Fraternité Matin (Abidjan)
Bi Bally Maurice Ferro
27 Octobre 2005
Abidjan — La suspension du général Henri Poncet soulève des polémiques en France de nature à conduire à une crise politique.
En France, l'affaire Henri Poncet fait des vagues et risque de déboucher sur une crise politique. Le groupe socialiste à l'Assemblée nationale française a demandé, hier mercredi, une commission d'enquête parlementaire pour déterminer "les conditions dans lesquelles le gouvernement est intervenu dans la crise ivoirienne depuis le 19 septembre 2002". Face à la tempête qui s'annonce, l'Union pour la majorité présidentielle (UMP, parti au pouvoir) tente d'arrondir les angles. "Il ne faut pas, parce qu'il y a une faute repérée et sanctionnée, remettre en cause l'essentiel, c'est-à-dire les milliers de vie qui ont été épargnées par l'intervention de la force internationale à laquelle la France participe en Côte d'Ivoire", a commenté Bernard Accoyer, président du groupe UMP à l'Assemblée nationale.
Le 17 octobre dernier, Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense, signait la décision de suspension du général de corps d'armée Henri Poncet, ancien commandant de l'opération Licorne, et du colonel Eric Burgaud, chef de corps. Ils sont accusés d'avoir couvert, en mai dernier, le meurtre, à Bangolo, dans la zone de confiance, de Mahé Firmin, un "coupeur de route" pour les Français et le "chef d'un groupe d'autodéfense" pour ses parents.
Selon l'hebdomadaire français Le Point à paraître aujourd'hui, Mahé est mort "étouffé", par "un sous-officier, chef de section de combat du 4ème chasseurs" des forces françaises de l'opération Licorne. "Après avoir essuyé des coups de feu le 13 mai et avoir été blessé à la jambe, le bandit (Ndlr, Mahé Firmin) aurait été achevé et étouffé, sans doute dans un sac en plastique, serré à mains nues, puis jeté dans une fosse commune par ce même sous-officier, accompagné de deux soldats du rang". Selon le périodique, la chaîne de commandement aurait été "au moins avertie des conditions de cette mort atroce et aurait choisi de les taire".
"Les récents événements touchant au rôle et à la mission des soldats français en Côte d'Ivoire traduisent un enlisement inquiétant", affirme le chef de file des députés socialistes, Jean-Marc Ayrault. Selon ce parlementaire, le brouillard est épais et il n'y a aucune lisibilité dans la politique française en Côte d'Ivoire si l'on en juge par les récentes déclarations contradictoires entre Mme Michèle Alliot- Marie, ministre de la Défense, et Philippe Douste-Blazy, ministre des Affaires étrangères. C'est pourquoi pour le député socialiste, la question qui se pose aujourd'hui "n'est pas seulement militaire ou judiciaire, elle est politique: que veut la France en Côte d'Ivoire? Comment assume-t-elle sa mission? Quelles sont ses perspectives de sortie de crise?"
Le rapport d'Amnesty International, publié ce mercredi, est venu, en effet, catalyser les inquiétudes de l'opposition politique française sur la politique menée par l'Exécutif hexagonal en Côte d'Ivoire. En novembre dernier, au lendemain des événements des 6, 7, 8, 9 et 10 de ce mois baptisés "crise des Sukhoï-25 et des chars", une vive polémique a opposé les autorités françaises à leurs homologues ivoiriennes. "Face à une foule (des jeunes patriotes, ndlr) qui était quand même, on ne le dit pas assez, très largement armée de kalachnikov et de pistolets, ce n'étaient pas seulement des machettes, l'armée française a su faire preuve de sang froid et de retenue", a déclaré Mme Michèle Alliot-Marie, ministre française de la Défense, pour masquer les forfaits des soldats de l'opération Licorne durant ces événements qui ont coûté la vie à une soixantaine de jeunes Ivoiriens. "Personne dans cette foule n'était porteur ni de bâtons, ni de cailloux, ni d'armes blanches, encore moins d'une arme à feu. Personnellement, j'étais au contact des manifestants à qui je parlais et j'ai pu remarquer que personne n'était porteur d'une quelconque arme", démentait le colonel Georges Guiai Bi Poin, commandant de l'Ecole de gendarmerie à l'époque des faits.
Pour démêler l'écheveau de ces affrontements consécutifs à la fusillade, le 6 novembre dans des circonstances jamais élucidées, du cantonnement français de Bouaké où neuf soldats ont trouvé la mort, les groupes socialiste et communiste ont déposé, le 1er décembre 2004, une demande de commission d'enquête sur le rôle de la France dans ces événements inoubliables. Ils n'ont pas été suivis parce que, selon Guy Teissier, membre de l'UMP et président de la commission de la Défense de l'Assemblée nationale française, le Parlement "ne doit pas tomber dans une instrumentalisation des événements, encouragée et souhaitée par le pouvoir ivoirien, et de rester serein face à ces gesticulations dont les seuls responsables sont les Ivoiriens eux-mêmes".
Un an bientôt après ces événements, le rapport d'Amnesty International confond les autorités françaises. Il affirme que les soldats français de l'opération Licorne "ont, à certaines occasions, fait un usage excessif et disproportionné de la force létale alors qu'elles se trouvaient face à des manifestants qui ne représentaient pas une menace directe pour leurs vies ou la vie de tiers". Le 6 novembre 2004, 300 obus explosifs ont été lâchés par les soldats français et un hélicoptère de combat "Puma" a procédé à des tirs au cours de la nuit pour bloquer les milliers de manifestants ivoiriens qui convergeaient vers le 43ème Bataillon d'infanterie marine (BIMA), à Port-Bouet, pour protester contre la destruction, par la Licorne, des aéronefs de l'armée ivoirienne à Yamoussoukro et à Abidjan. Cette même nuit, des rafales ont été tirées sur la résidence officielle du Président Laurent Gbagbo à Abidjan. Le 9 novembre, les soldats français ont tiré à balles réelles sur les manifestants, effectuant des tirs tendus au Fama (fusil d'assaut) dans la foule. "Ces actions militaires ont outrepassé largement le mandat confié par les Nations unies", a condamné la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH).
Le FIDH a d'autant plus raison que toutes ces opérations militaires françaises et ces violentes répressions des manifestations ivoiriennes ont été menées à l'insu du général de division Abdoulaye Fall, commandant militaire de l'Opération des Nations unies en Côte d'Ivoire (ONUCI) que la Licorne est chargée d'appuyer. Ce n'est pas tout. Gildas le Lidec, ambassadeur de France en Côte d'Ivoire à l'époque des faits, n'a pas été tenu informé. Tout s'est passé entre l'Elysée, le ministère français de la Défense et le commandement de l'opération Licorne.
Aujourd'hui, c'est ce dernier qui est publiquement sanctionné, pas pour la mort de la soixantaine de jeunes Ivoiriens, mais pour le meurtre, à Dah, de Mahé Firmin. Il y a anguille sous roche surtout que cette décision est sans précédent. Aussi, le PS est-il monté au créneau afin que le général Poncet ne soit pas le mouton du sacrifice dans ces événements de novembre qui pourraient éclabousser les plus hautes autorités françaises. "Les difficultés grandissantes de la mission Licorne en Côte d'Ivoire montrent l'urgence d'une mise à plat de l'action française et la nécessité d'y associer le Parlement", estime, pour sa part, le député Ayrault, selon l'AFP.
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