Ambroise EBONDA
21 Octobre 2005
éditorial
L'ancien commandant de la Force Licorne suspendu de ses fonctions pour des motifs qui pourraient cacher un gros scandale d'Etat.
C'est un véritable coup de tonnerre au coeur de la chiraquie. Le ministre français de la Défense, Michèle Alliot - Marie a décidé lundi de la suspension de trois militaires français, pour " manquements graves à la loi, aux règlements et aux ordres ". Parmi eux, le général Henri Poncet qui commandait les forces de l'opération Licorne en Côte-d'Ivoire entre le 4 juin 2004 et le 14 juin 2005. Il est reproché aux trois militaires suspendus d'avoir " couvert le meurtre d'un Ivoirien appréhendé par des militaires français ". Parallèlement à la suspension signée par le ministre de la Défense, le procureur du tribunal aux armées de Paris a ouvert une information judiciaire contre X pour "homicide volontaire", afin d'enquêter sur la mort de l'Ivoirien.
La procédure est particulièrement exceptionnelle. C'est bien la première fois qu'un général quatre étoiles est suspendu de ses fonctions en France. Qui plus est, le général Henri Poncet, un des généraux français les plus en vue ces dernières années. Ancien patron du commandement des opérations spéciales, issu des parachutistes d'infanterie de marine, Henri Poncet a été conseiller Afrique de deux ministres de la Défense, Charles Millon et Alain Richard. Déjà présent au Rwanda lors du génocide qui avait coûté la vie à près d'un million d'Africains, c'est sous son commandement que l'armée française a ouvert le feu sur une foule de manifestants à Abidjan en novembre 2004, laissant des dizaines de morts sur le carreau. Il avait reçu le soutien de sa hiérarchie pour ses faits de guerre en Côte-d'Ivoire. Au point que le président Jacques Chirac l'avait personnellement décoré en juillet dernier. " Le général Poncet est un militaire de grande valeur que j'ai soutenu en novembre 2004 au moment où la Côte d'Ivoire vivait ses moments les plus dramatiques. Pour autant, il est de mon devoir, lorsqu'il y a des manquements, de prendre des mesures: il en va de l'image de nos armées ", explique Michèle Alliot - Marie pour justifier sa décision fort surprenante.
Crime couvert
Le crime qu'on accuse le général quatre étoiles d'avoir couvert remonte au 13 mai 2005. A l'époque, le ministère français de la Défense avait endossé la version des faits que lui avait donnée la force Licorne en Côte-d'Ivoire. Dans un communiqué publié le 17 mai 2005, le ministère relatait que l'Ivoirien tué, " un dénommé Mahé, connu comme étant le chef d'une bande de coupeurs de route recherchés pour de nombreuses exactions en avril " (au moins 5 morts, 9 blessés et 4 viols), avait " ouvert le feu en direction des éléments de la force Licorne ". Ceux-ci, " en état de légitime défense, avaient riposté ". Et, " blessé très grièvement ", le suspect avait été arrêté et était " mort des suites de ses blessures pendant son transfert à l'hôpital ".
Le ministère français de la Défense reconnaît aujourd'hui que les faits ne s'étaient pas déroulés tel qu'il les avait relatés il y a 5 mois. Il dit avoir reçu il y a juste une semaine, un coup de fil d'un officier supérieur indiquant que les circonstances de la mort de Mahé étaient tout autres. Les soldats français avaient repéré le jeune Ivoirien le long d'une route lors d'une patrouille en rase campagne. Mahé avait tenté de s'enfuir à travers champ. Le chef de peloton avait alors fait débarquer ses hommes, qui avaient tous ouvert le feu. Quelque 650 cartouches avaient été tirées. Blessé grièvement, Mahé aurait par la suite été ligoté sur le char et conduit à Man, en zone rebelle. Le général Poncet était, semble-t-il, au courant de ce qui s'était réellement passé et avait néanmoins accepté qu'une version différente soit envoyée à Paris pour camoufler ce crime de guerre et couvrir ses hommes.
