Benoit Kudinga
23 Août 2005
analyse
Kinshasa — Les différents Gouvernements qui défilent à la tête de la République démocratique du Congo prisent immodérément la politique budgétaire dite « des déficits systématiques » et en usent à leur guise.
Cependant, le train qu'ils impriment à cette politique volontariste laisse trop à désirer et traduit une méconnaissance absolue des conditions préalables qui militent en faveur d'une réussite parfaite de cette politique telles qu'établies par lord J.M. Keynes.
Certains économistes sont convaincus, à tort ou à raison, que la politique économique est une chose trop importante pour la laisser à la discrétion des responsables politiques. D'autres par contre, tels que William McChesney Martin, estiment que l'économie est fondamentalement instable. « Selon ces derniers [économistes], l'économie enregistre fréquemment des chocs sur l'offre ou sur la demande. A moins que les responsables politiques utilisent la politique monétaire et budgétaire pour stabiliser l'économie, ces chocs induisent d'inutiles et inefficaces fluctuations de la production, de l'emploi et de l'inflation la politique macroéconomique devrait aller contre le vent, stimulant l'économie lorsqu'elle est déprimée et la ralentissant lorsqu'elle menace la surchauffe. »
C'est dans cette deuxième optique que rentre la politique budgétaire keynésienne dit des « déficits systématiques ». En effet, pour les keynésiens, le gouvernement peut utiliser (accroître) délibérément les déficits budgétaires (c'est-à-dire ses dépenses) afin de stimuler la demande globale lorsqu'elle est déprimée et ne sait pas éponger totalement l'offre produite. Ce genre de déséquilibre macroéconomique dans lequel l'offre globale excède la demande est dit « écart déflationniste » ou encore « équilibre de sous-emploi ». Il se caractérise, à la fois, par : (i) une baisse généralisée du niveau moyen des prix ; (ii) un accroissement du taux de chômage dû à des licenciements massifs d'employés et des fermetures d'entreprises ; (iii) une contraction de l'activité économique et baisse de la production intérieure, etc.
Les décideurs responsables ne pourraient tolérer une pareille scène sous aucun prétexte. La stabilisation économique au moyen de la politique budgétaire ne leur laisserait qu'un choix dans le cas d'espèce : provoquer un déficit budgétaire qui, à terme, conduirait à l'élimination de l'écart déflationniste, toutes choses restant égales par ailleurs. Cependant, la réussite d'une telle politique tient énormément au respect d'un certain nombre de conditions préalables établies par J.M. Keynes qui en est le père fondateur. Ceci veut dire que : (i) cette situation de sous emploi devrait être conjoncturelle ; (ii) le déficit ainsi provoqué devrait être conjoncturel ; (iii) ce déficit devrait être financé au moyen des bons du Trésor essentiellement ; (iv) les fonds récoltés devraient être affectés à des investissements productifs à moyen terme et, que ; (v) la hausse de la demande donne lieu à un accroissement de l'offre globale sans incidence sur le niveau général des prix. Ceci conduit à la question de savoir : est-ce que ces différents critères qui président à l'efficacité de la politique des déficits systématiques ont-ils été respectés dans le cas de la Rdc ?
POLITIQUE DES DEFICITS SYSTEMATIQUES EN RDC
L'analyse des données relatives à l'évolution des finances publiques en Rdc, depuis les années 1970 jusque 2000, confirme parfaitement que la politique budgétaire active y appliquée (depuis près de trois décennies) est effectivement celle des déficits systématiques.
De l'examen de ce tableau, il appert que le Gouvernement congolais, face au défi de la croissance économique, a fait recours de manière systématique à la politique budgétaire de stimulation (ou de relance) de la demande globale via les déficits budgétaires.
En effet, depuis la décennie 70, le gouvernement de la Rdc prévoit chaque année, dans son budget, un déficit. Par ailleurs, rapporté au Pib, le volume de ce dernier est allé croissant d'une décennie à l'autre au cours de la période sous revue. A titre purement d'exemple, le déficit budgétaire en Rdc est passé de 2,7 et 2,4% du Pib en moyenne au cours des décennies 70 et 80, à 8,4% du Pib en moyenne entre 1990-1996, soit environ trois fois plus.
VIOLATION DES PRESCRITS KEYNESIENS
Cependant, force est de constater, malheureusement, que contrairement aux attentes, l'évolution de la croissance économique s'est traduite, globalement, par une profonde régression pendant cette période et, particulièrement, au cours de la décennie 90. A ce propos, les données des notes conjoncturelles de la Bcc concernant l'évolution de l'offre globale ou de la production, indique que : « sur la période de 1990 à 2000 le Produit intérieur brut à prix constants a reculé de 53,2% passant de 7,6 à 3,56 milliards de dollars Usd entre fin décembre 1989 et fin décembre 2000 ».
