Mamadou Sèye
29 Août 2005
éditorial
Ce bébé avait ouvert ses yeux sur le monde. Il venait à peine de les ouvrir, cette innocente créature, lançant ses premiers cris à la découverte des êtres et des choses d'ici-bas. Il embrassait la vie, sous le regard de ses parents.
Puis, l'eau est tombée. En d'autres occurrences, ce liquide de la vie irriguait les sens. Fortifiait la vie. Mais, au quartier Sam-Sam, dans la périphérie de Pikine, la pluie, tombée par torrents, a précipité les parents de ce bébé dans la nuit de la désolation. L'enfant est reparti. Pour ne plus répondre au sourire de ses père et mère. Pour ne plus entendre la berceuse logée au creux de l'oreille par une femme régénérée par la joie de l'enfantement. Son séjour sur terre aura duré six mois. Soixante-douze heures d'une pluie diluvienne auront suffi pour y mettre un terme. Triste fin. Triste comme d'autres images de femmes portant leur baluchon sur la tête, d'hommes accrochés à une charrette à la recherche d'un coin laissé libre par la furie liquide. Depuis des jours et des nuits, ils n'ont pas dormi, portant leur peine comme un fardeau, sans jamais savoir où la déposer. D'autres, faisant de la fatalité une béquille face à leur indigence et leur impuissance, se réveillent, préparent et mangent sur un lit surélevé grâce à des briques et entouré d'une eau saumâtre. Les périls peuplent ces mares faisant irruption, en parfaites intruses, dans l'intimité des couples.
Face à ce désastre qui coule, insaisissable et nocif, l'attitude la plus inconvenante est celle du spectateur passif. Car, dans les yeux de ces hommes et femmes, se perdait encore la joie des jours paisibles. Le désespoir, vide du bonheur passé en famille loin des craintes suscitées par les torrents, emplissait le coeur de ces autres types d'exilés à cause des pluies d'une ampleur exceptionnelle.
Ces sinistrés avaient tant besoin de soulagement ! Dans leurs yeux, un homme avait décelé l'appel à la solidarité, en une posture rappelant des habitants spoliés par la fougue de la nature. Ce message, comme une bouteille jetée à la mer, a été perçu par le chef de l'Etat, le dépositaire de la volonté populaire, investi de la cruciale mission de protéger tous les Sénégalais, de quelque bord qu'ils soient. Il a réagi, en s'impliquant personnellement. D'abord à travers ceux qu'il a nommés à des postes ministériels, ensuite en prenant à bras le corps le mal. Hier.
La douleur, convenons-en, n'a pas de coloration politique. Elle s'articule aux intérêts de la Nation, dont chaque homme est considéré, dans une métaphore convoquant la solidité des bâtisses, une brique. Chaque volonté qui s'affaisse fait s'écrouler l'idéal de société qui est en train d'être bâtie. Hier, nous avons lu, dans les yeux du président Wade, la détermination d'un homme d'Etat à mettre fin au cycle de souffrances de ses concitoyens pataugeant, chaque année, dans les périls multiples. Hier encore, nous avons lu, dans ses propos, la détresse d'un père de famille considérant que chaque larme versée dans chaque coin du Sénégal, est un défi que lui lance sa conscience de responsable moral. Hier enfin, le temps de l'action a pris le dessus sur les vaines polémiques pour inscrire les initiatives dans le cadre des mesures durables et efficaces. Il s'agit du temps des solutions radicales, aux antipodes des palliatifs trompeurs et tristement politiciens. Le prix d'un sourire a pour nom l'évacuation des populations et leur hébergement dans des zones salubres. Mais, et surtout, il y a le raccourci de la modernisation des sites squattés, aujourd'hui, par des bidonvilles auxquels n'accède aucun réseau d'adduction d'eau, aucun système d'évacuation de malades ou d'extinction d'incendie. Le chef de l'Etat a bien raison de démontrer que ce temps de l'action, ne soufre pas de colmatage.
