Marie-Annick SavripÃàne
17 Septembre 2005
Port Louis — Maurice peut s'enorgueillir de posséder son premier dictionnaire de langage des signes mauriciens. Il s'agit certes d'une oeuvre commune mais celle qui ne s'est épargnée aucune peine pour son aboutissement, c'est Noorjehan Joonas, présidente de la Society for the welfare of the deaf (école des sourds).
Une coupe au carré encadrant un petit visage plaisant. Des yeux pétillants d'intelligence derrière des lunettes sans monture. Un timbre de voix doux mais aux intonations fermes. Et un débit intarissable dès qu'il est question des passions qui l'habitent, à savoir la biochimie clinique et les sourds. Ce sont là les traits dominants de Noorjehan.
Le choix de carrière de Noorjehan est de famille, tout comme l'est d'ailleurs son engagement social.
Cette ancienne étudiante du collège de Lorette de Quatre-Bornes, portée pour les matières scientifiques, décide à la fin de sa Form VI, d'aller étudier la médecine. Une décision qui semble logique à son environnement, d'autant qu'elle a un oncle médecin.
Elle s'envole donc pour la Grande- Bretagne et est admise au Bedford College de l'université de Londres. Gourmande, Noorjehan s'embarque dans un double Bachelor of Science (BSc) en biochimie et en physiologie. Elle change toutefois de trajectoire quand un de ses chargés de cours lui fait remarquer qu'elle excelle dans l'étude des maladies.
Tout en complétant son double BSc, elle embraye alors avec un Masters en biochimie clinique qui est l'étude de tout ce qui a trait à l'organisme humain.
Elle réalise son stage de fin d'études dans un laboratoire anglais renommé. Avant de se lancer dans un doctorat en biochimie clinique, elle rentre au pays pour des vacances méritées. Un retour terni par la mort accidentelle de son jeune frère Abdullah, et qui lui fait reporter la poursuite de ses études supérieures.
Elle fait alors une demande d'emploi auprès du ministère de la Santé pour travailler au laboratoire de l'hôpital Victoria à Candos. Lieu qu'elle connaît car avant d'aller étudier à l'étranger, elle y a fait un stage. En attendant d'être embauchée, elle suit les conseils de sa mère Ameena, qui siège au conseil d'administration de l'école des sourds et se joint à cette organisation «pour aider un peu».
Au contact des enfants sourds, Noorjehan prend conscience de leur vulnérabilité. «L'enfant sourd est plus mal loti que l'aveugle, par exemple, car ce dernier peut au moins parler. L'enfant sourd est emmuré. De ce fait, son handicap est invisible.» Noorjehan décide de s'engager à fond en leur faveur. Et comme elle ne fait pas les choses à demi
Elle est entre-temps acceptée au laboratoire de l'hôpital Victoria en tant que biochimiste clinique. De par son expérience anglaise, elle réalise que les scientifiques mauriciens sont à la traîne car pratiquement toutes les techniques en vigueur à l'époque sont manuelles. Noorjehan se dit qu'il faudrait un vent de renouveau pour que l'établissement se modernise.
Elle trouve un allié en le Dr F. Hemraj, devenu son chef aujourd'hui, et qui partage sa vision des choses, d'autant plus qu'il a fait son stage de fin d'études dans le même laboratoire qu'elle. Ils n'ont pas longtemps à attendre pour voir leurs désirs exaucés car les conclusions accablantes de la première étude nationale de la Non-Communicable Disease Unit sur le diabète et l'hypertension à Maurice, viennent justifier la modernisation du laboratoire. «En l'espace de trois ans, la situation s'est améliorée. Aujourd'hui, le laboratoire n'a rien à envier aux laboratoires européens tant en termes de personnel compétent que d'équipements.»
