Propos Recueillis Par Maïmouna Gueye Et Fara Diaw
23 Août 2005
Avec un taux de prévalence de 0,7 %, le Sénégal enregistre encore une nouvelle victoire dans sa croisade contre la pandémie du SIDA. Il confirme ainsi la bonne place qu'il occupe parmi les pays qui apportent la meilleure réponse au VIH-SIDA en Afrique. Mais, cette baisse de la prévalence ne signifie pas que la bataille engagée contre le SIDA est gagnée. Elle se poursuit.
Et l'équipe du Dr Ibra Ndoye, secrétaire exécutif du Conseil national de lutte contre le SIDA ne compte pas dormir sur ses lauriers. Dans l'entretien qui suit, l'acteur n°1 du SIDA au Sénégal revient notamment sur l'EDS4 qui a permis d'avoir ses résultats et sur les innovations à apporter par rapport aux stratégies communautaires sur lesquelles s'articule, désormais, l'essentiel des activités.
La prévalence du VIH-SIDA vient de passer au Sénégal de 1,4 à 0,7 %, quelle interprétation faites-vous de ce résultat ?
Dr Ibra Ndoye : « L'enquête démographique et de santé (EDS4), qui nous a permis de disposer de ces résultats, montre que la prévalence du SIDA est maintenant de 0,7 % dans la population générale du Sénégal, tous sexes confondus et y compris le milieu rural et le milieu urbain.
Je pense que les résultats de cette enquête démontrent une chose assez importante pour les pouvoirs publics, dans la mesure où ils permettent de rendre plus crédibles les chiffres obtenus à travers les enquêtes antérieures qui portaient surtout sur les femmes enceintes. Et ce sont ces enquêtes que nous utilisions pour la population générale.
Mais l'EDS4, qui nous a permis d'obtenir les nouvelles statistiques par rapport à la prévalence du SIDA au Sénégal, est plus représentative que les enquêtes de surveillance sentinelle, parce qu'elle prend en compte le milieu rural, le milieu urbain, les femmes en âge de procréer (15-49 ans), les hommes dans la tranche d'âge 15-59 ans. Elle a porté sur plus de 7000 familles. Environ 13 000 femmes ont été concernées par cette enquête et à peu près 3000 hommes.
Ce qu'il faut retenir, c'est que les enquêtes de surveillance ont montré leur efficacité. Mais, en 2000, les experts de l'ONUSIDA et de l'OMS nous ont recommandé de faire des enquêtes plus nationales pour être plus proche de la réalité. Et nous nous inscrivons, en termes d'enquêtes, de surveillance épidémiologique et en priorité, dans cette logique, en souscrivant à l'idée de mener assez régulièrement des enquêtes démographiques et de santé.
Ce sont des enquêtes lourdes qui coûtent cher, mais nous trouverons des fonds pour cela. Seulement, nous continuerons à faire des enquêtes de surveillance sentinelle surtout pour les populations à risque, comme les prostituées et les groupes vulnérables comme les femmes enceintes, pour essayer de voir les tendances évolutives.
Le chiffre à retenir pour le Sénégal, c'est bien celui de l'EDS qui montre une prévalence du SIDA inférieure à 1 %. Maintenant, il faut reconnaître que les estimations qui ont été faites à partir des enquêtes de surveillance sentinelle avaient pris en compte des intervalles de confiance sur le plan stratégique, lesquels variaient de 0,5 à 2,5 % de prévalence. Le chiffre de l'EDS ne fait donc que confirmer ce qui a été démontré par la surveillance sentinelle.
On voit que pour cette méthodologie, la prévalence est plus importante. Cette surestimation du chiffre était en partie liée au fait que la surveillance portait surtout sur les femmes enceintes et que la plupart de ces femmes sont en milieu urbain. Ce qui nous pousse à ne pas vouloir comparer la surveillance sentinelle et l'EDS qui utilisent chacune sa propre méthodologie ».
Pendant que l'enquête se déroulait, n'aviez-vous pas peur d'atteindre les 3 % que vous ne voulez pas dépasser dans le Plan stratégique 2002-2006 ?
« Cela ne m'a jamais inquiété ! J'ai été toujours optimiste, parce que j'ai toujours eu confiance à nos laboratoires de recherche, à l'expertise de l'équipe du Pr Souleymane Mboup. En matière de surveillance, je peux dire que les innovations qui ont été faites ces 15 dernières années et les améliorations qui ont été apportées au Sénégal, je ne les ai pas vues partout. Nous faisons partie des premiers pays à initier des enquêtes du genre. En 1988 déjà. Quand personne n'y pensait. Et l'on a travaillé avec l'OMS ici à travers le premier programme mondial de lutte contre le SIDA qui était géré par l'OMS.
Le Sénégal a été un centre de référence. Les enquêtes avaient porté sur des sites sentinelles qui se trouvaient dans quatre zones géographiques : l'ancienne Casamance : (Ziguinchor et Kolda), Saint-Louis (Le Nord), le centre (Kaolack) et l'Ouest avec Dakar et Thiès. Après trois ans, nous nous sommes dit qu'il ne fallait pas se limiter à ces régions. C'est ainsi qu'avec l'appui de l'USAID nous avons intégré toutes les régions du Sénégal. Ce qui prouve notre souci de ne pas nous contenter de sites sentinelles limités.
