Le Messager (Douala)

16 Janvier 2006

Cameroun: Cinéma : les Saignantes, ce film troublant

Le réalisateur camerounais Jean Pierre Bekolo vient de finir son nouveau film " Les Saignantes " dont la thématique plonge dans le vécu, quotidien. Un chef d'oeuvre en tout cas, dont on entendra parler aussi bien au Cameroun qu'à l'étranger.

Annoncé aux Ecrans noirs 2005, Les Saignantes, le merveilleux film (aussi bien du point de la thématique que de la qualité des images) de Jean-Pierre Bekolo, le réalisateur de " Quartier Mozart ", est enfin disponible. La projection presse a eu lieu le 28 décembre dernier au Palais des congrès, alors que celle de la commission nationale de censure basée au ministère de la culture s'est déroulée deux jours après. De toutes les façons de l'avis du secrétaire général du Mincult que Le Messager a contacté, " le film tel qu'il a été traité ne saurait souffrir d'une quelconque censure, contrairement à la rumeur qui a été répandue ça et là. La commission fera son travail comme le recommande la loi. Le reste n'est que distraction." En tout cas, on serait bien étonné d'entendre qu'un film aussi bien travaillé, que ce soit au niveau du scénario ou de la réalisation, puisse être interdit de projection au Cameroun. D'abord parce que c'est un film que l'on peut affubler de superlatifs, te llement il est saisissant de par la thématique centrale qui donne une place de choix à la magnificence du corps aussi bien dans sa dimension physique que ontologique. Ensuite, parce que cela fait un temps relativement long que l'on a pas vu au Cameroun une réalisation d'aussi bonne qualité.

La scène qui ouvre le film est la célébration des sens liés au corps. Une jeune fille et un adulte en plein ébats amoureux, laissant ainsi voir la vitalité de leurs corps respectifs. L'adulte, père de famille, est secrétaire général du cabinet civil (SGCC), alors que la jeune fille à la beauté fascinante, est un être naïf comme l'on peut en rencontrer dans nos grandes métropoles. Leurs étreintes vont se solder par la mort du SGCC (rôle interprété majestueusement par Balthazar Amadagoleda), tombé en syncope par les envolés sexuelles viriles et éprouvantes de la jeune fille. S'ouvre alors un dilemme, celui de savoir comment se débarrasser du corps de ce haut responsable de la République. Les jeunes filles qui hantent la nuit dans nos villes, et qui sont prêtes à " croquer " nos grands messieurs, ont toutes toujours des astuces dans la tête lorsqu'une difficulté de ce genre leur arrive. Majolie (Adèle Ado) la jeune fille qui a assommé le ministre d'état avec la puissance de ses coups de reins, va dont s'appuyer sur sa copine Chouchou (Dorylia Calmel) pour faire évacuer le corps avec la complicité du morguier Essomba (formidable interprétation scénique du très regretté Essindi Mindja). Mais lorsqu'on entre dans le monde de la nuit ou le vice, le pervers, le mystique, le diabolique et le satanique ont droit de cité, des expériences comme celle-la peuvent se multiplier. Cette fois donc, c'est le ministre d'Etat en personne (Emile Abessolo) qui veut vivre les douces sensations que procurent les corps sensuels de Majolie et Chouchou que côtoie avec une moindre expérience Natou (Joséphine Dagnou). Le ministre d'Etat est réputé être un adepte de l'ésotérisme avec des pratiques perverses. On le voit ainsi s'emparer des slips des deux jeunes filles qu'il hume et déguste avec délectation. Un peu comme pour posséder leur corps, il se livre alors à des incantations mystiques pour démontrer ainsi que s'il est ministre d'Etat, c'est bien parce qu'il tire la base de sa puissance des forces mystérieuses. Le spectateur ressent la chair de poule à chacune de ses scènes à la fois cocasses et saisissantes dans un scénario qui se déroule entièrement la nuit.

Une oeuvre utile

Sur le plan technique le travail de Jean-Pierre Bekolo va au delà de ce qu'il a déjà réalisé auparavant notamment avec " Aristote'splot " et " Quartier Mozart ". Les cadrages, travail d'une seule caméra central procure des vues impressionnantes. Et les formes des couleurs photos sont en symbiose avec l'atmosphère du tournage. Ce film est, selon le critique Aboubacar Sanogo, " d'avant garde ". Il y a en effet avant-garde aussi bien dans l'approche narrative que dans l'approche thématique. Dans nos sociétés africaines post-coloniales où le pouvoir semble ne plus venir de Dieu, mais du diable, beaucoup se reconnaîtront certainement et seront peut-être choqués ou alors troublés que soient ainsi dévoilées à l'écran, leurs turpitudes lucifériennes. Mais qu'importe ! Le mérite du cinéma est justement de mettre en lumière ce qui est caché, positif ou négatif, afin d'instruire la société. Et en cela, Jean-Pierre Bekolo aura fait oeuvre utile, avec notamment un courage qui mérite d'êtr e souligné. On peut saluer la présence dans cette réalisation des comédiennes Adèle Ado et Dorylia Calmel qui sont étrangères au Cameroun, confirmant ainsi le caractère international de ce film. Mais que de plaisir à retrouver sur scène des comédiens tels que Joséphine Dagnou, Emile Abessolo, Jimmy Biyong, Douala Toto, Véronique Mendouga, Venant Mboua, et surtout Essindi Mindja dont la disparition reste jusqu'à ce jour un véritable choc. De plus, la direction des acteurs ne souffre d'aucune contestation, le réalisateur ayant choisi de dire son sujet dans un concept qui tourne autour du corps, avec ce qu'il y a comme désir, aliénation, puissance, tentation, esclavagisme argent D'où les rappels du genre " comment faire un film dans un pays qui n'a pas d'avenir, ou dans un endroit ou la mort est une fête ? ".

C'est donc un film qui s'adresse à tout le monde, puisqu'il pose à la fois plusieurs problèmes dont celui du corps au service de l'argent, du corps au service du pouvoir, du corps au service de la corruption, et du corps au service des sens humains dans son côté concupiscent. La finalité étant de montrer que dans le corps il y a la puissance et la résistance au mal. C'est pour cela que malgré leur faiblesse Majolie et Chouchou sortent vainqueurs du puissant ministre d'Etat.

On ne peut donc que dire chapeau au réalisateur pour son film, qui, au delà du trouble qu'il va produire dans certains subconscients pleins de monstres, trace le chemin en matière de cinéma de la réflexivité pour reprendre une expression de Aboubacar Sanogo.

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