Dr Matar GUEYE Marseille, France
2 Janvier 2006
opinion
Mon professeur de thèse, Jacques Chabot, disait que ce sont les jeunes cons qui font les vieux cons, pour signifier que l'âge ne rend pas imbécile; que l'imbécilité est une nature, à tout le moins une culture et un état d'esprit qui peut frapper aussi bien les jeunes que les vieux.
Parmi ceux qu'on appelle les faucons du Palais, il y en a un ou deux qui sont de vrais tarés et pas mal d'autres qui sont des faux cons qui jouent avec les nerfs des hommes politiques, des journalistes et des esprits libres. Qui n'a pas réalisé que «Jaxaay» - ce plan qui va coûter 52 milliards de francs Cfa - est la traduction maladroite ou allusive de faucon? Il ne désigne pas l'épervier, mais le faucon qui plane au-dessus de ses victimes potentielles, l'oeil aux aguets, serres acérées et bec crochu, prêt à fondre sur sa proie démunie et diminuée par la faim, la soif, l'âge, la maladie ou les inondations. C'est tout le sens des déclarations prêtées au président Wade: les maisons «Jaxaay» ne seront pas gratuites. Alors, à qui va profiter tout l'argent public investi dans le projet? Aux prédateurs, loin d'être cons,mais véritables oiseaux de mauvais augure?
Les faucons et les faux cons du Palais jouent les intérêts de l'Etat - Etat auquel ils se confondent et qui serait leur propriété exclusive - contre ceux de la nation. Leur entêtement à imposer leur volonté de puissance ne traduit que leur conviction que le pouvoir appartient à ceux qui le détiennent déjà. Dès lors, les élections sont une perte d'argent et de temps, car elles empêchent le "Vieux" de travailler et mobilisent inutilement les énergies des pauvres citoyens qui ne demanderaient qu'à travailler, toujours travailler Ils sont persuadés que nul, actuellement, ne peut faire mieux qu'eux en matière de gestion du Sénégal. Mais comment peut-on gouverner un peuple et lui promettre le changement si, parmi la dizaine de millions de citoyens que compte la nation, il n'y en a pas un seul qui soit capable de diriger mieux, sinon autant que le Pds qui, paradoxalement, se singularise par sa propension à tout régler par la violence et la force et par «la maigreur dérisoire de son bilan positif»,pour parler comme Joseph Ki-Zerbo ?
Dans la logique des faux cons du Palais, la démocratie est budgétivore et les élections - qui sont gagnées d'avance par les tenants du pouvoir - ne méritent pas d'être organisées pour engloutir 14 milliards. S'ils vont jusqu'au bout de leur logique monocratique et autoritaire, ils nous diront bientôt qu'il n'y aura point d'élection présidentielle en 2007, car le risque est grand qu'elle perturbe l'ordre public et entraîne le pays dans la guerre civile. La majorité mécanique votera, alors, comme à l'accoutumée, une prorogation de tous les mandats électifs jusqu'à nouvel ordre si la Constitution n'est pas suspendue et l'Etat d'urgence décrétée Ce n'est pas une simple vue de l'esprit! Les faucons parlent comme des démocrates et agissent en autocrates, tous. Ils croient en réalité très peu en leurs chances de succès lors d'élections transparentes, démocratiques et sincères. Et ils ne sont pas prêts à partager le pouvoir. Il leur reste la voie de la corruption des grands électeurs et des porteurs de voix ou, à défaut, des bourrages d'urnes, de la fraude massive par manipulation informatique et du coup de force qui enverrait toute opposition et tout contre-pouvoir en prison ou au cimetière.
Il faut qu'ils se reprennent pendant qu'il est encore temps, car ils n'échapperont pas à leur propre violence. Je leur conseille de lire les écrits de René Girard sur le sujet pour savoir que la violence est plus forte que les faucons, qu'elle se nourrit de sa propre cinématique, de sa dynamique interne; qu'elle aura toujours besoin de plus de violence pour se justifier; qu'elle ouvre le cycle infernal et sans fin de la haine, de la vengeance et de la vendetta. Que personne ne se prenne pour assez rusé pour déclencher la violence et, ensuite, la contrôler à sa guise. Dans ce genre d'histoires, on sait comment et quand cela commence, mais jamais quand ni comment cela va s'arrêter. La violence est un monstre qui se nourrit de ses enfants adultérins et incestueux.
Beaucoup en Occident pensent que la démocratie est un privilège réservé aux sociétés civilisées et qu'elle ne pourrait prospérer sous les Tropiques. Ils nous regardent et attendent que ça pète au Sénégal pour nous le rappeler, preuve à l'appui. Il appartient au président de la République de mettre fin à la dérive constante qui éloigne de plus en plus le pays et son beau peuple de la tranquillité tant souhaitée par les grands esprits et les saints de toutes confessions. C'est sa responsabilité historique. Au moment même où l'on le soupçonne et l'accuse d'avoir jalonné son parcours vers la présidence de quelques cadavres bien encombrants, ce serait une catastrophe monumentale, une grosse tache historique, qu'il restât au pouvoir, assis sur des dépouilles.