Une armée de voyous
Ce n'est pas la première fois que le ministère français de la Défense se dédit ainsi devant les crimes perpétrés par son armée en Côte-d'Ivoire. L'année dernière déjà, après la tuerie de manifestants ivoiriens à Abidjan par la force Licorne, ce ministère, Michèle Alliot - Marie en tête, avait tenté de faire croire que ces manifestants avaient été tués par l'armée ivoirienne, avant de reconnaître plus tard qu'ils étaient tombés sous les balles des soldats français qui avaient dû faire " un usage total de leurs armes ". La suspension du général Henri Poncet apparaît aujourd'hui comme une reconnaissance officielle par le gouvernement français des crimes et des horreurs de son armée en Côte-d'Ivoire. Quand un général du rang de Henri Poncet qui doit montrer l'exemple et indiquer à la troupe le cap à suivre, en vient à camoufler par le mensonge écrit un crime de guerre commis par ses hommes, au lieu de les sanctionner, on peut croire que c'est une véritable armée de voyous que la France a envoyée en Côte-d'Ivoire, officiellement pour s'interposer entre la rébellion et l'armée loyale.
Certains soldats ont en tout cas oublié de se comporter en militaires professionnels en Côte-d'Ivoire, devenant même au besoin de vulgaires bandits. Douze militaires français se sont par exemple rendus coupables du braquage d'une banque de Man qu'ils étaient chargés de protéger, et de vol de plus de 200 millions de francs cfa. Six autres ont commis le même crime dans une banque de Bouaké. Certains autres soldats ont tout simplement fait couler du sang, comme cet élément de la Force Licorne qui a récemment été condamné à trois ans d'emprisonnement pour avoir tué un jardinier ivoirien. A cela s'ajoutent les tueries de l'Hôtel Ivoire en novembre 2004, lorsqu'un peloton de soldats français a tiré à balles réelles sur des manifestants désarmés, tuant 64 Ivoiriens et blessant près de 2200 autres dont une vingtaine ont plus tard succombé à leurs graves blessures.
Mensonge d'Etat ?
Ces faits graves qui n'honorent pas la France, "patrie des droits de l'homme", n'ont pas toujours été portés à la connaissance de l'opinion publique française par une certaine presse française qui a pratiqué l'omerta sur les crimes perpétrés en Côte-d'Ivoire. Soit que les journalistes ont oublié de mener d'utiles investigations professionnelles sur ces crimes, soit qu'ils ont volontairement accepté de passer les plats de bouillie concoctés par les hauts gradés et le ministère de la Défense, au nom de la raison d'Etat. Faut-il dès lors croire que la suspension du général Poncet annonce un retour à l'éthique et aux valeurs républicaines ? Michèle Alliot - Marie l'assure. "Quelle serait notre crédibilité lorsque nous défendons nos militaires contre des accusations mensongères, si, lorsqu'il apparaît qu'il y a eu des comportements non conformes au droit (...), nous n'avions pas le courage de prendre des mesures et de le faire publiquement ?" se demande-t-elle.
Il n'en demeure pas moins que cette suspension suscite encore de sérieuses interrogations. Comment se fait-il que la vraie version de l'accrochage du 13 mai ne parvienne au ministère de la Défense qu'en octobre, alors qu'elle circulait dans les unités de l'armée française depuis des mois ? Il n'a pas échappé aux observateurs que l'affaire Poncet éclate au mois d'octobre au moment où les événements de novembre 2004 en Côte-d'Ivoire connaissent des développements judiciaires plutôt intéressants qui laissent penser que le rôle de l'armée française dans les tueries de l'Hôtel Ivoire, pourrait être clarifié et jugé. Le ministère français de la Défense a ainsi été récemment contraint de lever le secret-défense sur les événements de novembre 2004 et de déclassifier les documents y afférents pour les remettre à la Justice. Seulement, en s'exécutant, Michèle Alliot - Marie s'est autorisée à censurer plusieurs documents remis à la juge Raynaud chargée de l'enquête, estimant qu'il s'agit d'" éléments fondés sur des rumeurs faisant état de faits sans liens avec votre saisine."
Les observateurs au fait des zones d'ombres qui entourent les événements de novembre 2004 et particulièrement le bombardement d'un camp français à Bouaké, la mort de 9 soldats français, la destruction de l'aviation ivoirienne par l'armée française et les tueries de l'Hôtel Ivoire s'interrogent sur le contenu de ces documents que le ministre français de la Défense, Michèle Alliot - Marie a volontairement soustraits du regard de la justice. De là à penser que la suspension du général Henri Poncet est liée plus aux évènements de novembre 2004 qu'à l'accrochage du 13 mai 2005, il n'y a qu'un pas que beaucoup en Côte-d'Ivoire franchissent déjà, en affirmant que Jacques Chirac et Alliot-Marie prennent par cette sanction, leurs précautions en criminalisant par anticipation le général Poncet et en préparant l'opinion à ne retenir que sa seule culpabilité dans les horreurs qui ne devraient pas manquer d'être mises à nue sur la présence militaire de la France en Côte-d'Ivoire.
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