Notre Voie (Abidjan)

Cote d'Ivoire: Pr. Pascal Bogui (point focal tabac) : "A dose équivalente, la nicotine est plus toxique que l'héroïne"

interview

Le professeur Pascal Bogui est médecin physiologiste au CHU de Yopougon, enseignant à la faculté de médecine d'Abidjan, point focal tabac du ministère d'Etat, ministère de la Santé et de la population et le directeur scientifique du programme national de lutte anti-tabac de Côte d'Ivoire.

A la faveur de la campagne pour la ratification par la Côte d'Ivoire de la convention-cadre de l'OMS pour la lutte contre le tabagisme dans le monde, nous l'avons rencontré pour nous expliquer les enjeux de cette ratification pour la Côte d'Ivoire et l'Afrique, la situation du tabac dans le monde et dans notre pays, et les dangers que représente la consommation du tabac. Au moment où nous mettions sous presse cette interview, le dernier conseil des minsitres venait d'adopter ce texte.

Le tabagisme est devenu aujourd'hui est danger mondial. Comment appréhendez-vous cette réalité ?

Pr. Pascal Bogui : Eh bien ! ce sont les chiffres donnés par l'organisation mondiale de la santé (OMS) qui permettent d'affirmer que le tabagisme est véritablement un problème de santé publique. En effet, on estime aujourd'hui qu'un adulte sur trois fume dans le monde. Ce qui est énorme. Il n'existe pas de comportement plus à risque que celui du tabagique. Surtout, lorsqu'on sait qu'un tabagique sur deux qui consomment régulièrement du tabac va mourir de conséquences directs du tabac au niveau pulmonaire, respiratoire, cardiaque, cérébral, ou d'autres organes parce que le tabac agit sur tous les organes. Comme vous le voyez, il existe énormément de maladies qui sont directement liées ou induites par la consommation du tabac.

Quelle est la réalité du tabagisme en Côte d'Ivoire ?

Nous avons, à l'occasion de la convention-cadre, réalisé des études en Côte d'Ivoire notamment à Abidjan, qui sont un excellent reflet de ce qui s'y passe. Ce que nous avons découvert, c'est que le tabagisme est une réalité puisqu'on estime que chez l'adulte, il y a 22,5% de la population qui fument. Cette proportion de la population est inégalement repartie. Les personnes adultes qui sont lettrées fument moins (20%) que les personnes adultes illettrées (40%). De façon plus concrète, une enquête réalisée sur plus de 7000 abidjanais a montré une prévalence globale de 13,3% entre 8 et 47ans. Les deux sexes sont concernés. Maintenant, si l'on s'intéresse de plus près à ces chiffres, en fonction de la tranche d'âge, on voit que la prévalence est beaucoup plus importante chez les adultes que chez les mineurs (8,1%), ce qui est rassurant. Si on regarde par sexe, on voit qu'il y a 14% des hommes qui fument avant l'âge de 17 ans et 33,5% qui fument à l'âge adulte. Donc, un homme sur trois fume en Côte d'Ivoire. Ce qui est énorme. Les femmes, elles, sont 6,2% à fumer avant l'âge de 17ans, et 8 % à l'âge adulte. Mais ce qui est frappant dans notre enquête, c'est que dans la catégorie des illettrés hommes 30,7% des enfants de 13 à 17 ans fument déjà. Et ce pourcentage passe comme nous l'avons indiqué à 40% chez les adultes illettrés de 38 à 47ans.

Quel est l'impact de ces chiffres sur les dépenses de santé en Côte d'Ivoire ?

Lorsque vous avez autant de fumeurs, on sait exactement combien vont décéder. En Côte d'Ivoire, on sait qu'actuellement il y a 350.000 consommateurs de tabac régulier. Cela, veut dire que la moitié d'entre eux va mourir dans les 10, 20 ans qui suivent de maladies dues à la consommation du tabac. C'est mathématique. Donc, il faut s'attendre à 180.000 morts liés au tabagisme dans les 20 ans qui suivent. Certains vont avoir des maladies qui vont les emporter très rapidement telles que le cancer du poumon. On connaît à peu près la proportion, entre 20 et 23%. D'autres vont développer des insuffisances respiratoires. Ces maladies ont un coût. Lorsqu'on a estimé le coût de ces maladies liées au tabagisme par rapport au nombre de fumeurs, les estimations permettent d'avoir un coût qui est proche des 30 milliards de nos francs par an. Cela veut dire qu'il faudra dépenser 30 milliards f cfa pour pouvoir soigner ces individus dont on sait malheureusement qu'ils vont quand même décéder de leurs infections.

C'est pourquoi la communauté internationale se mobilise pour apporter une réponse à ce danger en mettant en place une convention cadre. Que renferme ce concept ?

La convention- cadre est un ensemble de mesures aussi bien techniques, administratives, juridiques que financières, qui vont permettre de mener une lutte globale contre le tabagisme. C'est-à-dire que pour que la lutte contre le tabagisme soit efficace, il faut qu'on lutte simultanément contre la publicité, la vente du tabac aux mineurs et par eux. Il faut par ailleurs prendre un certain nombre de dispositions qui sont contenues dans la convention-cadre telles que marquer des avertissements sanitaires sur les paquets de cigarettes. Elles doivent être claires de manière à ce que la population soit informée de ce qu'elle fume volontairement un produit dangereux

Mais, c'est déjà fait puisqu'il est en ce moment écrit sur les paquets de cigarette : " Abus dangereux pour la santé "

Tout à fait. Mais les avertissements sanitaires sont inappropriés. Quand on dit que l'abus de tabac est dangereux, c'est faux. C'est consommer du tabac qui est dangereux. Ce n'est pas l'abus. Il faut donc rectifier cela. De plus, les avertissements sanitaires doivent occuper au moins 30% de la surface du paquet, alors qu'actuellement, ils sont à moins de 10%. Donc, il y a un ensemble de mesures qui doivent être prises pour qu'on puisse dire que nous faisons une lutte efficace. Il n'y a pas dans cette lutte de demi-mesure.