Ce qui voudrait dire, que la politique budgétaire des déficits systématiques appliquée en Rdc entre 1970 et 2000 n'a pas, à proprement parler, contribué à la relance de la croissance économique. Bien au contraire, cette période correspond à celle de la destruction de la richesse nationale. Cependant, qu'est-ce qui justifie ces contre-performances, n'est-ce pas la violation des prescrits keynésiens ?
Selon que le précise la théorie keynésienne susmentionnée, les politiques des déficits systématiques visent, dans un contexte d'« écart déflationniste » essentiellement (voir les préalables de Keynes) ou de basse conjoncture, à stimuler la demande agrégée de manière à pouvoir relancer l'économie. A contrario, en cas d'« écart inflationniste », la politique budgétaire cherche à générer des excédents de trésorerie de manière à freiner l'économie et à la ramener à un niveau d'équilibre jugé souhaitable pour la croissance économique. C'est la raison pour laquelle cette politique est appelée celle de « Stop and go ».
Ces différentes considérations d'ordre théorique soulèvent d'emblée notre première préoccupation, à savoir : Quel est le type d'écart qui prévalait réellement en République démocratique du Congo ? S'agit-il d'un écart inflationniste nécessitant une politique des excédents budgétaires ou réellement une situation d'écart déflationniste auquel cas, il faille mettre en place une politique des déficits systématiques. La réponse à cette question pourra nous aider à formuler a priori un jugement correct sur l'efficacité et/ou l'inefficacité des politiques des déficits systématiques durant toute cette période en Rdc.
Pour examiner cette situation, nous prenons, toujours à titre d'exemple, le contexte économique des années 90 (en formulant l'hypothèse que le comportement de l'économie est demeuré le même d'une décennie à l'autre), en analysant à la fois l'évolution de l'offre globale traduite par le niveau du Pib réel en la comparant à celle de la demande agrégée au travers de ses composantes dont : la Consommation, les Investissements, etc. En cas de suprématie de l'offre sur la demande globale, nous en concluons que l'écart qui a prévalu durant cette décennie était bel et bien déflationniste, mais au cas contraire, il s'agira d'une situation inflationniste.
A ce propos, les données de la Bcc concernant l'évolution de l'offre globale indiquent que cette dernière a accusé un profond repli au cours de la décennie 1990 aussi bien que le traduit cet extrait des notes conjoncturelles de la Bcc en 2001 cité ci-haut : « L'évolution, sur la période de 1990 à 2000, révèle que le Produit intérieur brut à prix constants a reculé de 53,2% passant de 7,6 à 3,56 milliards de dollars Usd entre fin décembre 1989 et fin décembre 2000 ». Ainsi, la production (ou l'offre globale) au cours de la décennie 1990 a évolué à la baisse selon que le traduisent ces chiffres. Qu'en est-il alors de l'évolution de la demande globale ?
A contrario, les statistiques de la Bcc renseignent que durant la même période, la demande globale a été fortement stimulée via l'accroissement des dépenses publiques (G = Cp + Ip) et, donc, des déficits des finances publiques dans un contexte d'effritement des recettes et dons. Les dépenses publiques ont représenté par exemple, pour la seule année 1993, 1.986,31 millions de Usd contre les recettes réalisées de 440,1 millions de Usd soit un déficit de 1.546,30, alors qu'au cours des années 70, les dépenses publiques se rapprochaient des recettes générées.
Par ailleurs, d'après une étude menée par le professeur Kalonji Ntalaja (2004) « dépenses publiques et équilibre institutionnel en République démocratique du Congo », au cours des années 1990, près de 35% des crédits budgétaires ont servi essentiellement le secteur « politique et institutionnel ». Autrement dit, les concours du système bancaire à l'Etat ont profité uniquement à la composante « Consommation publique (Cp) » et non aux « Investissements publiques (Ip) ». Ce qui constitue une autre violation des préalables keynésiens qui voudraient que l'accroissement des déficits serve principalement aux dépenses de production.
Par conséquent, le renforcement exagéré de cette composante (dépenses publiques) durant la décennie 1990 a été l'élément fédérateur qui stimulait la demande globale dans un contexte, pourtant, de régression drastique de l'offre globale. Dès lors, il paraissait tout à fait normal que la conjonction de la « régression profonde de l'activité économique » couplée à l' «accroissement débridé de la demande globale » via celui des dépenses gouvernementales se solde sur un développement de l'inflation.
En définitive, le diagnostic fait sur l'évolution de l'économie congolaise durant la décennie 1990 semblait déjà dès le départ tordu. L'écart qui persistait était inflationniste, cependant, les autorités percevaient apparemment un écart déflationniste. Cependant, ce sont les politiques des déficits systématiques qui ont prévalu durant toute la décennie 1990 en évoluant complètement à contre-courant des réalités macroéconomiques et attisant, de ce fait, la flamme de l'inflation déjà fortement perceptible au cours de cette période. Situation qui a plongé finalement l'économie dans un marasme sans précédent, violant systématiquement la condition préalable keynésienne qui voudrait que l'accroissement de la demande globale causé par les déficits systématiques puisse donner lieu à celui de l'offre sans susciter des tensions inflationnistes.
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