Cameroun: Jean Pierre Bekolo : ce film est une mise en garde

interview

L'auteur du film "Les Saignantes" revient sur sa production, sur l'état d'avancement de la procédure de censure au niveau du ministère de la Culture et sur la crise du cinéma au Cameroun.

Le ministre de la Culture devait regarder votre film, après la commission de censure, et donner une décision. Qu'en est-il ?

Je dois reconnaître que j'ai eu des oreilles attentives au ministère, qui ont bien voulu qu'on parle de cinéma. On a discuté cinéma et c'est ça qui était assez positif. Apparemment, sur invitation du ministre, la commission est à nouveau convoquée pour vendredi [aujourd'hui, ndlr] pour rediscuter point par point tous les aspects qui sont reprochés au film. Il est clair que rien ne sera coupé dans le film. Les discussions qui auront lieu sont plus d'une autre nature, les avertissements... Je crois que si on repart pour un deuxième tour, c'est parce que les esprits sont plus positifs. Maintenant je suis plus optimiste par rapport au fait que le film ne sera pas coupé.

On attendait déjà Les Saignantes lors de la dernière édition des Ecrans Noirs. Qu'est-ce qui s'est passé ?

Le film n'était pas prêt. L'occasion était ratée et on s'est dit qu'on va reporter.

Cette fois-ci, on annonce la sortie officielle. Le film est donc enfin prêt...

Il est prêt. J'ai fini mon travail de réalisateur, producteur, monteur et peut-être même distributeur quelque part. Il est là le film, la prochaine étape c'est de le sortir. Ce n'est pas seulement venir comme un homme d'affaire qui essaie de vendre son produit. Il faut trouver une cohérence dans la démarche, depuis l'idée jusqu'à la sortie du film et je suis parti de l'idée que le cinéma est presque mort chez nous. Pour qu'il y ait cinéma, il faut qu'il y ait des financements, il faut qu'il y ait tous les secteurs d'activité, qu'il y ait un public, des salles, que toute la chaîne existe. C'est un secteur d'activité qui ailleurs remporte des milliards. Aujourd'hui tout ça n'est pas en place et il s'agit de retrouver une cohérence par rapport à l'idée de créer quelque chose.

Beaucoup de choses ont changé dans le cinéma, aussi bien la technologie que les comportements de consommation. Il y a eu la télévision, il y a eu le Dvd. Tout ça, nous devons le prendre en compte ert affronter, c'est le cas de le dire, tous ces changements pour permettre qu'un cinéma renaisse au Cameroun. Tout ça ne va pas sans le film lui-même, parce que si le contenu du film ne permet pas au cinéma d'être relancé, je crois que ce sera des efforts pour rien. Le film est là. La question qui se pose c'est est-ce que nous voulons relancer le cinéma et comment nous voulons le faire.

Qu'avez-vous entrepris dans ce sens-là ?

En ce moment, nous sommes en train de contacter tous les partenaires possibles, c'est-à-dire toute la communauté des gens que le cinéma intéresse et qui voudraient qu'un cinéma puisse exister chez nous avec de nouvelles idées, les technologies, les salles qui n'existent plus, qu'on essaie un peut de tout mettre en place. Je suis un peu là pour ça, avec un film, pour qu'on puisse permettre aux jeunes de voir quelque chose. Les jeunes naissent et grandissent parfois sans voir un film camerounais. C'est quand même aberrant, surtout quand on sait ce qu'ils voient. Qu'on le veuille ou pas, ils se posent des questions. Les jeunes ont le plus besoin d'avoir confiance en eux-mêmes, en ce qu'ils sont, en leurs origines, en leur culture et en leurs capacités.

A partir du moment où ils sont nés, ils n'existent pas. Et le fait qu'ils n'existent pas dans tous les films qu'ils regardent crée un truc énorme dans l'inconscient des jeunes, qui fait que, finalement, le regard qu'ils portent à ce qu'ils sont pourrait être affaibli à tout moment. La confiance qu'ils ont en leurs capacités personnelles face aux autres est plus fragile que celle des personnes qui naissent dans un environnement où ils se voient mis en valeur. Si au moins les images qu'ils regardent dans les films ou à la télévision étaient neutres... L'Afrique c'est une catastrophe, ce qu'on dit de l'Afrique, ce qu'on montre de l'Afrique... Et finalement, les jeunes intègrent ce discours qui est destructeur pour l'Afrique.

