Yacine ouabed se revendique plus comme un poète populaire que comme parolier. Sa fructueuse collaboration avec le regretté Kamel Messaoudi a donné naissance à des chansons qui ont marqué la scène musicale à l'instar de Ya hasra alik ya denia, Ana wenti ya mesrara et Mehlakoum ya noudjoum elil. Prolixe, il conte son parcours, ses rêves et ses projets
Qu'est-ce qui vous a amené à l'écriture poétique ?
Je suis né dans une famille d'artistes. Très jeune, j'ai été imprégné par la beauté des mots et la richesse de l'oralité. Mon père est quelqu'un qui est profondément marqué par les belles paroles, les maximes et les contes pour enfants. Agé aujourd'hui de 94 ans, il continue de nous transmettre, à mes frères et moi, tout son amour de l'art. Il faut dire aussi que j'ai grandi dans le quartier populaire de Soustara, au coeur de la Casbah, où on s'abreuvait à longueur de journée des qcids des grands maîtres du chaabi qui résonnaient à chaque coin de rue. Il faut souligner que tout ce qui se passait dans le quartier était digne d'une grande pièce de théâtre à ciel ouvert.
C'est ce qui vous a conduit vers le théâtre ?
En vérité, le théâtre était ma première passion. Vers l'âge de vingt ans, j'ai intégré la troupe théâtrale du quartier baptisée «Noujoum El Ghad». Elle était au début dirigée par Hassan Boukara, puis par moi-même. C'est une période dont je suis toujours fier. Nous donnions plusieurs représentations dans la maison de jeunes du quartier et dans les hôpitaux environnants. Les représentations pour les enfants malades étaient vraiment des instants qui sont marqués à jamais dans mon esprit. C'est ainsi que, de 1990 à 1997, je me suis donné corps et âme au théâtre. J'ai cumulé plusieurs activités telles que l'écriture, le montage et l'interprétation des pièces. Mais le poids des contraintes financières, techniques et matérielles m'a poussé à fermer à jamais la porte du 4ème art. Il faut dire que les conditions devenaient vraiment difficiles, malgré tous nos efforts. On n'avait jamais été encouragés par les officiels. Au bout de quelques années, cela, devenait usant.
Pour revenir à vos textes, quelle est votre principale source d'inspiration ?
La douleur a toujours été ma véritable source d'inspiration. L'écriture poétique est pour moi un moyen d'exorciser la tristesse face à l'incompréhension et à l'absurdité du monde qui nous entourent. J'ai souvent constaté que c'est la douleur et la satire qui font bouger les choses. Ecrire, c'est un voyage au fond de mon âme où je ne cesse de découvrir des endroits que je ne connaissais pas. Mais il y a une chose que j'ai du mal à digérer, c'est quand on m'exige d'écrire un texte sur mesure sur un sujet prédéfini. C'est comme si l'on me demandait de voir le monde avec des yeux qui ne sont pas les miens, car je ne peux pas sourire lorsque j'ai envie de pleurer et le contraire est aussi valable.
Pourriez-vous nous parlez de votre collaboration avec Kamel Messaoudi ?
Ma collaboration avec Kamel Messaoudi a commencé en 1994. Depuis notre première collaboration, on a fait un travail fructueux qui n'a été interrompu que par sa mort tragique en 1998. Les chansons étaient des chansons à texte qui n'étaient pas destinées à la danse. Ce qui était un véritable défi à l'époque. Cela m'a permis de faire entendre ma petite voix par des textes chaabis en plein boom de la musique raï. Malheureusement, cette belle aventure a été tragiquement interrompue.
Justement, de 1998 jusqu'à récemment vous vous êtes fait rare...
Il faut dire que l'année 1998 est une année qui est à jamais marquée d'une pierre blanche dans mon coeur. C'est une année fatidique, car, en plus de Kamel Messaoudi, j'ai perdu ma mère le jour du mariage de la fille qui a marqué toute mon enfance. C'est aussi l'année qui marque le début de la traversée du désert. Profondément touché par ces terribles chocs émotionnels, je me suis isolé jusqu'en 2001, où j'ai essayé de remonter la pente en créant mon propre studio d'enregistrement mais j'avais rencontré maintes difficultés et puis j'ai eu un accident de voiture qui a brisé mon élan. Ce n'est que depuis 2003 grâce à des personnes qui m'ont soutenu que j'ai pu (re)remonter la pente.
Après cette traversée du désert, que pourriez-vous dire aujourd'hui ?
Aujourd'hui, les choses se sont sensiblement améliorées. On a donné de la considération à mes textes et c'est ce qui est le plus important pour moi. Je ne fais pas la queue devant la porte. On vient me chercher et on m'ouvre la porte, ce qui n'était pas une évidence il n'y a pas si longtemps.
En ce moment, je suis membre de la commission de l'identification des oeuvres artistiques présidée par Cherif Kortbi. Je participe également avec tout un groupe de chercheurs à la sélection d'un certain nombre de qcidate puisées dans la poésie populaire. Cela permet de montrer la diversité et la richesse des textes qui se déclament sur un fond musical. Il y en a une centaine déjà prêtes dans un coffret de 20 CD accompagnées des biographies de leurs auteurs. Maintenant, on a entamé le deuxième coffret. Le produit sera certainement finalisé au cours de l'année 2006.
Que pensez-vous de la situation des droits d'auteur dans notre pays ?
Il faut dire que le piratage est un fléau mondial qui n'épargne pas l'Algérie. Maintenant que je travaille au sein d'une commission de l'Office national des droits d'auteur (ONDA), je connais parfaitement mes droits. Il faut savoir que ce n'est pas au chanteur de payer les textes qu'il chante. C'est l'éditeur qui
doit déclarer le nom du parolier à l'ONDA pour qu'il puisse toucher ses droits. Mais, malheureusement, dans notre pays, les paroliers sont souvent occultés et ne sont pas déclarés. C'est ce qui fait qu'ils ne voient jamais le fruit de leur travail. Le message que je voudrais transmettre à ceux qui ont de réels potentiels et qui veulent percer, c'est de ne pas baisser les bras.
Le plus important ce n'est pas de devenir une star, c'est plutôt d'être respecté en tant qu'artiste.
Quels sont vos autres travaux ?
En 2005, j'ai écrit les paroles de Ya hafid ya s'tar pour le générique de la caméra cachée de Belkacem Hadjadj. Précédemment, j'avais écrit les paroles du générique du feuilleton le Joueur réalisé par le regretté Djamel Fezzaz.
J'ai participé à l'écriture de textes pour les compositeurs Cherif Kortbi, Mohamed Guechoud et Kouider Bouziane. J'ai également écrit des textes pour Nada Rihane, Omar Silem, Abdelmadjid Meskoud, Didine Karoum et d'autres chanteurs. J'ai aussi, à l'époque, étroitement collaboré en tant que
coproducteur dans l'émission Kahwa we latey de Sid Ali Driss diffusée sur la Chaîne III et dans l'émission Fen bladi de radio El Bahdja.
Quels sont vos projets ?
En 2003, j'ai tenté l'expérience d'enregistrer les déclamations de mes poèmes sur cassette audio en trois volumes. Malheureusement, il y a eu un problème de distribution.
En ce moment, je suis en contact avec un jeune éditeur qui dirige les éditions Tribale pour un nouvel enregistrement de mes poèmes. Je suis également en contact avec la direction de la Bibliothèque nationale pour la publication d'un recueil de mes poèmes. Aujourd'hui, mon rêve est que les artistes algériens, surtout ceux qui travaillent sans relâche, puissent participer à l'édification d'une culture algérienne forte.

Comments Post a comment