Jean N'saka Wa N'saka, Journaliste Independant
11 Novembre 2005
opinion
Kinshasa — Ceux qui pensaient que le rapport pathétique de l'International Crisis Group (ICG) - ce puissant lobby d'anciens hauts responsables américains basés à Bruxelles - et le mémorandum réquisitorial secret de l'Italien Aldo Ajello de l'Union européenne - ce coparain du processus de transition avec Louis Michel - auraient assagi le Conseil de sécurité de l'Onu et la Communauté occidentale concernant la perception claire de la situation en RDC, doivent déchanter s'ils n'ont pas suivi distraitement tous les propos tenus par Jean-Marc de la Sablière, chef de la délégation du Conseil de sécurité le week-end en seconde visite à Kinshasa après celle de novembre 2004.
Cette fois-ci c'est pire que l'année passée où les diplomates de l'Onu avaient au moins rappelé les objectifs essentiels assignés à la transition, et souligné que les animateurs devaient s'en acquitter au 30 juin 2006, car il n'y aurait pas de prolongation même pour une seconde.
Foi d'honnête homme jurée au Grand Hôtel Kinshasa par le chef de la délégation au cours d'une conférence de presse peu avant de nous quitter. Mais de tous les contacts qu'ils ont eus avec les animateurs des institutions, les émissaires du Conseil de sécurité ne se sont pas souciés de procéder à l'évaluation et de demander des comptes. Les objectifs fondamentaux de la transition qu'ils avaient trouvés mis au réfrigérateur en novembre 2004, ont-ils été concrétisés? Dans la négative, ont-ils posé la question de savoir pourquoi? Force est de constater que les propos tenus par le français Jean-Marc de la Sablière, tant à Kinshasa qu'à Mbuji-Mayi au Kasaï Oriental, sont contradictoires à ceux de l'année passée, et reflètent l'attachement obstiné à un agenda caché dont il ne faut pas être sorcier pour entrevoir les contours qui se dessinent. C'est le souverain mépris de l'opinion nationale. C'est le jusqu'auboutisme. C'est le chaos étudié qu'on nous ménage en perspective, avec «Advienne que pourra».
La cabale occidentale cesse d'être une supposition gratuite et commence à se préciser. Il est choquant et ahurissant d'entendre la délégation du Conseil de sécurité, par la bouche de son chef, se féliciter de la répression sauvage des manifestants non-violents et pacifistes du 30 juin 2005. Le chef de la délégation estime, avec un air pince-sans-rire, que «la police a fait ses preuves le 30 juin dernier.» Il encourage «les brigades intégrées à agir efficacement dans la perspective des élections». En d'autres termes, ces brigades sont préparées, équipées et instrumentalisées dans le cadre d'un agenda caché, et auraient mission de réussir des exploits pareils à ceux qu'avaient réalisés les prétoriens du Togo. En serait-il autrement quand on leur donne une mention très honorable, et qu'on les cite pour leur bravoure du 30 juin 2005?
Il est regrettable que la délégation du Conseil de sécurité ne soit pas gênée d'escamoter les problèmes de fond qui sont cause de l'échec du processus et qui risquent de replonger le pays dans un chaos sans commune mesure avec la «congolisation» des années 1960 s'ils ne sont pas résolus dans un consensus politique scellant la réconciliation et la paix pour tous inclusivement. On tient des propos qui ne sont que des calembredaines diplomatiques endormantes alors qu'il y a péril en la demeure. Les propos tels que «les soldats doivent être payés régulièrement. Le Président Kabila a donné les assurances de la bonne gouvernance et il s'y sent engagé. Un engagement assez fort de sa part pour soutenir cet effort de la bonne gouvernance... Le calendrier de la transition doit être absolument respecté. Je suis surpris qu'on me dise qu'une seule partie des Congolais va participer aux élections. Ce processus repose sur un accord entre les Congolais. On me parle beaucoup de la classe politique et des hommes politiques. On se réjouit de l'enrôlement de 20 millions d'électeurs.»
Soubassement d'un agenda caché
«La Communauté internationale est heureuse d'aider le peuple congolais, car ce peuple mérite qu'on l'aide. Pour atteindre la croissance économique et sociale autour d'un projet commun pour la mise en valeur des richesses du pays. Le problème de l'Udps a été évoqué par plusieurs intervenants. Vous ne pouvez pas demander au Conseil de sécurité de régler des problèmes de politique intérieure du Congo.» Tous ces propos passe-partout sont des contes à dormir debout qui dénotent que le Conseil de sécurité et la Communauté occidentale sont branchés sur un canevas qui n'a rien à voir avec nos propres préoccupations en tant que fils et filles de ce pays. Ces propos sont à l'opposé des réalités déconcertantes du fonctionnement du processus de transition, ainsi que des rapports de l'International crisis Group (I.C.G.) et d'Aldo Ajello. Transformer des loups en bergers pour s'occuper du troupeau est un miracle qui dépasse tout entendement humain.