Le temps de l'action, c'est aussi le temps de l'espoir. Le défi consiste à faire remonter à la surface les espérances déçues. Il s'agit de redonner le sourire à ces milliers d'hommes et de femmes tétanisés par le syndrome d'un ciel nuageux. Le bonheur de ces Sénégalais n'a pas de prix. Les trois quarts des budgets antérieurement prévus pour les fêtes de l'indépendance décentralisées en 2006, soit 45 milliards, reversés à cette situation d'urgence ? Sur ce point, le chef de l'Etat a interpellé l'intelligence de ses compatriotes et, surtout, leur générosité. Car, derrière chaque mur d'une humble demeure qui menace de s'écrouler dans les bidonvilles de la périphérie de Dakar, s'accroupit le parent d'un habitant de la ville ou des campagnes. Pis encore, ces hommes et femmes s'agenouillent dans l'eau, implorant le Bon Dieu de leur tendre la perche salutaire. Leur foi en des lendemains meilleurs ne doit, en aucun cas, se noyer dans les eaux des inondations. Voilà la grande épreuve face à laquelle le destin nous invite de faire jouer la ferme volonté de donner la main aux sinistrés pour qu'ils ne se perdent pas dans les dédales de quartiers fantômes.
Ce temps de douleur n'est pas le temps de la politique. Il est celui de l'union sacrée autour de la noble mission d'apporter aux coeurs meurtris la lumière d'un soulagement. Il est le temps des choix patriotiques et non partisans. Il est le temps d'une pause dans la culture du superflu. Voilà que ce devoir de solidarité, principe sacré en République, nous commande de surseoir à l'organisation des législatives l'année prochaine. Cela nous fait l'économie de dépenses chiffrées à 7 milliards de francs Cfa. Oui, le temps de la douleur n'est pas celui de la politique. Les mains unies des alliés du chef de l'Etat, souteneurs de cette décision, feraient bien de rencontrer celles de tous les Sénégalais, compte non tenu des obédiences politiques ou religieuses. La foi en une Nation forte et solidaire est sacrée. Justement, une telle option cadre bien avec notre devise : « Un peuple, un but, une foi ». Ces trois piliers constituent la charpente incorruptible, par le temps et les vicissitudes de la vie politique, du « commun vouloir de vie commune » théorisé par le président Senghor. Le chef de l'Etat, Me Abdoulaye Wade, a saisi le sens de l'instant et du futur pour miser, de manière irréversible, sur « la générosité légendaire et le sens aigu de la solidarité » des Sénégalais.
Le temps de la solidarité est aussi le temps de la raison. Dans un pays pauvre, parmi les périls des enjeux économiques, consacrer 7 milliards de francs Cfa à une campagne électorale - avant d'en entamer une autre huit mois plus tard - est impensable au moment où les routes sont coupées, les demeures vampirisées par les eaux et les esprits torturés. Le consensus est possible sur ce point. Il suffit de rester lucide, en ne surfant pas à la surface des dogmatismes politiques, en ne se laissant pas prendre au piège de l'enfermement idéologique et en se tirant du piège de l'opposition systématique. Tout autre comportement se nourrirait à la source de l'indécente posture consistant à troquer la souffrance des populations contre des cartes d'électeur ou des positions de député.
Le temps de l'action est celui de « Jaxaay » ou l'Aigle, cette opération installée sur des projections de 52 milliards de francs Cfa. Elle interviendra suite aux descentes du Premier ministre et des ministres de l'Intérieur, des Infrastructures, de la Prévention et celui de la Solidarité nationale. « Jaxaay », est plutôt de bon augure puisqu'il vole le plus haut et bien. Il survole le Sénégal debout, fier et faisant de la solidarité le lit des grands desseins. Et c'est le temps du grand remède contre le grand mal des saisons du désastre.
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