Mbaya Kankwenda
8 Octobre 2005
analyse
Kinshasa — Quarante-quatre ans de gestion nationale « indépendante » se sont avérés une catastrophe.
De Léopold II à Kabila II, en passant par le colonialisme, le mobutisme et le kabilisme, le Congo a vécu et vit le même calvaire » écrit Mbaya Kankwenda, dans son livre « L'économie politique de la prédation au Congo-Kinshasa. Des origines à nos jours 1885-2003 ». Ici, c'est le chapitre « Le pouvoir politique de la prédation mobutiste (1965-1997) » qui est proposé à nos lecteurs. Aujourd'hui, les méthodes et instruments politiques de la prédatocratie.
Méthodes et instruments politiques de la prédatocratie mobutiste 3.1 Les méthodes politiques de la prédatocratie
Les caractéristiques essentielles du pouvoir mobutiste constituent aussi ses méthodes de gestion du pouvoir politique et d'organisation de la prédation. A ces caractéristiques, faites de pouvoir dictatorial de type monarchie absolue et divine, de personnalisation du pouvoir, de sa concentration entre les mains du chef, de la privatisation du politique et des modes de gouvernement, de la transformation des institutions publiques et privées en organes de sécurité du régime et rouages politiques d'encadrement des masses, de culte de la personnalité et de déification du seul chef Mobutu, le régime mobutiste a ajouté d'autres techniques ou méthodes politiques de gestion de la prédatocratie.
La destruction de la classe politique a été une des méthodes politique du mobutisme. En effet, les membres du directoire politiques, qu'ils soient de la clique présidentielle ou de la confrérie régnante étaient nommés par le président comme on l'a vu, même si c'était sur proposition d'autres membres du directoire. Mais ils ne bénéficiaient pas de ces positions à cause de leur notoriété politique due à l'importance de leurs bases politiques a et ou sociales, mais simplement parce que cela relevait de la volonté du président Mobutu dans ses propres calculs. Le président ne voulait pas qu'il y ait encore dans le pays des personnalités politiques autres que celles qu'il avait faites lui-même. Ceux des hommes politiques qui avaient voulu garder leur notoriété politique, différente de Mobutu et avec leur base sociale et leur titre politique, ont simplement été mis à l'écart et hors d'état de nuire ou simplement éliminés. Il en découle que comme couche sociale, la « classe politique » était dépendante de Mobutu. Ses membres étaient plus des commis de l'Etat, mandarins à la cour et courtisans, plutôt que des véritables hommes politiques. La politique et le rapport avec la base étaient du domaine privé du chef et non laissés à la portée de tout le monde. La destruction et l'interdiction de la vie et des partis politiques font partie de cette méthode. Il n'y a de politique que celle du Mpr et dans le Mpr on n'est pas politicien, mais militant du mouvement du seul politicien qui est le chef du Mpr.
Cette pratique qui a duré plus de trente ans a eu un impact négatif sur le développement politique du pays comme on l'a vu plus tard, notamment après le mouvement de libéralisation politique. C'est ce qui explique en particulier les difficultés de renaissance du politique comme terrain de tous, mais aussi les difficultés d'émergence des vrais acteurs politiques, ayant une vision et capables de se constituer une base politique. Ce que l'on voit fréquemment aujourd'hui, ce sont plutôt des « mangeurs », qui, pour les besoins de la cause, font du bruit ou créent des partis politiques sans aucune base sociale, et sans aucune idéologie politique qui les différencie les uns des autres, mais simplement comme moyen de diversion dans la stratégie du régime existant, ou comme moyen de négociation de son entrée dans la prédatocratie, qu'elle soit ancienne ou nouvelle.
Une autre méthode largement pratiquée par le président Mobutu, est ce que j'appellerai la technique du changement fréquent dans la continuité.
En effet une des règles du pouvoir politique mobutiste est de changer continuellement aussi bien les institutions que les personnalités qui les animent. Que ce soit le parti-état, que ce soit le gouvernement ou l'exécutif, le législatif, le judiciaire, l'année, les services de sécurité et d'intelligence, la présidence elle-même ou n'importe quel autre service important dans l'exercice du pouvoir politique, la règle pratique était de modifier fréquemment leurs structures organisationnelles, et de changer leurs animateurs encore beaucoup plus fréquemment que pour les institutions elles-mêmes. Les remaniements ministériels dont certains n'ont fait qu'un mois de vie (Mulambu, Mvuluya, 1992) n'étaient pas une quête de stabilité des structures ou de leurs animateurs, mais une méthode ou une stratégie de gestion politique de la prédatocratie. Ils permettaient de faire comprendre à tout le monde que seul le chef Mobutu avait le pouvoir et que tout dépendait de lui. Ils poussaient les autres membres du directoire et autres possibles candidats à montrer assidûment leur allégeance au chef pour continuer à mériter de sa confiance.
Même si la roue du pouvoir politique de Mobutu tournait en recyclant plus ou moins les mêmes acteurs, le message était que seul le pouvoir prédatocrate de Mobutu est permanent, c'est ce dernier qui est la continuité, tandis que les autres membres n'étaient que des vulnérables et temporaires locataires des postes qu'ils occupaient. Le président se servait d'eux pour ce qu'ils pouvaient lui apporter pour gagner la confiance de certains milieux internes (géographiques ou sociaux) et externes. Mais parfois aussi comme boucliers ou bouc-émissaires à certains moments politiques particuliers, où il voulait se présenter comme non associé au mal ou aux fautes de son pouvoir, mais plutôt comme chef «au-dessus de la mêlée » et donc arbitre suprême.
