Fraternité Matin (Abidjan)
Jean-Claude DJEREKE - Ecrivain et chercheur
24 Novembre 2005
opinion
Abidjan — Quand, à Guessiguié, Mamadou Koulibaly s'oppose à la nomination du nouveau Premier ministre par la communauté internationale et invite à résister à la France paternaliste, raciste et affairiste de Jacques Chirac, il montre qu'il est cohérent et constant dans ses prises de position.
Koulibaly est, en effet, le seul Ivoirien ayant quitté Marcoussis avant la fin de cette rencontre bizarre afin de ne pas cautionner le coup d'Etat constitutionnel de Pierre Mazeau contre la Côte d'Ivoire. Quelques semaines après, il publiait (en collaboration avec Gary K. Busch et Antoine Ahua) La guerre de la France contre la Côte d'Ivoire dont la thèse centrale peut s'énoncer comme suit : puisque c'est la France qui nous fait la guerre, c'est avec elle que nous devons discuter et non avec les Ouattara, Soro et autres pions.
C'est encore lui qui a prédit que, quelles que soient les concessions qui seront faites par Laurent Gbagbo, les terroristes ne déposeront jamais les armes. De fait, le pays est toujours coupé en deux malgré l'amnistie accordée aux insurgés, l'entrée de ces derniers dans le gouvernement (décision ô combien immorale!), la révision de certaines lois, l'acceptation de la candidature de M. Alassane Ouattara à l'élection présidentielle, etc. Le président de l'Assemblée nationale fait enfin partie de ceux qui ont compris les vraies raisons de cette guerre injuste et abjecte : notre volonté de nous prendre en charge au lieu d'en passer toujours par l'ancienne puissance colonisatrice, traiter d'égal à égal avec n'importe quel Blanc, que nos richesses agricoles, minières et énergétiques profitent à tous les Ivoiriens et pas seulement aux dirigeants français (droite et gauche confondues) et à une minorité d'Ivoiriens corrompus et complexés, élargir le cercle de nos partenaires, faire ce qui est bon pour les Ivoiriens, etc. Jamais Koulibaly ne s'est départi de cette perception des choses tout comme il n'a jamais demandé que la Côte d'Ivoire rompe ses relations avec la France.
Ce qu'il demande -et tout homme sensé ne peut qu'être d'accord avec lui-, c'est un changement de comportement de part et d'autre : d'une part, que les Africains arrêtent de trembler et de faire la courbette devant n'importe quel petit Français, qu'ils fassent passer l'intérêt général avant leurs intérêts personnels, que le droit l'emporte sur les petits arrangements politiques, etc. ; d'autre part, que l'ancienne puissance coloniale tourne le dos à l'arrogance, à l'infantilisation des Africains, à l'injustice (nos matières premières achetées à vil prix) et à la prétention de savoir et de dire ce qui est bon pour les Africains. Cette cohérence et cette constance, je ne les ai pas toujours vues chez notre président de la République. Avant de donner quelques exemples pour étayer ma thèse, je tiens à dire que j'ai été touché quand Laurent Gbagbo a écourté sa visite en Italie en septembre 2002 pour rentrer dans son pays qui venait d'être lâchement attaqué. Peu de chefs d'Etat africains ont fait montre d'un tel courage, d'un tel patriotisme et d'un tel sens du sacrifice. J'ai applaudi quand il refusa d'aller à Abuja pour le sommet de la CEDEAO qui, à mon avis, n'avait aucun sens dès lors que le président Thabo Mbeki avait clairement indiqué d'où venaient les blocages du processus de paix. Réticent au départ, je finis par accepter tous les déplacements qu'il eut à faire ici et là parce que c'était sa façon de contribuer à trouver avec d'autres une solution à notre problème. Et on trouverait encore d'autres qualités dont notre président a fait preuve au cours de cette crise.