Nous avons essayé d'être assez exhaustif, performant. En plus de ce travail important que nous avons effectué, nous avons pensé qu'il fallait faire l'EDS. Nous avons également fait d'autres sondages. Sur 24 000 femmes, nous avons, dans le cadre du programme de la Prévention de la transmission mère-enfant (PTME), fait des dépistages dans des sites comme Pikine, Guédiawaye, les hôpitaux Principal et Le Dantec, où nous avons trouvé des prévalences inférieures à 1 %.
Nous avons également fait des enquêtes chez les militaires et la prévalence y est inférieure à 1 % (0,6 %). Donc, nous pouvions dire avec d'autres indicateurs qui nous permettaient avant même que les résultats de l'EDS sortent qu'en réalité nous avons des chiffres cohérents par rapport à la surveillance sentinelle.
Je peux affirmer que l'EDS n'a fait que confirmer l'état réel de l'épidémie. Le Sénégal a ainsi pu contenir la propagation du VIH-SIDA à un taux bas et stable et de façon durable.
Alors, il faut reconnaître que des efforts importants ont été faits. Ce résultat, tous les Sénégalais doivent en être fiers voire tous les Africains. Parce que nous sommes dans un contexte où, en matière d'épidémie, quand on parle d'échec, tous les regards se tournent du côté de l'Afrique. Il est donc heureux de constater que la lumière jaillit de deux pays en Afrique : l'Ouganda et le Sénégal et qu'on ne dise pas que tout est mauvais dans le continent noir.
D'autre part, il y a une autre preuve que ces résultats confortent et qui tiennent aux stratégies déployées pour faire face à la pandémie du SIDA. Jusqu'à présent le monde se cherche et l'épidémie se propage de plus en plus, simplement parce que la réponse que les pays opposent à la propagation du VIH est insuffisante. Mais, je peux dire que nous avons pu répondre efficacement à l'épidémie.
Et je pense qu'il est temps que l'opinion internationale se penche sur les réussites, les bonnes pratiques enregistrées dans des pays comme le Sénégal et l'Ouganda et qu'on n'ait pas de complexe. On doit prendre ces pays et y faire des expériences à modéliser ».
L'objectif du Plan stratégique 2002-2006 était de ne pas atteindre un taux de prévalence de 3 %, qu'est-ce qui est prévu avec cette baisse de la prévalence avant échéance ? Allez-vous dormir sur vos lauriers ?
« Je rappellerai une anecdote. Nous étions tous là, tous les acteurs de la lutte contre le SIDA au Sénégal. Nous étions au théâtre national Daniel Sorano, un 27 avril 2002, quand le président Abdoulaye Wade installait le Conseil national de lutte contre le SIDA (CNLS).
Quand nous avons fait notre présentation et parlé de notre objectif de ne pas dépasser 3 % en 2006 (un chiffre que nous n'avons pas inventé, parce que ça a été notre point critique depuis que nous avons commencé), le chef de l'Etat a attiré notre attention sur une chose en nous disant : « Moi, je préfère faire un pari. Je pense que j'ai le potentiel humain, des partenaires qui peuvent accompagner, le gouvernement, donc je propose que Ndoye et ses collaborateurs fassent le pari d'être à au moins 1 % ".
Donc, en 2005, je peux dire que nous avons honoré ce pari. Et c'est le fruit du travail de personnes motivées, d'acteurs engagés et de leaders engagés comme le président Wade qui a fait en sorte que les ARV soient cédés gratuitement aux Personnes vivant avec le VIH.
Il y a également les efforts fournis par les ONG, toutes tendances confondues. Il y a eu une dynamique de groupe dont il faut se féliciter. Et aujourd'hui, cela peut permettre de nous améliorer. Il y a eu un véritable débat démocratique dans le cadre de la réponse à l'épidémie.
Nous avons obtenu de bons résultats. Mais, nous devons rester humble dans cette lutte. Nous avons des victoires, mais il faut reconnaître que la qualité du scientifique, c'est l'humilité. Et nous allons continuer à rester humbles. Nous n'allons pas dormir sur nos lauriers. Les comportements ont été assez responsables. Les Ong, les religieux, tout le monde a joué sa partition. Il faut se féliciter que des imams, des évêques font des sermons et des homélies sur la pandémie du SIDA.
Nous devons également nous féliciter de l'engagement des ministères qui ont des programmes intéressants. Ceux qui ont des cibles vulnérables, par exemple, sont très engagés. Il est important que le ministère de la Famille développe des actions, parce que les résultats de 2004 montrent que les femmes sont plus touchées actuellement qu'au début de l'épidémie où l'on avait 4 hommes infectés pour une femme. Cela veut dire qu'il y a une propagation rapide de l'épidémie.