De l'autre côté, à l'école des sourds, elle prend de plus en plus de responsabilités pour atteindre l'objectif de l'association qui est leur intégration complète dans la communauté. Si bien qu'on lui confie le poste de présidente. Si Noorjehan estime que les handicaps sont mieux tolérés par la société, notamment parce que les gouvernants ont été contraints de légiférer pour se plier à la décennie des Handicapés décrétée par les Nations unies, beaucoup, considère-t-elle, reste à faire pour eux.
dépistage des bébés à risques
Elle préconise le dépistage précoce. «Le gouvernement n'a toujours pas décidé d'un protocole rendant systématique le dépistage des bébés à risques, soit ceux nés de mères ayant souffert d'hypertension ou ayant contracté la rubéole et la toxoplasmose durant leur grossesse. L'hôpital ENT dispose des facilités pour ledit dépistage quand ces enfants ont six-sept mois. Je ne dis pas de dépister les 20 000 naissances annuelles mais les quelques 5 000 naissances annuelles à risques. Une détection précoce permet une réhabilitation précoce. Dépisté très tôt, on peut appareiller l'enfant rapidement pour développer son système d'écoute résiduelle pour qu'il commence à apprendre le langage.»
Le coût de l'appareillage pour sourds est prohibitif. L'audiophone qui est gratuit pour les personnes âgées, n'est gracieusement offert qu'aux enfants dont les revenus parentaux sont inférieurs à Rs 130 000. «L'audiophone coûte cher, soit Rs 10 000. Des audiophones de qualité devrait être systématiquement offerts à tous les enfants sourds.»
Son autre souhait est que le transport des enfants sourds en bas âge qui se fait par cars de ramassage privés, subventionné à moitié, soit entièrement pris en charge par l'état, jusqu'à ce que ces enfants aient 12 ans et puissent prendre le transport en commun.
Cela fait des années que Noorjehan fait des représentations en ce sens auprès des décideurs. Même si elle ne voit rien venir, elle ne baisse pas les bras pour autant.
Elle peut tout de même savourer quelques petites victoires. Une demande en voie de réalisation est la formation des instituteurs de l'état qui sont affectés aux classes primaires de l'école des sourds. «Ils arrivent chez nous et apprennent sur le tas. Cela prend un temps fou. L'état doit former des instituteurs spécialisés. L'élément positif est que nous avons facilité la venue d'experts, notamment de l'Institut national des jeunes sourds de Paris avec lequel notre école est jumelée. En collaboration avec le ministère de l'éducation, ils travaillent sur un programme de formation à l'éducation spécialisée.»
Tout comme elle est ravie que le dictionnaire du langage des signes mauriciens soit enfin une réalité. Ce manuel comprend 1 123 signes illustrés avec leur équivalence en anglais, français et créole, version grafi larmoni. Noorjehan veut que tous les Mauriciens s'y mettent. Dès janvier 2006, ce dictionnaire sera en vente dans toutes les librairies de l'île.
accéder à l'éducation secondaire
La deuxième étape de son plan est la réalisation de l'émission télévisée Un jour, un signe, qui permettra aux Mauriciens d'apprendre le langage des signes. «Nous pensons aussi à des programmes pour enfants, racontés en langage des signes et pour les entendants, une voix off. Ceux-ci pourront être visionnés par tous les enfants». Elle pense aussi à l'interprétation en langage des signes du journal télévisé.
Si le ministère de l'éducation a accepté l'idée d'inclure le langage mauricien des signes dans les manuels scolaires des standards I à III, Noorjehan pense qu'avec ce dictionnaire, les enfants sourds pourront accéder à l'éducation secondaire. «Ils ne font que le pré-primaire, le primaire et le préprofessionnel. Ce dictionnaire devrait pouvoir faciliter leur entrée au secondaire.»
L'élément qui demeure une énigme pour elle, c'est que l'état a légiféré en vue d'inciter le secteur privé à embaucher des handicapés mais qu'il n'ait pas donné l'exemple lui-même. «Au niveau préprofessionnel, nos enfants sourds étudient l'informatique, que ce soit le Word ou l'Excel. Ils pourraient très bien être embauchés par le secteur public. Il faudrait que l'état balaie devant sa porte.»
Bien qu'au cours de la conversation, Noorjehan parle d'avoir fait son temps à l'école des sourds et dit qu'elle doit préparer sa relève afin de pouvoir enfin présenter sa thèse de doctorat sur les techniques de mesure d'un marqueur précis dans le contrôle du
diabète, on la voit mal s'en désengager. C'est ce qu'on appelle une vie bien remplie.
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