Notre Voie (Abidjan)

Côte d'Ivoire:La solution par le chemin paradoxal

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31 Décembre 2005


éditorial

Après le "Enfin, la Côte d'Ivoire a son nouveau Premier ministre" (du 4 décembre 2005) vint le "Enfin, le Premier ministre, Charles Konan Banny, a formé son gouvernement" (du 28 décembre 2005).

Comme les trains, un "enfin" peut en cacher un autre. Il était temps et le temps presse, ne vous y trompez pas, Monsieur le Premier ministre ! Comme dans la nature où il y a un peu de tout, dans ce gouvernement il y a certes nos goûts mais il y a aussi nos dégoûts. Même si ceux-ci ne se discutent pas, je suis de ceux qui pensent que les goûts de Banny vont faire remonter (hélas) dans la mémoire blessée des ivoiriens la mauvaise image qu'ils ont de ces gouverneurs de la BCEAO qui deviennent soudainement et tout à coup Premiers ministres dans leur pays et qui, en fin finale, s'y comportent en messie, en prophète. L'histoire est souvent répétition et la répétition (n'est-ce pas) est une vertu pédagogique. Sur le propos, l'histoire de cette guerre France/Côte d'Ivoire qui se personnalise a ussi en Chirac/Gbagbo, me fait penser à l'éternelle histoire de Tom et Jerry, dessins animés qu'adore mon fils Momo. Le chat ne parvient pas à attraper la souris. La souris, quant à elle, n'est jamais assez grosse pour le dévorer, mais elle est là, toujours là et bien là. Et je comprends les ivoiriens patriotes qui, à l'annonce des noms dégoûts du gouvernement-Banny, sont descendus dans les rues d'Abidjan pour crier leur colère et leur indignation. A raison. Pour eux (comme pour moi), Banny, non content d'avoir jeté des litres d'essence sur les acquis de la résistance patriotique, se met maintenant à jouer avec les allumettes J'y reviendrai une autre fois.

Pour l'heure, intéressons-nous à la première déclaration de Banny après le premier conseil des ministres. Mes oreilles exercées de linguiste y ont enregistré un "détail savoureux", mais hélas imbibé d'une rhétorique (ou façon de parler) monocorde, lassante et ennuyante. Lecteurs miens prenons notre courage à deux mains et lisons ce qui suit : "Le dialogue est un élément important quand on veut aller loin. Les affrontements, les ivoiriens en sont fatigués. Le chemin médian, le chemin paradoxal, c'est-à-dire le chemin par lequel vous passez, il n'y a pas d'autres chemins. C'est ce chemin-là que j'ai emprunté. C'est un chemin difficile. Mais c'est un chemin porteur. Et c'est cette voie-là que je voudrais proposer et l'offrir à la Nation ivoirienne" (cf. "Notre Voie" n° 2275 du 29/12/05).

Lecteurs miens, le détail savoureux, sans doute une philosophie pour la sortie de crise, est bien le syntagme (ou groupe de mots) : "le chemin paradoxal". Qui Banny veut-il endormir ? En quoi un chemin médian (c'est-à-dire entre deux chemins) peut-il être paradoxal ? "Le chemin paradoxal" est-il syntaxiquement une paraphrase économique du syntagme "le chemin des paradoxos", comme l'est le syntagme "la viande bovine" pour "la viande de boeuf ?" Le paradoxal tient on le sait du paradoxe (du grec "paradoxes", c'est-à-dire "contraire à l'opinion commune", "être ou fait qui heurte le bon sens"). Banny a des problèmes avec les mots et c'est le cas ici où il récite mal sa leçon économique. Rien d'étonnant et je l'ai déjà relevé dans ces colonnes miennes, la logique des billets de banque n'est pas du tout la logique des mots et de la rhétorique. L'argent (dit-on) n'a pas d'odeur, les mots si. En témoignent des mots comme "Licorne", "Rebelle", "merde", "guerre" qui puent.

Disons "djamo djamo !", "i ni tché !" (salut et courage) à Banny dans son "chemin paradoxal". Un autre mot à inscrire sur mon calepin de mots passants à côté de mots comme "chemin de (la) croix, chemin de Damas, chemin solitaire, chemin de Ménêkré, chemin critique, droit chemin " et j'en passe. Sans oublier "les chemins de ma vie" d'un certain Henri décadent. Que de chemins ! Pour se frayer son chemin, Banny s'inspire-t-il du grand poète espagnol des années trente (30), Antonio Machado, qui disait ceci : "Voyageur, il n'y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant (pas après pas)".