Là aussi, il faut situer la responsabilité des hommes qui infectent souvent les femmes. Dans ce cas, il importe de sensibiliser les hommes pour qu'ils les infectent moins, que les femmes aussi se protègent davantage. Le ministère de la Jeunesse aussi est très impliqué, parce que la plupart des infections se retrouvent chez les jeunes et les adolescents. C'est bien quand même que l'on continue à se mobiliser au niveau du secteur de l'Education. Il ne faut pas oublier les postes de sécurité parce que, dans plusieurs pays, les militaires sont touchés. Il est également important que nous puissions cibler le milieu du travail.
D'une manière générale, je dirais que les programmes doivent être développés, les actions des ONG et celles communautaires promues et renforcées. Il ne faut pas qu'on se limite, comme nous avons fait au début de l'épidémie, à faire des programmes SIDA pour le niveau national. Il faut, ainsi, que les 80 % de nos investissements continuent à être décentralisés vers les régions, les districts.
Un constat important : au Sénégal, on n'a jamais noté de VIH suite à une transfusion sanguine. Ã- côté, il y a les programmes de dépistage volontaire que nous sommes en train de promouvoir. Le premier centre de dépistage a été inauguré par le président Abdoulaye Wade en 2001. Actuellement nous sommes à environ 65 structures de dépistage disséminées sur l'ensemble du territoire.
En l'espace de 4 ans, il y a eu une progression fulgurante. Surtout pour cette année, car plus de 10 000 volontaires se sont présentés dans les centres de dépistage. Cela veut dire qu'en l'espace de 6 mois, il y a eu une forte promotion du dépistage. Il y a une volonté des Sénégalais de connaître leur statut sérologique.
En résumé, nous allons renforcer tout ce qui a marché en se basant sur les initiatives nouvelles telles que les politiques de dépistage volontaire, la prévention de la transmission mère-enfant, pour qu'on atteigne l'objectif de moins de 5 enfants infectés. Il faut qu'on arrive à faire en sorte que la réponse soit entretenue à tous les niveaux pour les prochaines années.
J'informe que tout cela doit être fait à partir d'une revue critique. C'est la raison pour laquelle nous avons programmé d'organiser, dans les deux premières semaines du mois d'octobre 2005, la revue à mi-parcours du programme multi-sectoriel de lutte contre le SIDA, qui nous permettra de synthétiser les quelques faiblesses qui ont été recensées et de voir comment les corriger dans la stratégie 2007-2011 que nous devons élaborer, d'ici au premier trimestre 2006, pour pouvoir faire son plaidoyer de financement afin qu'il n y ait pas de retard, de rupture dans les différentes stratégies ».
Justement, allez-vous changer de stratégies dans la réponse communautaire au VIH-SIDA ou est-ce que vous allez reconduire les mêmes ?
« Dans la réponse communautaire, je pense qu'il va y avoir des innovations. Il y a aujourd'hui trois réseaux qui travaillent sous la supervision de notre collègue qui a en charge la société civile. C'est le réseau des ONG qui luttent contre le SIDA, le Réseau SIDA population et l'observatoire.
Les trois, réunis autour du secrétariat exécutif, d'autres groupes qui ne font pas partie du réseau, mais aussi d'autres structures importantes comme les religieux, ont participé à l'élaboration du cadre d'intervention. Nous sommes en train de finaliser ce cadre et nous pensons qu'il pourra mieux orienter la réponse communautaire pour qu'on ait plus d'impact dans l'intervention des ONG dans les prochaines années. C'est quelque chose d'innovant.
Il est également bien de voir comment articuler ce cadre avec celui du secteur public pour tester leur complémentarité pour plus d'efficience afin d'éviter la démultiplication dans les interventions ».
Des Personnes vivant avec le VIH ont dernièrement élevé la voix pour fustiger certains manquements à leurs égards, que leur répondez-vous ?
« Ce que je peux dire est que le plaidoyer des PvVIH a fait qu'il y a eu de grandes révolutions. Les grandes sensibilisations, c'est avec le concours des PvVIH à travers le soutien du G8 et du Fonds mondial. Ces personnes doivent continuer à parler pour éveiller les consciences, même de celles qui luttent contre le SIDA. Cela participe à la lutte.
Par rapport aux PvVIH qui déclarent qu'elles ne bénéficient pas des retombées de leur engagement, il faut dire qu'il est difficile de régler tous les problèmes en même temps. Je ne pense pas qu'il y ait un pays qui fait plus que le Sénégal où les ARV (Antirétroviraux) sont gratuits. Il faut les prendre à vie. En plus, ils coûtent cher. C'est donc un engagement fort.
Le siège des réseaux des PvVIH est également pris en charge gratuitement par le gouvernement du Sénégal, de même que ceux des associations de PvVIH. En plus, elles ont demandé à ce qu'on les appuie au plan socio-économique. Nous avons le Programme alimentaire mondial (PAM), l'USAID, le ministère de la Famille etc... qui les appuient même à travers des activités génératrices de revenus.
J'estime que ces personnes doivent arrêter de s'opposer à telle ou telle personnalité. Et je peux leur dire qu'elles peuvent compter sur notre solidarité. Je conclus pour dire que je suis pour qu'on fasse des critiques objectives, positives ».
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