Fraternité Matin (Abidjan)
19 Août 2005
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Abidjan — Après 8 mois d'absence, le général Mathias Doué annonce son retour. Il dénonce des dérapages dans l'armée et apporte son soutien sans réserve à Yao Yao Jules.
Le Général Mathias Doué
Chers frères d'Armes,
Chers compatriotes de
toutes les régions de Côte d'Ivoire,
Chers amis de la Côte d'Ivoire. A la suite de l'échec prévisible de l'opération "Dignité", j'ai été remplacé à la tête des Armées de Côte d'Ivoire, dans la fonction de chef d'état-major général des Armées, officiellement pour raison d'état, officieusement pour d'autres raisons que l'histoire de la Côte d'Ivoire qui est en train de s'écrire vous révélera un jour.
Le devoir de réserve qui s'impose aux militaires, m'a conduit à adopter une posture de silence et d'observateur de la scène nationale.
J'ai aussi été contraint à plusieurs mois de repos forcé.
Aujourd'hui, ma santé est bonne. La nouvelle vigueur physique et morale que j'ai pu retrouver par l'effort dans la contrainte, la privation, la réflexion, le recueillement, la prière et la méditation, me permet de prendre pleinement place dans la lutte pour la survie du peuple ivoirien et pour le retour de la paix en Côte d'Ivoire.
J'ai suivi (comme vous, comme des millions d'observateurs de la scène politique ivoirienne dans le monde) avec consternation, les derniers développements de la situation dans notre pays et plus particulièrement toutes ces tragédies inutiles qui continuent d'endeuiller les familles dans la partie sud.
J'ai été plus singulièrement choqué par les circonstances entourant la disparition brutale du colonel-major Traoré Bakassa. Je présente mes condoléances les plus attristées à sa famille et prie pour le repos de son âme.
J'ai aussi eu l'occasion de lire sur le Net, les réactions successives du colonel Yao Yao Jules, ex-porte-parole des Forces de Défense et de Sécurité (FDS), réactions consécutives au traitement inhumain, avilissant, dont il a été l'objet de la part de ses frères d'armes.
Cela ne m'étonne guère, puisque, j'ai été, moi aussi, au centre des mêmes cabales et des mêmes menaces, avec un peu plus de fortune certes. La terreur, les menaces, les assassinats et le noyautage sont des constantes dans le mode de gestion du clan présidentiel. Il n'y a pas de paix possible avec les membres du clan, car, ils n'entrevoient les relations avec les autres qu'en termes de force.
L'attitude du colonel Yao Yao Jules ne saurait être analysée en un comportement manichéen. Cet officier supérieur n'apprécie pas les choses de manière légère, selon les principes du bien et du mal, sans nuances.
Le colonel Yao Yao Jules est un officier de grande valeur qui sait fonder son action ou sa réaction sur des faits avérés. II abhorre le mensonge. II ne ment pas. On ne lui ment pas.
La réaction du colonel Yao Yao Jules procède d'une position constante telle qu'elle a été et est encore officiellement adoptée par l'état-major général des Armées: il n'est pas salutaire pour la Côte d'Ivoire (en tant qu'Etat et nation) d'entrer en guerre contre elle-même.
De toute évidence, le camp présidentiel veut une guerre, dont les objectifs ne visent pas la réunification et la réconciliation des populations, mais, plutôt, son propre maintien au pouvoir. II n'a pas le courage de l'exprimer publiquement de sorte qu'il procède par des voies détournées, pour engager la nation ivoirienne dans une guerre qui ne sert pas la cause générale, mais celle d'une minorité.
C'est par rapport à cette attitude du pouvoir, que d'aucuns observateurs qualifient de "fortement ambiguë et périlleuse", qu'il faut saisir la portée des appels lancés par le colonel Yao Yao Jules. Et des officiers de sa trempe ne peuvent l'accepter, sans tenter d'apporter des contradictions qui viseraient la conciliation de l'intérêt général (la paix et le rapprochement entre les populations) et l'intérêt particulier (le maintien d'un régime au pouvoir).
Si par essence, le jeu démocratique a pour but l'expression de plusieurs visions, de plusieurs ambitions sur le devenir et l'avenir d'un pays, en assurant l'alternance démocratique, il n'en demeure pas moins vrai, que la démocratie nécessite un minimum de conditions que sont la maturité de la classe politique, la bonne éducation des populations, un bon esprit critique de l'opinion, une grande discipline des masses, un esprit civique avéré des couches sociales, l'observation des lois et des règlements par tous et enfin, par dessus tout, le respect scrupuleux de la vie humaine, à travers l'adhésion à la charte universelle des Droits de l'homme.
