Inter Press Service (Johannesburg)

Centrafrique: L'action tardive contre le VIH/SIDA a aggravé la menace

Bangui — Les deux-tiers des lits dans les formations sanitaires de la République centrafricaine (RCA) étaient occupés par des malades du SIDA, révèle une étude du Programme conjoint des Nations Unies sur le VIH/SIDA (ONUSIDA) réalisée en 2004.

Selon le directeur du Centre national de dépistage (CND), Dr Pierre Longo, le taux de prévalence de l'infection à VIH/SIDA varie entre 14 à 16 pour cent en zone urbaine, mais il atteint 18 pour cent en zone rurale.

Mais le taux moyen de prévalence se situe autour de 16,5 pour cent, selon les dernières données de la représentation du Fonds mondial pour la lutte contre le SIDA et la tuberculose en Centrafrique. Avec ce taux de prévalence, la RCA occupe le 10ème rang mondial et le premier en Afrique centrale des pays les plus touchés par le VIH/SIDA.

Dans certains arrondissements de Bangui, la capitale, ce taux avoisine les 21 pour cent, selon l'étude de l'ONUSIDA qui portait notamment sur les femmes enceintes.

Interrogé par IPS, Dr Abdoulaye Sépou, professeur de médecine à l'Université de Bangui, a déclaré que le nombre de décès dus au SIDA à l'heure actuelle est supérieur à 25.000 par an depuis cinq ans tandis que le nombre des orphelins est estimé à 150.000.

"Nous notons une réduction de l'espérance de vie à cause de l'augmentation vertigineuse de l'infection à VIH/SIDA qui est passé de 2,6 pour cent en 1985 pour atteindre 13,84 pour cent en 1999 et même 16,35 pour cent en 2005", a ajouté Dr Sépou.

Dr Modeste Hosa, médecin-chef du Centre de santé scolaire et universitaire de Bangui, a indiqué à IPS que 85,71 pour cent des décès des enseignants de cause connue sont dus au VIH/SIDA.

L'ambassadeur de France en RCA, Jean Pierre Destrouesse, déclarait, le 14 juillet à propos du SIDA : "Rien qu'une traversée du cimetière de Ndres (le plus grand cimetière de Bangui), permet de s'apercevoir que de nombreux Centrafricains quittent la vie, non pas très jeunes, mais en pleine force de l'âge, à peine 30 ans. On a là, sous les hautes herbes du cimetière, les résultats du ravage du SIDA", a-t-il affirmé.

Interrogé par IPS, Dr Longo du CND a indiqué que plus de 30.000 personnes vivent actuellement avec le VIH/SIDA en RCA. Les femmes sont plus touchées et elles sont généralement infectées plus jeunes que les hommes de la même tranche d'âge. Les filles de 15 à 24 ans sont cinq fois plus infectées que les garçons de la même tranche d'âge, a-t-il dit.

La population de la RCA est de 2,8 millions habitants après le recensement de 2004, selon le ministère du Plan.

Des spécialistes s'accordent à dire que la pandémie a beaucoup sévi, malgré les stratégies mises en oeuvre pour combattre le fléau depuis la déclaration des premiers cas de SIDA en 1984.

Emilie Debato, professeur de sociologie à l'Université de Bangui et présidente de l'organisation non gouvernementale (ONG) Femmes contre le SIDA, a déclaré à IPS que la politique du gouvernement dans la lutte contre la pandémie du VIH a échoué à cause d'une "inadaptation totale des stratégies mises en place".

"Certains de nos compatriotes, notamment ceux de la santé, ont cru devoir faire du SIDA une source d'enrichissement alors que nos frères et soeurs sont contaminés et meurent tous les jours. Les fonds destinés à la sensibilisation de la population sont systématiquement détournés à d'autres fins", affirme Debato.

Elle a ajouté que la débauche, le tourisme sexuel, la prostitution, notamment chez les jeunes filles, sont bien loin d'infléchir la courbe de l'infection à VIH/SIDA.

Interrogé par IPS, le directeur général du ministère de la Santé, Dr Marcel Goana, a expliqué que le retard pris pour reconnaître l'existence de la maladie (1984-1987) et pour engager une lutte contre sa propagation, a sérieusement favorisé l'avancée de la pandémie.

"Après un temps d'hésitation, le gouvernement avait alors choisi de centraliser toutes les activités au niveau du ministère de la Santé. Mais au fil des ans, il s'est rendu compte de l'inefficacité de cette politique de centralisation de lutte contre le SIDA, qui n'a pas permis de réduire la progression de la maladie et ses méfaits", a reconnu Goana.

Depuis janvier 2001, a-t-il indiqué, le gouvernement a opté pour la décentralisation de la lutte contre le VIH. Il a créé le Comité national de lutte contre le SIDA (CNLS) doté d'un secrétariat technique qui a pour mission principale de promouvoir des approches impliquant les ONG, les associations, les communautés les confessions religieuses et les médias.

Selon le coordonnateur du CNLS, Jean Willybiro Sacko, l'institution a choisi de baser son action sur une planification plus rigoureuse. Avec le concours de l'ONUSIDA, le CNLS s'est investi dans un grand programme de planification stratégique qui s'est traduit par une analyse de la situation et de la réponse, pour déboucher sur un Plan cadre stratégique national, a-t-il expliqué à IPS.

Ce plan a été validé en 2004, mais le CNLS souhaite réorienter son action et dynamiser les activités qu'il mène en partenariat avec les ONG et les associations. Le plan prévoit notamment la formation des membres des ONG qui participent à la lutte contre le VIH/SIDA, ainsi qu'un financement et un appui technique du CNLS à leurs projets d'activités.

Le plan envisage également la prise en charge du traitement des malades par des anti-rétroviraux (ARV). Selon Dr Paul Gbaté, expert au Fonds mondial pour la lutte contre le SIDA, environ 500 malades bénéficient des ARV depuis décembre 2004, année de démarrage officiel de ce traitement.

Avant cette date, les malades qui avaient des moyens achetaient les ARV dans les pharmacies privées, et le coût du traitement mensuel se chiffrait à quelque 300 dollars. Ce coût est d'environ quatre dollars depuis décembre 2004, uniquement pour les malades qui ont été dépistés dans un centre du Fonds mondial.

Le CNLS bénéficie d'un financement de la Banque mondiale, qui s'élève à 20 millions de dollars pour cinq ans (2004-2009).

Le chef de l'Etat, François Bozizé, avait déclaré, dans son premier discours après sa prise de pouvoir, en 2003, que le "SIDA et ses conséquences sur la population centrafricaine constituent un véritable enjeu national qui justifie son maintien, par le gouvernement, dans les toutes premières priorités du pays".

Selon Sacko, le sombre tableau, que présente la situation du SIDA en Centrafrique, a suscité une grande mobilisation en quatre ans, qui aurait pu favoriser une régression du taux de l'infection à VIH, si elle l'avait été plus tôt, pendant les deux précédentes décennies.

Néanmoins, a affirmé à IPS, le coordonnateur du CNLS, "des espoirs sont permis, car on note un début de changement de comportement dans la société, la baisse de la stigmatisation et de la discrimination, ce qui permet aujourd'hui la création de nombreuses associations de personnes vivant avec le VIH tant à Bangui qu'en provinces, ainsi qu'un début organisé de prise en charge médicale, nutritionnelle et sociale".


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