Propos Recueillis Par Mbagnick Ngom
30 Décembre 2005
interview
«En Afrique, on fait un film en pensant à des publics. On ne crée pas dans l'absolu...». Chef de la division Cinéma et des médias de l'Organisation internationale de la Francophonie, Mme Suad Hossein fait le constat et note que cette stratégie crée un profond malaise dans le milieu du septième art. Dans l'entretien qui suit, Mme Suad Hossein, qui a récemment séjourné à Dakar dans le cadre de la troisième session annuelle de la commission du Fonds francophone de production audiovisuelle du sud (14-17 décembre), soutient que les réalisateurs doivent reconsidérer leur public dans l'approche de leur travail, pour «sortir de ce piège».
Quel rôle peuvent jouer le cinéma et l'audiovisuel dans la diversité culturelle ?
Leur rôle est crucial et important car l'image est un formidable outil de communication, d'échange, d'ouverture à l'autre et de compréhension de soi-même. Mais c'est aussi, et il ne faut pas l'oublier, un formidable moyen de formatage des individus et de contrôle car qui contrôle «l'image», contrôle le monde. On le voit dans la bataille que se livrent les chaînes d'information mondiales. Et le cinéma n'est pas en reste car il parachève le travail fait par «l'information». Il prépare avec plus ou moins de finesse les esprits à revoir l'information, à s'offrir une certaine conception du monde. C'est vous dire que l'image est au coeur de ce combat en faveur de la diversité culturelle et pour laquelle la Francophonie s'est mobilisée avec tant d'efficacité. Et ce, dans la mesure où elle offre la possibilité de respecter les identités culturelles en évitant l'uniformisation.
Pensez-vous que l'état actuel du cinéma africain lui permet de jouer un rôle prépondérant dans cette politique devant favoriser le dialogue des cultures ?
Le cinéma africain n'est pas à sa meilleure forme. Il a atteint dans le passé un niveau, une fraîcheur, une vérité qu'il a malheureusement un peu perdus aujourd'hui. Et je le déplore. Mais ne soyons pas défaitistes. Pour autant, je sais qu'il se trouve dans une situation critique dans la mesure où il ne s'est pas renouvelé. Il y a une reprise jusqu'à l'usure des ficelles qui ont fait les heures de gloire du cinéma africain.
Qu'est-ce qui, à votre avis, explique cette situation ?
Ces errances sont, à mon avis, dues à l'absence de public. On fait un film en pensant à un public, à des publics. On ne crée pas dans l'absolu. Le malaise vient de là. On crée pour qui finalement ? En l'absence d'un public, les réalisateurs ont consciemment ou inconsciemment fini par confondre «financeurs» et publics. Séduire les jurys de commission est devenu peu à peu une fin en soi. Or une commission de sélection aussi variée et professionnelle soit-elle, ne saurait remplacer le verdict du public. Les professionnels du cinéma africain ont pris conscience de cela. Et ils cherchent à sortir de ce piège. Une nouvelle génération viendra donner un souffle nouveau. C'est inexorable. Cela ne signifie pas que les plus âgés ont «fauté» car le talent n'a rien à voir avec les générations. Par exemple, Sembène Ousmane ne sera jamais «dépassé». Son implacable logique, sa limpidité, l'efficacité de sa mise en scène sont autant d'éléments qui le placent en dehors du temps.
Les réalisateurs africains sont des hommes africains avant tout. Ils vivent et subissent les mêmes contradictions que tous les Africains.
Le cinéma africain, au-delà de la production, est aussi confronté au problème des salles...
Vous avez parfaitement raison de souligner cet aspect. En un moment, la Francophonie, avec le concours de certains partenaires, s'était fixée de ramener le cinéma africain dans les salles africaines. Ce programme ambitieux, appelé «Cinéma Africa», avait, entre autres objectifs, celui de replacer le cinéma africain dans une logique économique pour à terme le libérer des financements institutionnels. Ce programme ambitionnait aussi de rénover le parc de salles en Afrique et par effets induits d'amener les réalisateurs à reconsidérer leur public dans l'approche de leur travail.
Où-est-ce que vous en êtes avec ce programme ?
Aujourd'hui, le programme Cinéma Africa cherche un nouveau souffle. Beaucoup de professionnels sont inquiets et sont conscients que sans dispositif de diffusion, c'est toute la raison d'être des appuis à la production qui est à terme menacée, voire remise en cause. C'est pourquoi, une réponse urgente s'impose.
Qu'est-ce qu'il faut par ailleurs faire pour améliorer la qualité des films ?
Pour certains professionnels, l'amélioration artistique de la production cinématographique passerait par une augmentation quantitative de la production. Par exemple, le fait de réaliser plus de films à petits budgets, capables de garantir un retour sur investissement rapide, pourrait donner un coup d'accélérateur à la production. Ce qui, à terme, pourrait se révéler profitable pour le cinéma africain notamment avec l'utilisation des nouveaux moyens technologiques qu'offre le numérique. Car, il est vrai que produire plus, c'est produire mieux. Aujourd'hui, la production d'une dizaine de films par an, notamment au niveau de la zone subsaharienne, est trop peu pour espérer des oeuvres marquantes. Mais pour d'autres acteurs, le problème réside dans la formation et le renforcement des compétences. Ils sont nombreux, ceux qui estiment qu'il appartient à la Francophonie de résoudre tous les problèmes qui se posent aux professionnels. Et qu'elle doit soutenir les associ ations professionnelles pour leur permettre de devenir des forces de proposition vis-à-vis des décideurs. A leur avis, il incombe à la Francophonie de sensibiliser les pouvoirs publics à la nécessité de mettre en oeuvre des politiques culturelles appropriées pour le développement du cinéma. Mais également la Francophonie doit créer des dispositifs de formation techniques, artistiques, manageriales bien conçues pour les jeunes et augmenter l'enveloppe budgétaire allouée à la formation, etc.
Quel est le montant de cette enveloppe ?
La Francophonie dégage 2 millions 500 mille euros par an, soit environ un milliard 700 millions Fcfa. Ce qui permet d'appuyer la réalisation de quinze films et d'une cinquantaine de productions audiovisuelles.
Pensez-vous qu'il suffit d'injecter de l'argent pour booster la production de films de qualité ?
La réflexion est déjà entamée. Et certains professionnels considèrent que la Francophonie devrait être plus sélective et ne financer qu'un nombre réduit de films susceptibles d'atteindre un vaste public. Outre, une subvention plus importante, ces films pourraient bénéficier d'un accompagnement artistique notamment pour en perfectionner l'écriture. Car la faiblesse des ressources financières de la Francophonie ne doit pas l'empêcher d'être ambitieuse d'autant que le cinéma d'Afrique du Sud semble en plein essor. Aujourd'hui, il n'y a pas de solution miracle, il n' y a que des voies qu'il s'agit d'exploiter simultanément. C'est par les effets conjugués de toutes ces voies que le paysage audiovisuel et cinématographique africain sera modifié durablement.
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