Il s'agit donc d'un film pour les jeunes ?

On se retrouve à ramer à contre-courant, à essayer d'imposer une culture des jeunes. Avec Les Saignantes, c'est une culture des jeunes, aussi bien dans la forme que dans le contenu. On dit que 50% de la population africaine a moins de 15 ans. Ça veut dire qu'en fait, l'Afrique c'est une grande école maternelle et quelque part on se comporte comme si c'est une tranche de personnes, qui ont parfois 50 ans et plus, qui compte, alors que la moitié de la population a moins de 15 ans. Comment on leur explique des choses compliquées ? Comment on les séduit ? Comment on leur parle ? Quand on dit cinéma, le cinéma n'existe pas, le cinéma c'est un support, c'est un moyen de dire les choses. Quand vous voyez quelqu'un au cinéma, vous avez vu quelqu'un. C'est un support qui permet d'analyser la vie, de commenter la vie et même de l'expliquer. On fait ce travail de spéculer sur la vie. Ça crée le débat et c'est ça la connaissance. Tous les savoirs que nous acquérons sont parfois très loin de nous. A aucun moment il n'y a un travail de comparaison entre notre quotidien, ce à quoi nous aspirons et ce qui se fait ailleurs.

Vous parlez d'une éducation qu'il y a à faire, d'un cinéma qu'il faut créer. N'est-il justement pas un peu tôt pour faire un film de science-fiction ?

Tôt par rapport à quoi, quand aujourd'hui les chaînes de télévision étrangères montrent ces films-là ? Quand on regarde la télévision, on regarde la télévision. Quand on va au cinéma, on va au cinéma. Mais nous, ce serait tôt par rapport à quoi, puisque nous allons voir les autres choses et on grandit avec. Quel sera le bon jour ? On a une place dans ce qu'on consomme déjà, de toutes les façons, et qui vient des autres. Au contraire, on aurait déjà dû y être depuis très longtemps.

Maintenant, dans mon film, ce n'est pas de la science-fiction, c'est de la spéculation. Quand on dit "Et si les extraterrestres étaient là ? Si le Cameroun était la première puissance mondiale ? Et si...", on spécule. Dans le film en 2025, je spécule. Et si on continue avec cette culture de la mort, de la corruption, où les gens passent la moitié de leur temps dans les deuils, si on continue avec tout ça où on accepte tout et n'importe quoi, où est-ce qu'on sera ? L'anticipation ici est une espèce de mise en garde. Et c'est ce qui m'intéresse justement dans le cinéma parce que tout est discours, tout a un sens finalement. Au lieu de faire du cinéma comme les autres qui eux n'ont pas besoin d'être en 2025. Cette date doit avoir un sens. Tout doit avoir un sens. Je ne fais pas un film de divertissement. Ceux qui veulent le divertissement, ils vont l'avoir, mais ceux qui cherchent un sens, il y est certainement. C'est pour ça que quelque part, on ne fait pas le même métier, les films de Hollywood ou les films africains, ce n'est pas forcément le même métier. Celui-ci fait des lettres, l'autre écrit des rapports dans un ministère, un autre écrit des romans, ils écrivent tous, mais ce n'est pas le même métier.

Quelques mots sur le contenu et le sens du film...

Le principe d'identification est très important. A partir du moment où on suit un comédien, nous devenons le comédien ou la comédienne, en ayant déjà quelqu'un à qui s'identifier. Aujourd'hui il n'y a personne avec qui les jeunes peuvent s'identifier. Il fallait que les filles soient belles, que ceux qui les regardent puissent les aimer. Ça reste le sens du message derrière. Il fallait que ce pays, même si on tourne de nuit, et c'est même pour ça que j'ai tourné de nuit, qu'on le réinvente. Avec la lumière, on peut le réinventer. Du coup, le même Yaoundé, on se dit qu'on ne savait pas que ça pouvait être aussi beau.