Or, force est de constater que l'avènement de la démocratie dans notre pays, au début des années 90, a été l'occasion de l'expression de toutes les dérives et de tous les excès et par voie de conséquence, la remise en cause des acquis les plus importants que l'adversité contre la colonisation nous avait apportés à savoir: la paix, l'unité, la cohésion sociale, l'embryon d'une âme nationale et l'amorce d'un véritable développement économique et social, dans un contexte de fraternité et de solidarité réelles.
Plus tôt que de consolider ces acquis, l'expression démocratique ivoirienne, dont les objectifs sont plus tournés vers le soi que vers les autres, a fini par ouvrir, d'abord en 1995 et depuis le coup d'Etat militaire de 1999, à ce jour, l'épisode le plus sanglant de l'histoire de notre jeune pays, avec des morts à n'en plus finir et qui se comptent par dizaines de milliers.
Ces morts nous interpellent tous et nous ne pouvons plus nous contenter d'avancer "en les comptant sur notre gauche et sur notre droite".
Devancé par le colonel Yao Yao Jules, fortement contrarié par l'humiliation que lui ont fait subir les maîtres du pays, alors que sa part dans la stabilisation de la période de guerre et de crise, issue de l'attaque du 19 septembre 2002, a été des plus appréciables et des plus déterminantes, je voudrais, à mon tour, vous dire, que le moment est venu de replacer la Côte d'Ivoire au centre des valeurs qui l'ont toujours portée, les valeurs qui ont fondé sa grandeur, sa place et son rayonnement dans le monde.
C'est pourquoi, par le message de ce jour, je voudrais, premièrement, me rappeler à votre souvenir, après ces huit mois d'absence. Deuxièmement, vous dire que je rentre dans quelques jours en Côte d'Ivoire, pour prendre pleinement ma place dans le combat, en vue de faire cesser les exactions et les assassinats commis sur les populations, par des hommes payés sur les fonds de l'Etat de Côte d'Ivoire et dont le rôle premier est de protéger ces mêmes populations.
Il n'est jamais trop tard pour entreprendre et tout ce qui croît, n'est mûr qu'en sa saison.
Le combat engagé par le colonel Yao contre les exactions, les tueries sur les populations et l'impunité est de portée nationale.
Tous, si vous croyez encore à l'idéal d'unité, de paix et de prospérité partagée, prôné par feu Félix Houphouet-Boigny, deviez prendre votre part dans ce combat, quelles que soient votre origine, votre profession, votre conviction politique et votre confession religieuse.
Ceux qui ont posé des actes répréhensibles au plan pénal et leurs commanditaires doivent rendre compte devant les tribunaux. Le cycle de violence doit être brisé. La Côte d'Ivoire doit impérativement retrouver la sérénité et la paix, réamorcer son développement et reprendre sa place dans le concert des nations.
C'est pourquoi, j'appuie, sans réserve, le combat du colonel Yao Yao Jules et souligne aussi, avec forte conviction, qu'il ne peut y avoir d'élections le 30 octobre 2005, sans que ne soient réglées, auparavant, toutes les affaires en rapport avec les Droits de l'homme.
Notre destin nous appartient au nom de la souveraineté nationale. La communauté internationale nous aide à retrouver le chemin de la paix et de la concorde nationale. Mais, elle ne peut pas décider de notre devenir et de notre avenir, à notre place. Il n'y a aucune issue à la crise par les élections, encore moins par la guerre et les violences gratuites.
Organisez-vous! Mobilisez-vous! De nombreux modes d'actions non violentes sont à votre disposition pour obtenir la cessation des actes barbares que certains individus exercent gratuitement sur vous.
Quant à moi, je vous retrouve dans quelques jours pour reprendre les choses en main et donner une dimension insoupçonnée au combat du colonel Yao Yao Jules.
C'est pourquoi, dès à présent, je mets en garde tous mes frères d'armes. Vous comptez tous pour moi. Mais, ceux qui ne seront pas de mon côté, doivent s'abstenir de toute action, ou subir le même sort que ceux qui nous ont conduit dans l'abîme actuel de la déshumanisation, des violences, de la haine, de l'ingratitude, de l'égoïsme, de l'ethnocentrisme et de la mort.
Le peuple de Côte d'Ivoire, en les aidant le 25 octobre 2000, à se hisser au pouvoir, même dans des "conditions calamiteuses", espérait qu'ils lui offriraient la paix, l'entente, la concorde, de nouveaux projets de développement et d'épanouissement... Que non!
Le rapport des forces en Côte d'Ivoire n'est pas celui qu'on essaye de vous suggérer et les actes de violence ne sont pas le monopole d'un seul groupe, d'une seule communauté ou d'un seul système. Chacun peut revendiquer des hommes, des armes, des partisans et des appuis.
La communauté internationale, si elle le souhaite, peut encore intervenir pour obtenir le départ de ceux qui tiennent les rênes du pouvoir, faute de quoi, elle constatera ce que nous avons toujours voulu éviter à la Côte d'Ivoire.
Général de Division
MATHIAS YEHAMUN DOUÉ
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