En relation avec les deux précédentes méthodes, la nomination aux différentes positions stratégiques politiques, militaires, économiques ou financiers, bref le recrutement des membres de la clique présidentielle et la confrérie régnante qui constituaient la classe dirigeante du pays se faisait sur base de trois règles de Rymenam (1977) : a) le jeu des affinités familiales, ethniques et régionales; b) le système d'allégeance par la corruption organisée; et c) la sélection mandarinale. Ces règles avaient une importance décroissante, de sorte que les nominations aux positions de contrôle des rouages les plus délicats, ou les plus haut placés dans la pyramide du pouvoir prédatocratique obéissaient plus à la première règle, tandis que les nominations aux positions moyennes et inférieures étaint basées plutôt sur les deux dernières règles ou leur combinaison. Chacun apprenant de ses prédécesseurs dans la prédatocratie, cette pratique inspirera un aussi le régime Kabila plus tard.
Ainsi, détenir un diplôme était pour ceux qui ne sont pas de la famille ou de l'ethnie du président, une condition de plus en plus nécessaire pour entrer dans la classe dirigeante, mais elle n'était pas suffisante. Par contre l'appartenance à la famille, au clan ou à l'ethnie du président-fondateur est une qualité suffisante pour occuper les postes les plus élevés sans tenir compte de la compétence ou du diplôme. Bien sûr que si un membre de la famille avait un diplôme, même s'il n'avait aucune compétence ou expérience, il était déjà, comme pour un prince, destiné à occuper des postes du haut de la hiérarchie politique. Aucun membre de la classe dirigeante n'échappait vraiment à la deuxième règle, participer au système de corruption, et de la prédation, mais il ne s'agissait pas non plus d'une condition suffisante. Toute la classe gouvernante était corrompue même si le degré de corruption et les opportunités de corruption sont inégaux selon les positions, mais il ne suffit pas d'être corrompu pour accéder au pouvoir.
Bien que l'utilisation de l'ethnicité dans le système de prédation soit l'objet d'un chapitre à part dans ce livre, je voudrais déjà souligner ici comment son utilisation, la corruption, le mandarinat et le clientélisme sont érigés en méthodes de sélection des membres de la classe dirigeante, et donc en méthodes de gestion politique de la prédatocratie. Ils assurent allégeance et fidélité au chef, un semblant de cohésion de la classe autour des avantages matériels du pouvoir, et créent une complicité au sein de cette couche, en dehors ou malgré des luttes d'influence classiques de la cour. Ce qui permet de différencier et distancer cette classe de l'ensemble des populations congolaises.
Le politique dans un système prédatocratique (qui est de ce fait patrimonial) constitue la base de l'enrichissement individuel ou de groupe. Et cet enrichissement renvoie l'ascenseur au pouvoir politique et lui donne les moyens de ses actions. Il en découle ainsi un système de privatisation non pas seulement du pouvoir et du politique, mais aussi des ressources économiques et financières au bénéfice du pouvoir de la prédatocratie. Le pouvoir de l'argent était une méthode de la gestion prédatocratlque pour acheter, les partenaires, et financer les institutions et les instruments du pouvoir. Et il constituait une stratégie courante dans le régime mobutiste. Le système ou modèle de pensée unique instaurée sous Léopold Il et forcé durant la période coloniale a été récupéré sous le régime politique mobutiste, mais de manière différente. En effet, la loyauté et le dévouement au roi, ou plus tard à la Belgique porteuse de civilisation, ainsi que l'obéissance à l'ordre colonial et le respect craintif du blanc étaient prêchés surtout par les missions chrétiennes d'évangélisation, même si les manquements étaient punis par l'administration et sa machine de répression. Sous le régime de Mobutu la pensée unique est celle du culte de la personnalité du nouveau chef médaillé, la fidélité à sa personne quasi divine, le suivi de son idéologie, de ses pensées, de ses actions et de ses enseignements. Si pour les besoins de la cause, cette pensée unique du guide va à l'encontre des autres pensées et surtout des pensées organisées comme les religions par exemple, les citoyens doivent montrer de manière encore plus forte leur fidélité au guide, et agir contre ces autres pensées. Il s'était installé ainsi un système de terrorisme intellectuel et spirituel qui empêchait toute liberté de pensée, pourtant droit fondamental de l'être humain.
Enfin nourri aux méthodes léopoldiennes, le président Mobutu a développé ses talents de volonté de puissance, mais aussi d'avidité, de fourberie et de mensonge, de diplomatie de la corruption et de charme politique comme méthode d'exercice du pouvoir prédatocratique. 3.2 Les instruments politiques de la prédatocratie mobutiste
De manière générale, le pouvoir peut se conquérir par les quatre principaux instruments qui sont la force physique, et en particulier celle du fusil bien représentée par l'armée et les autres forces de sécurité, l'argent et ou la puissance financière, la force des « amis » ou l'appui des puissances extérieures et bien sûr la loyauté et le soutien populaires ou la force de l'engagement du peuple. Mais conserver le pouvoir requiert d'une part que celui, individu ou groupe qui a conquis le pouvoir en utilisant un instrument ou une combinaison d'instruments donnés, sache continuellement utiliser ces sources du pouvoir ou celles sur lesquelles il s'est appuyé pour le conquérir. Mais cela requiert aussi qu'il sache les compléter par celles qu'il n'a pas su utiliser au départ, et sans doute aussi par d'autres instruments à sa portée ou qu'il peut se créer dans cette perspective.
Le régime Mobutu a su utiliser aussi bien les uns que les autres pour maintenir et gérer la prédocratie durant quelques trente deux ans de règne.
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