Cela dit -et c'est là où je voudrais faire un parallèle avec Mamadou Koulibaly-, j'ai l'impression (je dis bien « impression ») que notre président n'est pas toujours cohérent et constant, ce qui pourrait avoir pour conséquence de démobiliser et de décourager tous ceux qui l'ont soutenu jusqu'ici. Deux exemples suffiront à l'illustrer : par exemple, comment peut-on dire (et cela est vrai) que la Côte d'Ivoire a été attaquée à partir du Burkina Faso et féliciter Compaoré avant même la proclamation des résultas de la dernière présidentielle ? On ne félicite pas une personne qui non seulement héberge des gens qui n'ont pas renoncé à vous renverser mais fait partie des Africains que la France utilise pour déstabiliser les présidents désireux de briser « les servitudes du pacte colonial » (M. Koulibaly). Je serais à la place de Gbagbo que j'aurais parlé à ce monsieur comme le président vénézuélien Hugo Chavez parla récemment à son homologue mexicain Vicente Fox. Le second exemple date de l'an dernier. Contre toute attente, en effet, Laurent Gbagbo revint sur sa décision de limoger des ministres incompétents et payés à ne rien faire. Décision qui avait été bien accueillie par la majorité des Ivoiriens.
Au cours d'une cérémonie de dédicace, je fis alors remarquer que, en reprenant ceux qu'il avait virés parce que des gens le lui auraient demandé, L. Gbagbo semblait donner raison à ceux qui pensent qu'il n'a pas encore l'étoffe d'un chef, c'est-à-dire qu'il n'a pas encore atteint la dimension des Paul Kagamé, Yoweri Museveni, Robert Mugabe, Fidel Castro, Ariel Sharon, Ignacio Lula , Thabo Mbeki et autres Chavez qui vont jusqu'au bout quand ils prennent une décision et ne se laissent impressionner par personne. Je pourrais parler aussi de sa décision de réparer les établissements français endommagés en janvier 2003. Pour moi, cette décision est inopportune et choquante quand on sait que J. Chirac n'a pas encore réparé nos aéronefs et que, surtout, il n'a pas abandonné l'idée de chasser L. Gbagbo du pouvoir. Je pourrais évoquer également la réconciliation et le pardon auxquels le président, sa femme et Blé Goudé invitent les Ivoiriens ces temps-ci.
Je ne suis pas contre la réconciliation et le pardon mais je me permets de rappeler qu'on se réconcilie plus facilement avec celui ou celle qui reconnaît et avoue le mal qu'il (elle) a fait, répare ce qui peut l'être et demande sincèrement à être pardonné (e). La paix est difficile à faire avec celui qui a tué et refuse de déposer son arme. Est donc indigne de l'homme la paix à tout prix, la paix qui refuse qu'on sache qui a fait quoi, la paix qui occulte la vérité et qui renvoie dos à dos le bourreau et la victime. Les morts et les blessés de cette guerre ne méritent pas que nous fassions la promotion d'une paix à tout prix parce qu'elle ne serait ni vraie, ni durable. Je ne suis pas opposé à une réconciliation avec la France mais à condition de juger et de sanctionner ceux qui ont donné l'ordre de tirer sur les Ivoiriens en novembre 2004, à condition que la Côte d'Ivoire soit dédommagée pour les avions sauvagement détruits, à condition que la France accepte notre désir légitime de nous auto-déterminer.
Pour que ce mot d'auto-détermination ne soit pas un slogan creux, une simple incantation, je propose en conclusion que nous nous employions dès maintenant à chercher par nous-mêmes les voies et moyens de sortir de cette crise car ce n'est pas l'ONU qui y mettra fin. L'organisation des nations unies n'est en Côte d'Ivoire que pour s'enrichir et faire du mal à certaines jeunes filles prêtes à tout aujourd'hui pour sortir de la pauvreté et de la misère. Oui, c'est à nous, Ivoiriens, de mener le combat si bien commencé jusqu'au bout, le combat de la vraie indépendance. Cela suppose que nous soyons davantage cohérents et constants, c'est-à-dire que notre oui, soit oui et notre non, non. Cela suppose aussi que le sommet soit constamment à l'écoute de la base et ne pose pas d'actes importants sans l'avis de cette dernière. Cela suppose enfin que les dirigeants ne vivent pas dans un luxe insolent pendant que le petit peuple se débat dans une misère déshumanisante. A ce propos, il est bien beau de dire que les fonctionnaires continuent à être payés. Mais les autres Ivoiriens (étudiants, chômeurs, paysans, entrepreneurs, etc.) ont-ils aujourd'hui les moyens de se soigner, de se nourrir, de voyager, etc. ?
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