Le Journal de l'Economie (Dakar)

28 Novembre 2005

Afrique: France : de la fracture sociale à la facture culturelle

opinion

Dakar — La violence de la révolte des jeunes des banlieues françaises est inacceptable et intolérable.

Elle n'en constitue pas moins un énorme défi pour la France qui étale, à la face de l'opinion mondiale, les failles et limites de son modèle tant vanté d'intégration des immigrés. Bâti sur le concept ancien d'assimilation aux valeurs républicaines et à l'identité françaises, qui a déjà fondé le système colonial français, cet ambitieux paradigme dépasse la simple convergence économique et sociale pour embrasser et chercher à forger le tréfonds culturel des nouveaux venus dans l'espace français.

Par ce fait, la France a toujours cherché à affirmer son exception, en se distinguant très nettement du modèle anglo-saxon adepte du communautarisme et de l'acceptation des différences culturelles et de l'autonomie de gestion. En même temps, ce choix lui impose un supplément d'effort et, surtout, un devoir de justice et de préservation absolue de l'égalité des chances entre tous les citoyens, anciens et nouveaux, sans lesquelles la proclamation du projet d'assimilation ne serait rien d'autre qu'une vaine rhétorique.

Par leur soulèvement qui a duré plusieurs semaines, les jeunes Français issus de l'immigration ont voulu manifester, clairement et crûment, aux autorités publiques leur doute sur la réalité du modèle d'intégration officiellement affiché. Ils ont aussi cherché à souligner l'inadaptation des solutions jusqu'ici apportées à leurs problèmes de tous ordres et dont le cour réside dans le sentiment de rejet de la société française à leur encontre. A la fracture sociale, chère à Jacques Chirac, qui sépare, de façon verticale, les riches et les pauvres, vient ainsi se greffer une béante fracture culturelle qui, de manière horizontale, divise de fait la société française entre les "inclus culturels" (les Français de souche et les immigrés d'origine occidentale qui, paradoxalement, se diluent très vite dans la société) et les "exclus culturels" (tous les autres) qui composent ce qu'on peut appeler la France périphérique.

Détenteurs, pour une bonne partie d'entre eux, de la citoyenneté française, ces derniers n'en demeurent pas moins très à l'étroit dans un pays, la France, qui leur montre, chaque jour, par des faits (la discrimination à l'embauche) et gestes (le soupçon que la police fait peser en permanence sur eux, à travers ses contrôles), qu'ils ne sont pas des citoyens comme les autres. La gaffe calculée du ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy, qui a usé, maladroitement et opportunément, du terme de "racaille" (qui se traduit en rebut et en ce qu'il y'a de plus abject dans la société) pour qualifier les émeutiers qui brûlent des voitures, symbolise parfaitement ce sentiment de mépris.

Conscients du malais banlieusard et des risques qu'il fait peser sur la sécurité publique, les gouvernements français successifs ont multiplié les initiatives et programmes. Une politique de la ville axée sur le développement social des quartiers et sur la rénovation de l'habitat a été mise en place au cours des vingt dernières années, ainsi que des mesures d'incitation pour attirer les entreprises et les emplois dans les banlieues pauvres (dénommées "zones franches") qui accueillent pour la plupart des familles d'immigrés. Malgré les sommes colossales engagées, la défiance des immigrés ne s'est pas pourtant amoindrie, devant le constat qu'ils ne peuvent pas, à compétence égale avec les Français de souche, dépasser un certain palier ("le seuil de l'exclu culturel") dans l'entreprise ou dans les services publics, qu'ils sont enfermés dans des ghettos, même rénovés, et que leur dispersion dans les banlieues aisées ne s'effectue que difficilement, devant la résistance de certains élus et de leurs administrés.

Tout ceci prouve que la seule et unique voie pour la France de combler le vide qui le sépare de ses immigrés est de leur redonner confiance en faisant de leur différence culturelle un atout dont il faut s'enrichir (la francophonie le fait si bien avec le patrimoine culturel africain) et non un handicap. Au demeurant, ce serait illusoire de décréter la fin de l'histoire en cherchant à fixer pour de bon ce qu'est l'identité française et d'imposer à tout nouveau citoyen de s'y adapter entièrement. Car cette identité a évolué au gré des siècles et continuera à le faire sous l'effet d'influences de nature différente. Le corollaire de tout cela, c'est que les immigrés et leurs enfants doivent pouvoir vivre parallèlement l'enracinement dans leur culture d'origine et l'ouverture à la culture française. La France doit également leur aménager le cadre idoine pour leur permettre de remonter, comme tout citoyen français, l'échelle sociale, grâce à l'éducation, à l'insertion professionnelle et à la mixité du logement, et occuper, dans toutes les sphères de la société, les positions dignes de leurs talents.

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