Même si le film est une critique, je crois que dans le traitement on est obligé de se valoriser et de montrer toutes les capacités qui sont les nôtres.

Dans le film, on parle du Mevungu, qui est un rite traditionnel chez les femmes beti. J'utilise ça pour dire qu'on fait un film moderne, on parle des saignantes, mais peut-être qu'il y a une version ancestrale de cela. Il n'y a pas de conflit entre le passé, l'avenir. On est ce qu'on est, on peut très bien être en avance et on n'a pas besoin qu'une autorité vienne nous dire que vous êtes développés, là vous avez atteint le point d'achèvement. On fonctionne comme si on attendait toujours une institution qui va nous dire ce qu'il y a à faire. Nous-mêmes au quotidien nous devons être en mesure de gérer cette histoire-là.

Il y a des cartons dans le film, dont un qui demande "comment faire un film d'anticipation dans un pays qui n'a pas d'avenir?" Il y a un autre qui dit "Comment faire un film d'horreur dans un endroit où la mort est un fête ?" Il y a encore des pays où la mort fait peur, mais ici elle est banalisée. Pourtant, la mort il faut la combattre. C'est quand même un ennemi de la vie. C'est bien d'effrayer, parce que personne n'aime la mort.

Est-ce qu'on peut considérer qu'il y a une rupture entre Les Saignantes et les films réalisées avant par Jean Pierre Bekolo? Je pense notamment à Quartier Mozart.

C'est toujours un risque. On dit que chaque film doit redéfinir le cinéma. Chaque film qu'on fait, si on le réussit, donne une nouvelle définition du cinéma. Il n'est pas complètement inventé, il est à réinventer chaque fois. Quartier mozart, j'avais 24-25 ans, 12 ou 13 ans plus tard, je ne suis plus la même personne, j'ai appris beaucoup d'autres choses. Elles doivent se retrouver dans ma manière de faire du cinéma. La définition du cinéma que j'avais quand je faisais Quartier Mozart n'est plus la même que j'ai aujourd'hui. Il faut redéfinir chaque petite chose : l'image, le montage, la musique, les personnages... c'est toujours une tentative et on peut la rater. Je ne suis pas dans une mode industrielle où on produit, comme dans une usine de voiture où on produit l'une après l'autre.

Sinon je ne serais pas là, je serais peut-être à Hollywood en train d'essayer de travailler dans une chaîne de télévision, je produirais de manière mécanique des oeuvres audiovisuelles. Mais je dois m'exprimer, je dois dire quelque chose et en même temps maîtriser le langage de l'image et du son, tout en parlant en public qui peut-être ne connaît pas ce langage, mais que j'essaie de tenir par la main, autant que je peux. Parfois je peux le lâcher, parfois c'est lui qui se perd, mais il y a quand même comme un jeu, pour créer un objet dans lequel on met ce qu'on est soi-même.

Concernant le tournage du film Les Saignantes, a-t-il connu des difficultés particulières ?

Il y a le fait d'avoir à porter plusieurs casquettes, alors qu'il n'y a qu'une seule partie qui nous intéresse. Réaliser, monter, il y a des parties plaisantes, mais tout ce qui est production pure, ce n'est pas vraiment plaisant, je n'aime pas beaucoup ces parties-là. Et puis après il y a tout le côté commercial qui m'agace profondément. Le fait de venir dans un pays comme le Cameroun tourner un film comme ça, avec le contexte, évidemment, on n'a pas que des problèmes de cinéma. Parce que dans le cinéma nous savons que nous sommes-là pour gérer des problèmes. Quand il pleut, nous voulons arrêter la pluie, nous voulons arrêter les voitures qui passent... mais si en plus on a des problèmes liés à l'environnement. On trouve un terrain où il n'y a pas grand'chose, pas d'infrastructures, pas de personnel, pas d'appui, on est presque des héros finalement. C'est une école, mais c'est intenable. Je comprends aussi pourquoi on ne peut pas espérer l'émergence du cinéma dans une zone a ussi déserte. L'autre difficulté, c'est que je n'ai tourné que de nuit, mais c'était un choix artistique.

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