-ci s'astreignent à suivre ces cours éprouvants pour parfaire leur connaissance, dans le domaine de la science et de la technologie notamment, plutôt que de passer des heures à écouter de la musique ou à regarder la télévision, c'est bien parce que les uns et les autres sont conscients que l'Avenir des individus et des pays appartient à ceux qui savent.

Ce n'est sans doute pas par hasard que les élèves japonais et les élèves coréens - pour ne citer que ceux-là - figurent toujours dans le peloton de tête à l'issue des «concours» internationaux organisés par l'Ocde (Organisation de coopération et de développement économique) qui regroupe 32 pays. L'Ocde organise, tous les 3 ans, «un programme international de suivi des acquis» (Pisa) avec pour objectif : déterminer et comparer les connaissances et les compétences des élèves parvenus au terme de la scolarité obligatoire, à l'âge de 15 ans. Le premier Pisa, dont les résultats ont été publiés en 2001, a été organisé en 2000 à l'effet de déterminer les compétences de 265 000 élèves de l5 ans appartenant aux différents pays de l'Ocde, en matière de compréhension de l'écrit, de mathématiques et de culture scientifique. Dans le classement international de ces 265 000 élèves, les trois pays arrivés en tête sont la Finlande, le Japon et la Corée.

Le deuxième Pisa organisé en 2003 sur les mêmes thèmes (compréhension de l'écrit, mathématiques et cultures scientifiques) était principalement axé sur les mathématiques ; 40 pays y ont participé. Selon les résultats publiés par le quotidien français Le Figaro du 7 décembre 2004, le classement de ces 40 pays selon leur performance en mathématiques est présenté dans le tableau ci-après :

Classement des pays selon leur performance en mathématiques:

(1) Hongkong (Chine) 550

(2) Finlande 544

(3) Corée 542

(4) Pays-Bas 538

(5) Liechtenstein 536

(6) Japon 534

(7) Canada 532

(8) Belgique 529

(9) Macao (Chine) 527

(10) Suisse 527

(11) Australie 524

(12) Nouvelle Zélande 523

(13) République Tchèque 498

(14) Islande 495

(15) Danemark 493

(16) France 490

(17) Suède 490

(18) Autriche 485

(19) Allemagne 483

(20) Irlande 483

(21) Slovaquie 498

(22) Norvège 495

(23) Luxembourg 493 (24) Pologne 490

(25) Hongrie 490

(26) Espagne 485

(27) Lettonie 483

(28) Etats-Unis 483

(29) Fédération de Russie 468

(30) Portugal 466

(31) Italie 466

(32) Grèce 445

(33) Serbie 437

(34) Turquie 423

(35) Uruguay 422

(36) Thaïlande 417

(37) Mexique 385

(38) Indonésie 360

(39) Tunisie 359

(40) Brésil 356

Ce tableau met en évidence deux constatations :

- La première constatation, c'est que la Finlande, «petit pays européen de 5,3 millions d'habitants», occupe le deuxième rang et est classé en tête de tous les pays européens et des Etats-Unis comme lors du premier Pisa en 2000, à tel point qu'en mars 2005, une conférence internationale s'est réunie à Helsinki, capitale de la Finlande, pour étudier les remarquables performances du système éducatif de ce pays : bon niveau des élèves dans les trois disciplines compréhension de l'écrit, mathématiques et culture scientifique, aucune disparité notable relevée entre les élèves finlandais selon leur milieu social, inexistence de distinction selon des séries littéraires ou scientifiques, enseignement donné dans la langue nationale qui s'écrit comme elle se parle, autonomie accordée aux écoles et aux maîtres dans l'organisation et la pédagogie des cours, l'objectif poursuivi étant non la sélection, mais l'aide apportée aux élèves ayant des handicaps pour que toute la classe progresse.

- La deuxième constatation, c'est que les pays asiatiques (Hong-Kong, Corée du Sud, Japon et Macao) figurent parmi les 10 premiers du classement. Nos pays africains peuvent, s'ils s'en donnent les moyens, réaliser les mêmes performances au cours de la première moitié de ce 21e siècle.

L'Homo Sapiens est né en Afrique. La première grande civilisation, celle de la Nubie (actuel Soudan) et de l'Egypte pharaonique, est née en Afrique Noire. On serait même fondé à affirmer que les mathématiques sont nées en Afrique. A cet égard, les élèves de nos lycées et collèges seraient édifiés, comme nous-mêmes, par les travaux de ce pharaon du savoir qu'a été Cheikh Anta Diop. En lisant ou relisant les ouvrages de l'éminent égyptologue sénégalais tels que «Nation nègre et culture», «Antériorité des civilisations nègres» ou «Civilisation ou barbarie», nous apprenons que les Grecs ont été les élèves des Prêtres de l'ancienne Egypte, que les inventions qui ont été attribuées par l'Occident à Thalès, à Pythagore, à Archimède leur ont été enseignées en Egypte même où ils se rendaient pour apprendre et s'abreuver aux sources du savoir. Le théorème de Thalès, en réalité, a été l'invention des Prêtres de l'antique Egypte, démontre Cheikh Anta Diop dans «Antériorité des civilisations nègres» (page 220). Dans le même ouvrage, il écrit à la page 222, à propos du «théorème de Pythagore» : «Pythagore n'a rien laissé comme écrit..., le théorème était déjà sciemment appliqué par les architectes qui construisirent la Grande Pyramide de Cheops, à tel enseigne que les Prêtres Egyptiens rappelaient le fait à Hérodote en 455 avant Jésus Christ lorsqu'il visita l'Egypte.»

