Hédi KHELIL
8 Octobre 2005
Au-delà des réseaux d'influence qui président à la naissance des films, ceux-ci sont parfois conçus (délibérément ou inconsciemment) dans le cadre d'ensembles relativement structurés : genres, écoles, courants, mouvements.
Ces catégories d'origine et de définitons diverses peuvent certes être contestées, mais elles sont très commodes pour caractériser et classer une production cinématographique de plus en plus importante. L'auteur de ce livre, Vincent Pinel, critique de cinéma, a souhaité, en construisant ce livre autour de ces catégories, fournir au lecteur un guide simple et clair dans lequel il pourra trouver des repères.
Une question de définition
Le mot genre souffre d'une définition trop vague («ensemble d'oeuvres littéraires et artistiques possédant des caractères communs» selon le Petit Larousse, «ensemble d'oeuvres défini par la tradition (d'après le sujet, le ton, le style)» selon le Petit Robert), les critères appelés étant très différents. L'un des critères emprunte à la scène : tragédie, drame, mélodrame, comédie, comédie dramatique, mais les films présentant une certaine originalité de facture entrent difficilement dans cette forme imprécise. Les critiques ont alors recours à une profusion d'épithètes : «comédie désespérée», «comédie douce-amère», «mélo juridique», «drame optimiste», etc. où ils combinent les genres entre eux pour mieux cerner un film, parfois à cheval sur plusieurs genres (comédie policière, western musical, mélodrame social, etc.).
De tous les genres ayant un rapport à la scène, la comédie est le genre le plus pertinent, celui qui se pose le mieux en termes d'évidence. Et pourtant, la comédie constitue davantage une catégorie générale qu'un genre défini tant elle recouvre une diversité de genres et de sous-genres précis, de la comédie de moeurs au burlesque en passant par la comédie satirique et la comédie sophistiquée, sans oublier la comédie musicale.
D'autres genres, plus solides, plus cohérents, mieux repérables, se réfèrent à des récits, des personnages et des décors codés : ce sont le western, la comédie musicale, le péplum, le film fantastique, criminel, historique, le film d'aventure, d'espionnage, de science-fiction, de guerre ou le film d'action.
Quelques genres privilégient la dynamique du sujet (le film politique, le film social, le film militant, le film érotique) ou adoptent une démarche à la limite du thématique (le road movie). D'autres mettent en avant l'effet recherché sur le spectateur : le rire (la comédie, le burlesque, la parodie), l'émotion (le mélodrame), la tension (le thriller, le film d'action), l'horreur et la terreur (avec les genres clairement dénommés par ces effets).
Parfois, le genre affiche une certaine forme de traitement narratif (le film à sketches, le serial, la série, le film de suspense), technique (le film d'animation, le cinéma direct, le film de montage, le reportage, le théâtre filmé, le film de truquages) ou stylistique (le réalisme), voire un mode de production (la série B). Mais de vastes domaines de la production n'entrent pas dans le corset trop étroit des genres et relèvent davantage de catégories générales : le documentaire, le film d'amateur, le film d'auteur, le film expérimental ou d'avant-garde.
Hier et aujourd'hui
Les genres eurent leur période de gloire dans le Hollywood triomphant des années 1930 à 1950, à l'époque où la politique des grands studios américains régnait sans partage. La notion de genre correspondait à une organisation logique de la production permettant un amortissement des interprètes sous contrat, des décors, des costumes et une bonne efficacité des conditions de production, de lancement commercial et de diffusion. Pour le public, le genre à son apogée satisfait une demande de sentiment, d'émerveillement, de rire ou de frisson et répondait à sa vision du monde et à ses attentes.
Aujourd'hui, le genre n'a d'autre utilité que de fournir un repère au public, il a une fonction de préparation et d'appeau. Il est «l'horizon d'attente» du spectateur. Devons-nous le rejeter totalement et opposer radicalement cinéma de genre et cinéma d'auteur? C'est oublier un peu vite, pour nous en tenir à quelques exemples concernant le seul western, Fritz Lang avec Les Pionniers de la Western Union (1941) et l'Ange des maudits (1952), Nicholas Ray avec Johnny Guitare (1954) et John Ford avec d'innombrables titres qui font oeuvre d'auteur tout en respectant le jeu du genre. Mais entre les mains de réalisateurs d'une moindre envergure, le cinéma de genre tend au conformisme, notamment dans la série, qui ressasse à l'infini des actions voisines avec les mêmes personnages enfermés dans les mêmes décors.
Innovation et singularité
Aux forces conservatrices et normatives qu'incarnent les genres, s'opposent les forces dynamiques et évolutives que constituent les courants, les mouvements et les écoles. Mouvements et écoles surgissent en effet dans l'histoire du cinéma pour s'opposer à la conception dominante et imposer un regard ou un style nouveaux. Si les écoles rassemblent des groupes homogènes de cinéastes souvent placés sous l'égide d'une forte personnalité (l'école de Brighton, le ciné-oeil, la feks, l'expressionnisme, l'école russe de Paris, le réalisme poétique, etc.), les mouvements sont constitués d'individus très différents rassemblés autour d'un objectif commun (l'impressionnisme français, le caligarisme, la Nouvelle objectivité allemande, le néoréalisme italien, le Free Cinema britannique, la Nouvelle vague française, le Cinema novo brésilien) et tous les mouvements du jeune cinéma de la génération (1960).
Les mouvements et les écoles furent beaucoup moins nombreux que les genres, leur période de floraison généralement éphémère, mais ils exercèrent souvent une influence souterraine, dont il est passionnant de suivre les ramifications internationales. Ainsi, le film d'art français et italien fut à l'origine du Cabria de Pastrone (1914), qui marqua à son tour Griffith pour Intolérance (1916), l'un des films fondateurs du cinéma américain, creuset de l'art de DeMille, de Stroheim et de Walsh, auquel les frères Taviani rendirent hommage dans Good Morning Babilonia (1987). Par un autre biais, le film d'art suscita La Reine Elisabeth, film franco-britannique de Desfontaines et Mercanton (1912) qui, via (notamment) Adolph Zukor, lança aux Etats-Unis le star-system. L'expressionnisme allemand, quant à lui, entraîna par réaction de Kammerspielfilm qui influença Sternberg et, à travers lui, le réalisme poétique français et le film noir américain. On sait également l'importance du néoréalisme italien pour le cinéma social américain à l'articulation des années 1940 et 1950 (Jules Dassin, John Berry, Elia Kazan), pour l'Indien Satyajit Ray, pour le Free Cinema britannique et le cinema novo brésilien.
L'analyse des genres, des courants, des mouvements et des écoles est, en effet, l'occasion d'aborder le cinéma sous un angle différent, en couvrant l'histoire centenaire du septième art et en dépassant les frontières géographiques. Il y a, certes, deux déséquilibres, l'un en faveur du cinéma hollywoodien, qui codifia les grands et les imposa au monde entier, l'autre en faveur de l'Europe (la grande Europe de l'Atlantique à l'Oural) qui est à l'origine de la plupart des mouvements et des écoles. Le mérite de l'auteur de ce dictionnaire est de s'ouvrir sur le reste du monde et de ne pas oublier tout à fait les grands auteurs qui, par nature, échappent souvent à ces regroupements lorsqu'ils ne les ont pas initiés.
Vincent Pinel, Ecoles, genres et mouvements au cinéma, éd. Larousse-Bordas, Paris, 2004.
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