Combien de pays ont jusqu'à présent ratifié la convention ?

Pour que la convention entre en vigueur, il fallait que 40 Etats la ratifient. Actuellement, on est à plus de 88 Etats qui l'ont ratifiée. Donc, la convention est déjà entrée en vigueur depuis février 2005. C'est pourquoi la conférence des parties qui devait avoir lieu un an après l'entrée en vigueur de la convention aura lieu en février prochain à Genève (Suisse).

Tout à l'heure, vous avez expliqué ce que gagne les Etats en ratifiant cette convention. Alors, pourquoi les pays africains traînent-ils les pieds ?

Je ne pense pas que les pays africains traînent les pieds.

Combien ont déjà ratifié ?

Il n'y a une quinzaine sur 46 Etats. C'est vrai qu'ils traînent les pieds mais c'est parce qu'en Afrique, les procédures sont lentes. Et puis, il y a d'autres urgences à tel point que les gens ne voient pas à quel point ce problème est important. Par ailleurs, il y a des Etats qui, il faut le dire, n'ont pas les mêmes moyens que la Côte d'Ivoire, et qui ont des difficultés à comprendre que le tabac va leur apporter beaucoup plus d'ennuis que d'effets financiers immédiats. Alors, ils font quelques résistances, et ils préfèrent que ce soit leur successeur qui ratifie. L'autre explication plausible, c'est que certains Etats ne disposent pas de données récentes pour apprécier et évaluer de façon précise les dégâts causés par le tabac. En Côte d'Ivoire, le laboratoire de physiologie de la faculté de médecine de l'université d'Abidjan-Cocody, un des partenaires du programme national de lutte anti-tabagique, a pu mener une enquête avec l'aide de l'OMS, de manière àconnaître les chiffres nécessaires pour pouvoir y apprécier véritablement la situation tabagique.

Pourtant, l'enjeu de la réunion de février, c'est la création d'un fonds mondial de lutte contre le tabac qui risque de ne pas être adopté si les Etats en développement ne sont pas nombreux à Genève

Tout à fait. Vous avez soulevez un des problèmes clés de la réunion de février prochain. C'est pourquoi la Côte d'Ivoire a déjà bouclé son dossier. Maintenant, tout est fait pour que cela soit ratifié en connaissance de cause. Mais les pays africains qui n'ont pas ces éléments devraient quand même s'engager à ratifier la convention puisqu'ils savent très bien que la situation qui prévaut en Côte d'Ivoire est la même au Sénégal, au Ghana, au Togo, au Bénin. D'ailleurs, les Etats que je viens de citer ont déjà ratifié. Mais, au Burkina, c'est pas encore fait. Ce pays se trouve dans une situation similaire à celle de la Côte d'Ivoire ou à celle du Niger qui, lui, a ratifié. Je veux dire que les Etats africains ont tous intérêt à ratifier car les besoins financiers et techniques pour lutter contre le tabagisme sont les mêmes.

Sinon, ce sera la proposition des pays développés qui veulent une contribution financière non contraignante qui va passer ?

Ce serait dommage pour nos Etats ! Il faut comprendre que dans une contribution volontaire, les budgets qui vont être dégagés pour lutter contre le tabac pourraient être plus en rapport avec les dégâts. Si je prends par exemple le simple cas du sevrage tabagique, il faut savoir que la nicotine est une drogue et il faut utiliser une autre drogue (médicament) pour défaire le sujet de sa dépendance tabagique. Le médicament coûte très cher comme coûtait le médicament contre le sida (ARV). Le fait qu'il y ait eu un fonds mondial, que les gens aient reconnu la nécessité d'avoir des médicaments contre le sida a permis de faire énormément chuter les prix. Si vous vous souvenez, il y a moins de dix ans, pour se traiter contre le sida, il fallait dépenser près d'un million par mois. Aujourd'hui, vous voyez qu'on vient d'annoncer que ce sera 1000f CFA/mois à partir du 1er décembre prochain. Eh bien ! nous espérons avoir exactement la même situation au niveau du tabac.

Est-ce que vous êtes capables d'affronter la puissante industrie du tabac sans vous faire corrompre ?

Vous savez, c'est une question de conviction d'une part, et de responsabilité d'autre part. Lorsqu'un gouvernement prend des dispositions, vous ne pouvez pas quelle que soit votre puissance aller à l'encontre des dispositions prises par l'Etat au risque de vous mettre hors-la-loi. Il y aura une période pour permettre à l'industrie du tabac de se mettre en conformité avec la loi. Elle ne sera nullement démantelée. Mais il y aura une augmentation des taxes sur le tabac. Nous espérons que l'industrie du tabac va réorienter ses activités. Aujourd'hui, nous luttons contre l'ignorance des individus et nous informons les futurs consommateurs des méfaits du tabac auxquels ils s'exposent. Le tabac n'a aucune utilité publique. Il n'a que des inconvénients. Pour nous, médecins, le tabac est une drogue au plan pharmacologique. Si on nous demande aujourd'hui de classer le tabac, nous le classerons dans la catégorie des drogues dures. Car à dose équivalente, la nicotine est beaucoup plus toxique que l'héroïne. Un individu tabagique est un drogué à la nicotine.


Copyright © 2005 Notre Voie. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire — ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 130 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations d' AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

Comments Post a comment