Ce n'est pas tout. Cheikh nous révèle que, «depuis que Struv a édité le papyrus de Moscou, la communauté scientifique internationale sait de façon certaine que, deux mille ans avant Archimède, les Egyptiens avaient déjà établi la formule rigoureuse de la surface de la sphère... Le Papyrus Rhind édité par Eric Peet nous montre que les Egyptiens connaissaient aussi la formule exacte du volume du cylindre... la valeur approximative (3,16) de PI... la formule exacte du volume de la pyramide»... Et «ils utilisaient même les diverses lignes trigonométriques pour calculer leurs pentes» («Civilisation ou barbarie», pages 298 à 300), etc.

Ainsi l'Histoire, la vraie, qui n'est pas celle que nous ont enseignée l'Europe officielle et son système colonial, nous enseigne ce que nos ancêtres ont été capables de faire et nous convaincre qu'un peuple libre, fort de la confiance qu'il a en lui-même, ose tout entreprendre et peut, s'il est bien dirigé, tout réussir.

Dans ce Sénégal où nous vivons, l'Islam est la religion de la majorité de la population. L'Islam nous enseigne que rechercher et acquérir la science est un devoir religieux. C'est le Prophète Mohamed (Psl) qui nous interpelle et nous a prescrit «d'aller chercher la science jusqu'en Chine». Alors, aidons notre jeunesse à affronter et à gagner le pari de la science. Dans le discours qu'il a prononcé lors de la cérémonie de distribution des prix aux lauréats du Concours général, le président de la République a annoncé sa décision d'accorder, chaque année, une vingtaine de bourses sous forme de voyages d'études aux meilleurs élèves des séries scientifiques et autant aux professeurs de ces disciplines, tout en déplorant l'insuffisance de ces derniers. Et d'affirmer : «Nous devons apporter, nous Africains, la dimension morale à la science et contribuer à faire connaître qu'elle ne doit être utilisée que dans ses aspects positifs. Il nous faut une conception fondée sur l'éthique pour que l'homme ne s'égare pas vers des directions incertaines».

On rapporte que sur le fronton des Universités musulmanes d'Espagne, il était inscrit : «Le Monde est soutenu par quatre colonnes : le savoir des Sages, la Piété des Justes, la justice des Grands et la valeur des Braves.». Cette magnifique devise des Universités musulmanes d'Espagne correspond bien à ce que doit être la vocation de la science dans ce monde où nous coexistons avec des puissances injustes, agressives, destructrices. Il serait sans doute salutaire, pour le présent et pour l'avenir, que la magnifique devise des Universités musulmanes d'Espagne imprime son empreinte sur toute réforme de notre système éducatif, dans son inspiration et ses finalités.

Je suis conscient que le ministre de l'Education et ses collaborateurs, les enseignants et leurs organisations syndicales, les éminents membres de l'Académie des sciences, les maîtres de nos Universités, l'Association des chercheurs, l'Association sénégalaise de mathématiques ont à coeur de travailler à l'atteinte de l'objectif que nous partageons tous. Mais répondant à l'invite faite à chaque sénégalais d'apporter sa contribution aux «Nouveaux Etats généraux de l'Education», je voudrais avancer quelques propositions.

Première proposition : Suppression à moyen terme de la distinction entre «séries scientifiques» et «séries littéraires» et uniformisation des programmes, du primaire à la fin du secondaire. La distinction entre séries littéraires et séries scientifiques que nous avons héritée de la colonisation, n'existe pas dans plusieurs pays étrangers. Elle n'existe certainement pas en Finlande où l'école vise non la sélection et le rejet des «nullards», mais à aider les élèves en difficultés à progresser et à atteindre le même niveau que leurs camarades de classe.

La suppression de la distinction entre séries littéraires et séries scientifiques est d'autant plus nécessaire que la marchandisation de l'Univers prônée, pour ne pas dire imposée, par le capitalisme libéral, a pour conséquence que les études de management, commerciales prennent de plus en plus le pas sur les disciplines scientifiques qui sont de plus en plus délaissées par les étudiants tant par exemple en France qu'en Afrique.

Deuxième proposition : A court terme, érection immédiate et effective de nos principales langues nationales en langues officielles (nationale et régionale) afin qu'elles deviennent à la fois objet d'enseignement (du primaire au secondaire), comme la langue française l'est en France, et médium d'enseignement. Nos enseignants du primaire, du secondaire et du supérieur savent et ne cessent de signaler que l'obstacle linguistique que constitue l'utilisation exclusive de la langue de l'ancien colonisateur est une source de blocage et d'incompréhension pour nos élèves et étudiants.

Aucun pays d'Asie ne rejette sa langue nationale hors la sphère scolaire et universitaire. C'est dans sa langue maternelle que la Finlande, «petit» pays européen, dispense son enseignement.

Troisième proposition : A court terme, augmenter sérieusement le temps de travail à l'Ecole et raccourcir la durée des grandes vacances. Il n'y a pas de miracle, les pays asiatiques cités plus haut pratiquent des temps et des rythmes scolaires de loin supérieurs à ceux des Européens, atteignant parfois jusqu'à 1 200 heures par an, quand au Sénégal, nous n'atteignons pas 900 heures.

La proposition que voici est, a priori, jugée impopulaire parmi les élèves et une partie des enseignants, mais elle m'apparaît incontournable. Quatrième proposition : Conception et impression sur place - par l'Imprimerie nationale rééquipée - des ouvrages scolaires indispensables. C'est le seul moyen d'en diminuer fortement les prix et d'en faciliter l'accessibilité.

Cinquième proposition : Dégager à la Radio et à la Télévision des plages horaires pour permettre la vulgarisation des connaissances scientifiques ; ces plages horaires seraient à la disposition de l'Académie des sciences, des maîtres de nos facultés de science et de technologie, de l'Association des chercheurs et de l'Association sénégalaise de mathématiques.

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