Lecteurs miens, vous l'avez compris, à chacun son chemin, comme à chacun son destin. Et, comme un chemin est fait pour être parcouru, comment Banny va-t-il parcourir le sien appelé (absurdement) "le chemin paradoxal ?" Dans son commerce quotidien avec le président de la République, Laurent Gbagbo (qui reste un homme en clair avec lui-même), va-t-il le faire en duo ou en duel ? Vu la tournure que prend l'actualité politique depuis quelques jours, la question mérite d'être posée. Je me souviens que, lors de ses consultations avec les partis politiques, Banny a dit à qui voulait l'entendre qu'avec Laurent Gbagbo, il ne travaillera ni en duo, ni en duel, mais en tandem. Le dire, c'est annoncer une troisième voie, une couleur qui est celle de l'indépendance et de la liberté d'action. Le choix du mot "tandem" n'est donc guère neutre dans la bouche de Banny. J'y reviendrai. Pour l'étymologie, sachons que le mot "tandem" est un mot anglais issu du latin "tandem" qui signifie "enfin" pris au sens de "à la longue, en longueur". De nos jours, il désigne une bicyclette à deux sièges et deux pédaliers placés l'un derrière l'autre. Dans le langage courant, il se dit de deux personnes associées, d'un couple et par extension d'un ensemble composé de deux éléments complémentaires qui, à la limite, ont leur sort lié.

Sous l'angle de ces définitions, l'on voit que Banny (qui n'est pas de la même famille politique que Laurent Gbagbo) est mal placé pour parler de "tandem". Le dire n'est pas seulement malhonnête, c'est aussi afficher vanité et prétention. Dans un tandem, le principe de la substitution (pédaler ensemble ou pédaler chacun à son tour) fait des deux pédaliers des synonymes, des égaux avec les mêmes droits ou charges et non des rivaux, car devant pédaler dans la même direction. En d'autres termes, un tandem Gbagbo-Banny donne à Banny le statut de "Président-bis". Il en a conscience, et il sait ce qu'il dit et fait. En témoigne la bataille de fauve affamé qu'il a engagée contre le chef de l'Etat pour le contrôle total du ministère de l'Economie et des Finances. Presque un bras de fer grotesque et incongru.

A sa menace réelle de démission, le chef de l'Etat, qui ne s'est pas laissé distraire, lui a demandé hic et nunc de lui envoyer sa lettre de démission. Du tac au tac, et le premi er duel s'arrête là. A Banny, Banny et demi Il semble que, depuis ce jour (dimanche 25/12/05), du côté du palais présidentiel, Banny a déjà perdu en influence ce qu'il a gagné en indépendance. Or, dans un tandem on ne parle pas d'indépendance. Ah, la soif du pouvoir quand tu nous tiens ! N'oublions pas que Banny a lorgné le fauteuil présidentiel. A défaut d'y être, il a obtenu pour l'instant une chaise, la première des chaises. Donc, tout n'est pas perdu car de sa chaise si proche, il a tout le temps de regarder, de voir comment on s'assoit dans le fameux fauteuil, enjeu de lutte. Il prend son temps, traîne les pieds, il sait pourquoi. C'est quand même curieux pour un banquier pour qui tout se fait en courant.

Même pour les comptes qui sont courants En fin finale, Banny est pour le président de la République et le FPI un adversaire politique et non un allié, comme il veut le faire croire. L'évidence est là et ne nous laissons pas endormir. En choisissant la solution par le c hemin paradoxal, Banny marque publiquement son refus d'être "un homme-lige" de Laurent Gbagbo et de s'écraser devant lui. Toute chose qui l'éloigne des mots "tandem" et "duo", lesquels évoquent "franche collaboration, relation complice " et le rapproche totalement du mot "duel", du latin "duellum", forme archaïque de bellum, "guerre", qui évoque rapport de force, défiance. Or, Banny est un produit paradoxal du duel qui oppose la France à la Côte d'Ivoire. Engagé comme il est dans son "chemin paradoxal", je suis de ceux qui pensent que seul banny peut arrêter banny qui, chemin faisant, (re) pensera plus au chemin présidentiel qu'à sa feuille de route. Ah, si ses anges gardiens pouvaient lui susurrer de quitter le chemin paradoxal pour celui de la "loyauté !" Qu'elle est reposante, loyauté, aimait soupirer Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre de Jacques Chirac A méditer.

Voilà, lecteurs miens, l'économie de ce que j'avais à dire de la semaine politique. Bonne et heureuse année et que Dieu vous bénisse !

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