La démocratie a un coût et des contraintes. Je demande au président Wade de saisir l'occasion des fêtes de fin d'année et de Nouvel an pour appeler, sincèrement, au rassemblement pour une gouvernance d'unité nationale. Je lui demande de s'élever, réellement, au-dessus de la mêlée, tel un véritable épervier, pour ne voir que les intérêts du Sénégal et des Sénégalais, intérêts qui ne se limitent nullement à ceux de sa famille et de ses partisans. Le Sénégal est un bien précieux et la démocratie une conquête fragile. Tous les deux sont bien au-dessus de tous en tant qu'ils transcendent et traversent tous les partis.
Le président de la République doit - parce qu'il a le pouvoir et en a le pouvoir - faire baisser les tensions politiques et sociales en appelant chacun à jouer son rôle, pleinement. Aussi bien la Presse que l'Opposition, la Société civile (Ong, syndicats, mouvements confessionnels ) que les organes de régulation que sont la Justice et les autres corps constitués. Le dialogue avec l'opposition républicaine doit être permanente et sans condition. Vous devez, Monsieur le président de la République, la recevoir chaque fois qu'elle le demande, sans temporiser, ou l'inviter à la Présidence, dès que la situation le commande, pour prendre son avis sur les grandes questions qui engagent le devenir du pays. C'est cela la démocratie consensuelle et un président au-dessus de la mêlée.
L'intelligence politique commande de toujours rechercher les consensus porteurs de progrès et de paix, même s'il faut pour cela «perdre du temps» et un peu de son pouvoir personnel. On ne dirige pas un peuple vers le changement par la menace, la pression psychologique et la contrainte. Quand on va au combat, on doit aussi se préparer mentalement à le perdre. Les élections à venir sont ouvertes. Le peuple attend toujours des changements significatifs dans son quotidien et il est possible qu'il vous préfère quelqu'un d'autre à la tête du pays. Ce ne serait ni ingratitude ni casus belli. Abdou Diouf a perdu en 2000, mais aujourd'hui sa défaite politique s'est transformée en victoire personnelle car, du haut de ses deux mètres, il vous regarde et vous toise. Il vous prie de faire, au moins, autant que lui et de quitter le pouvoir, un jour, la tête haute avec le sentiment du devoir accompli.
Perdre démocratiquement des élections ne serait pas un échec devant l'Histoire ni une humiliation. Selon la manière de perdre, l'on peut même se grandir et entrer dans l'Histoire par la grande porte. Mais l'on peut aussi gagner, rester au pouvoir et sortir de l'Histoire par la petite fenêtre. Votre combat acharné, avec d'autres, pour instituer la démocratie au Sénégal ne doit pas être terni par une boulimie de pouvoir. Ne vous accrochez pas. S'il faut perdre, perdez dignement en confortant le Sénégal dans son élan vers plus de paix et de développement par la démocratie consensuelle et élective.
Sans doute vous souciez-vous du sort de votre famille et de vos partisans si jamais vous quittez le pouvoir. C'est légitime. Vous les préserverez en réussissant à faire la paix avec vos adversaires du dedans et du dehors afin que le pays retrouve la sérénité qui permette de tirer un trait sur le passé par le pardon. Sinon, ce sera la surenchère meurtrière commencée sous votre magistère et poursuivie après vous. Au final, vous n'y gagnerez rien de grand, car les volontés populaires ont toujours triomphé de celles de leurs dictateurs.
Que signifierait pour vous une victoire contestée par les urnes et par vos oppositions, mais imposée par le feu et par le sang? Pourtant malgré le bilan, vous avez encore des chances de gagner, parce que vous avez des chances de perdre. Si le jeu est ouvert, cela signifie ainsi que vous êtes en mesure de gagner haut la main, car l'opposition regorge de personnalités de valeur, mais il lui manque encore un leader incontestable et incontesté comme vous le fûtes avant 2000. Vous pouvez donc gagner à nouveau, même par défaut, en comptant sur de solides soutiens extérieurs au Pds.
Dans tous les cas, soyez persuadé, Monsieur le président de la République, que seules des élections normales, sans tricherie ni contestations majeures nous mettront à l'abri des débordements douloureux et périlleux. C'est à votre portée. Cassez la spirale des malentendus, de la haine, de la rancune et des rancoeurs sourdes. Libérez les détenus politiques, organisez une justice juste et réparatrice et des élections à terme échu afin qu'un jour, les historiens et la postérité puissent dire, avec ferveur et fierté, que le Sénégal du temps de Wade n'était ni nain ni vilain.
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