Dans son rapport confidentiel, Aldo Ajello a suffisamment décrit le labyrinthe de la maffia organisée autour des soldes des militaires et de la mauvaise gouvernance. Les ambassadeurs britannique et français basés à Kinshasa avaient déjà dénoncé sévèrement ces indélicatesse. L'ICG, de son côté, a sonné l'alarme en prédisant, avec des arguments solides, le chaos qui pourrait inévitablement survenir encore en Rdc si l'on tenait à organiser les élections avec le pouvoir en place des belligérants d'hier. On ne peut pas soutenir que New York n'aurait pas eu vent de ces deux rapports parallèles mais complémentaires. Ensuite, le mémorandum de l'Udps remis à la délégation sonne aussi l'alarme à sa façon, et indique les pistes indispensables à suivre pour conjurer l'apparition du chaos. Mais curieusement, les émissaires de New York font semblant de voir tout en rose en RDC. Et pourtant la situation ne fait qu'empirer, et rien de tout ce qu'ils avaient conseillé de faire en novembre 2004 n'a été accompli.
Prétendre que «le problème de l'Udps relève de la politique intérieure du Congo qu'on ne peut pas demander au Conseil de sécurité de régler» est une calembredaine diplomatique fâcheuse et trompeuse. Mais le processus même et les élections dont s'occupe le Conseil de sécurité, ne sont-ils pas des affaires de politique intérieure du Congo? Cette prise de position cousue de fil blanc à l'égard d'un parti politique historique bien assis et très populaire à nul autre second, trahit ainsi l'existence d'une cabale comme le soubassement d'un agenda caché. Le Conseil de sécurité et la Communauté occidentale tirent les ficelles, et frayent résolument la voie au chaos dont les ingrédients, selon tous les observateurs impartiaux, sont déjà dans un état de fermentation très avancé. Ils ferment complaisamment les yeux sur les manquements et errements de ceux qu'ils ont mis au pouvoir. Ils ferment expressément les oreilles au cri de détresse lancé pour la recherche d'un nouveau consensus salutaire. S'ils oeuvraient sincèrement pour la paix et la consolidation de l'intégrité territoriale en Rdc, ils ne pourraient pas parler à la légère du dossier de l'Udps.
Il est troublant d'entendre dire que «la Communauté internationale est heureuse d'aider le peuple congolais pour atteindre la croissance économique et sociale autour d'un projet commun pour la mise en valeur des richesses de son pays». Une pilule difficile à avaler! A moins qu'il ne s'agisse des dirigeants qu'on substitue au peuple et non de ce véritable peuple congolais à qui ils dénient jusqu'à l'exercice de son droit à l'autodétermination sur le sol de ses ancêtres. Mais dans un pays rongé par le chancre de la corruption verticale, les pillages systématiques des ressources nationales, l'anarchie, l'insécurité généralisée, les violations des textes et des droits de l'homme, où l'exclusion des autres est appuyée par les grands de ce monde, quelle croissance économique et sociale profitable aux masses peut-on y espérer?
A la togolaise
Quel projet commun pour la mise en valeur des richesses peut-on y appliquer lorsque les rênes du pays sont tenues par les seigneurs de la guerre soutenus par les Occidentaux envers et contre tous, et qui leur passent tous leurs caprices? On exprime sa surprise d'entendre dire qu'une seule partie des Congolais va participer aux élections. Fausse surprise. C'est ça la vérité. Les 20 millions d'enrôlés dont on se réjouit pour amuser la galerie, sont indémontables, indéfendables et fantaisistes. Même de hauts responsables du Pprd de Joseph Kabila et du Mlc de J-P. Bemba qui s'étaient rendus à l'intérieur, s'étaient aperçus du désordre et des déficiences dans les opérations de la Cei.
Nombreux sont des districts, des territoires et des secteurs ruraux d'accès difficile où la Cei n'est jamais arrivée avec ses équipements problématiques. Il y a eu même des appareils qui auraient disparu des centres d'inscription, d'autres pillés ou incendiés. C'est dans cet imbroglio que par on ne saut quelle magie la Cei a enregistré déjà 20 millions d'électeurs, englobant indistinctement des mineurs, des soldats, des policiers et des étrangers. Voilà l'ambiance qui prélude aux élections chantées «libres, transparentes et démocratiques jamais organisées dans ce pays depuis 45 ans de son indépendance», que nous font miroiter le Conseil de sécurité et l'Union européenne. Non, nous ne sommes pas des naïfs pour nous accommoder de l'ironie et de gober la mystification.
Enfin tout bien pesé, que faut-il retenir de la seconde visite de la délégation du Conseil de sécurité? Il va de soi que contre vents et marées, de gré ou de force, on tient à faire aboutir l'agenda caché d'une cabale. Le scrutin envisagé n'est qu'un simulacre pour atteindre cet objectif à la togolaise. Ne sommes-nous pas maintenant fixés sur le scénario?
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