19 Août 2005
billet
Comme dirait l'autre, il n'y a rien de pire que les exorcismes ratés. Au Congo-Brazza, le procès des disparus du Beach, ouvert le 19 juillet dernier, vient de connaître son épilogue. Et ce n'est pas faire injure aux magistrats et aux jurés du tribunal qui a siégé, de dire qu'ils ont bâclé leur travail et jeté ainsi un discrédit sur eux-mêmes, sur la justice congolaise et sur leur pays.
D'abord, d'eux-mêmes, ils ont donné l'image de justiciers dignes de l'époque soviétique et pour lesquels peu importait que toutes les conditions d'un procès transparent fussent réunies. Ensuite, la justice congolaise elle-même qui a régressé et perdu pour longtemps le peu de confiance qu'elle pouvait inspirer auprès du justiciable. Enfin, le pays qui voit voler en éclats sa campagne de séduction en direction de l'extérieur, surtout des investisseurs étrangers. C'est vrai qu'attirés par l'irrésistible pouvoir d'attraction de l'odeur du pétrole, beaucoup d'investisseurs étrangers n'hésitent pas à s'aventurer dans ce pays. N'empêche que beaucoup réfléchiront longtemps avant d'injecter leurs sous dans un pays où les disparitions et les assassinats politiques, même à grande échelle, sont relégués au rang de simples faits divers. Sinon, comment comprendre qu'en dépit de la gravité des charges (génocide, crimes contre l'humanité, crimes de guerre et d'assassinats) qui pesaient sur les présumés coupables, tout le monde ait été acquitté ? Des charges qui idéalement, devaient conduire les accusés devant le TPI (Tribunal pénal international) de la Haye, au même titre que Milosevic et compagnie. Bien entendu, le tribunal a pris le soin d'écarter les charges les plus graves pour n'en retenir que celles qui leur permettaient de rendre un verdict moins scandaleux. Ce travail de nettoyage fait, il était loisible au tribunal de mettre au compte des bavures policières, les faits reprochés aux accusés. Du reste, le tribunal s'était gardé d'appeler à la barre, les éventuels témoins ou rescapés de ce drame. Il ne restait plus qu'à mettre au compte du destin, cette tragédie humaine.
En réalité, le verdict du tribunal de Brazza n'a surpris que les naïfs qui croyaient à l'avènement d'une justice indépendante sous nos républiques bananières. Pourtant, les signes avant-coureurs d'une parodie de procès étaient suffisamment réunis et prévisibles.
Il y avait d'abord l'insistance, assortie de menaces de représailles à peine voilées, à l'encontre des autorités françaises (y compris l'Elysée) pour que les présumés coupables soient jugés par une juridiction congolaise et non française.
D'ailleurs, un officier supérieur congolais, de passage à Paris, et coincé par la justice française, avait rapidement été libéré sur injonction dit-on, de Paris. Paris savait pourtant parfaitement bien que l'intéressé n'allait pas être inquiété dans son pays. Il y a ensuite la personnalité des présumés coupables. Sur seize inculpés, on comptait quatre officiers supérieurs en activité. Compte tenu de la nature du régime congolais, on n'imagine mal des dirigeants décapiter les gardiens du temple de leur régime. Même si le régime actuel peut se targuer d'être issu d'élections pluralistes, il n'en demeure pas moins qu'il est toujours assis sur des braises ardentes du fait de la présence de milices armées qui écument encore le pays.
Une condamnation de ces officiers aurait éclaboussé le pouvoir en place et écorné son vernis démocratique destiné à la consommation extérieure. Pour le régime congolais actuel, le seul fait d'avoir permis la tenue d'un tel procès dans le pays lui permet de se donner bonne conscience et de prétendre qu'aucun sujet n'est tabou au pays de Sassou N'Guesso. En plus, le régime congolais enlève une épine du pied d e la Françafrique en évitant à la Chiraquie, la mission combien délicate de gérer un dossier gênant pour les relations franco-congolaises faites de réseaux mafieux et d'intérêts occultes. En effet, même si le "gouvernement" des juges n'est pas encore tout à fait une réalité dans l'hexagone, n'empêche qu'entre lui et le pouvoir exécutif, la ligne de démarcation est moins floue.
En fait, s'il y a deux domaines que les pouvoirs africains ont su intelligemment détourner de leurs vertus, ce sont les élections et le fonctionnement d e la justice. Tout se résume en ces deux questions récurrentes qu'ils adressent à l'Occident.
"Vous avez dit élections ?
Donnez nous les moyens financiers et matériels et ne vous occupez pas du reste".
"Vous voulez des procès ? Vous les aurez à condition de ne pas nous dicter la conduite à tenir". Cette sorte de complicité permet aux Occidentaux de maintenir des relations privilégiées avec les pouvoirs africains en place qui se portent garants des intérêts de leurs obligés. Tant pis pour les familles des victimes qui n'auront que leurs larmes pour pleurer et que l'éternité ne pourra jamais sécher tant que les mêmes régimes seront en place. En définitive, on retiendra de ce procès, ce que le justiciable congolais craignait. Une grotesque mascarade. Il s'est terminé sans qu'on sache aujourd'hui qui étaient les commanditaires et les exécutants de ces crimes odieux. Plus grave, dans une Afrique où le respect dû aux morts est une règle sacrée et quand on songe que les familles de ces centaines de victimes ne sauront jamais où leurs proches ont été inhumés, aucune consolation ne peut être à la mesure de ce drame. En tout cas, pas les dix millions de F CFA de dédommagement promis pour chaque cas. D'ailleurs, le simple bon sens, dans ce cas de figure, aurait impliqué, d'abord le pardon et la vérité. Malheureusement, de manière indécente, les autorités congolaises ont monnayé ce devoir contre de l'argent. Tout se passe comme si en Afrique, avec l'argent, on pouvait tout acheter. Du coup, on innocente des coupables d'assassinats politiques et on les couvre par des recours à des artifices moraux, juridiques et financiers.
Et comble de mépris, on transforme tous les Congolais, y compris les parents des victimes, en assassins (puisque c'est l'Etat, les contribuables donc, qui se sont mis à la place des tueurs). Le pouvoir congolais s'en tire donc à bon compte. Une fois encore, l'Afrique vient de réussir ce tour de force en transformant un crime politique bien planifié en un simple crime crapuleux.
Dans ces conditions, face à de tels crimes impunis, il est à craindre que l'Afrique ne se transforme en une sorte de vaste arène où triomphera toujours la justice des vainqueurs et où l'on disposera de la vie des plus faibles. On pourrait alors emprunter le titre de ce western "Tuez les tous et revenez seuls", et ajouter, en conclusion, "rien ne vous arrivera".
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