Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Souleymane Atta DIOUF (Inventeur du train electrosolaire) : «Pourquoi Wade ne me cite pas quand il parle de train à grand écartement»

Propos Recueillis Par Moustapha Barry

20 Janvier 2006


interview

Souleymane Atta Diouf est l'inventeur du train électrosolaire. Et il soutient être l'un des initiateurs de certains projets du chef de l'Etat comme le train à grand écartement. C'est pourquoi Souleymane Atta Diouf se désole que le chef de l'Etat refuse de le citer quand il parle de train à grand écartement ou de tramway.

Pour l'auteur du train électrosolaire qui dispose d'un brevet reconnu par les Nations Unies, le président n'aime pas le solaire. Une énergie qui annonce, selon lui, une révolution industrielle en Afrique, mais que cherchent à étouffer les multinationales pétrolières sous la complicité des chefs d'Etat africains.

Quelles études avez-vous faites?

J'ai fait des études d'ingénieur en télécommunication à Paris. J'ai fait les classes préparatoires des grandes écoles. Actuellement, je suis docteur en sciences mathématiques et en sciences économiques puisque je suis titulaire de la maîtrise et du Dea dans cette dernière matière. Sur le plan des inventions, je suis inventeur du train électrosolaire reconnu par les Nations-unies en 2002.

A quand date votre invention?

Au niveau de la France, j'ai déposé en 2000. Quand la France n'accepte pas, le brevet est annulé. Si elle accepte, il faut déposer dans la zone de l'Union européenne dont fait partie la France pour qu'il soit valable dans toute l'Europe. Si l'Union européenne refuse, le brevet reste valable seulement en France. Quatre-vingt-dix pour cent des brevets déposés par les Français ne sont valables qu'en France. J'ai voulu aller plus loin. Quand l'Europe accepte, on peut déposer à Genève, aux Nations-unies dans un organisme qu'on appelle l'Ompi (Organisation mondiale pour la protection de la propriété intellectuelle, Ndlr). Si l'Ompi accepte, ce qui est mon cas à partir de 2002, cela veut dire que sur le plan mondial, il y a un brevet et si d'autres viennent présenter sur le même sujet, ils seront rejetés. Je suis par hasard le seul inventeur pour le train et le bateau électrosolaires. C'est peut-être le hasard qui a fait que les résultats soient encourageants après de longues périodes de recherches qui ont duré au moins quinze à vingt ans.

A quand étiez-vous certain que votre invention était valable?

Il faut se renseigner d'abord avant le dépôt si certains n'ont pas déposé sur le sujet-là, ou s'il n'y a pas dans l'environnement des gens qui font des recherches pour déposer sur ce sujet. Parce que toutes les sociétés industrielles et les organismes scientifiques ont des ingénieurs et des groupes de recherches scientifiques qui déposent des brevets. C'est un hasard pour moi, car je suis un chercheur individuel qui ne fait partie d'aucun laboratoire de recherche. En France, on est moins de 5 % des chercheurs individuels à avoir un brevet d'invention et au niveau mondial, on est moins de 1 %. A partir d'un certain moment, je me suis rendu compte que c'est possible parce que je voyais faire des courses de voitures solaires. J'y ai même participé. Je me suis rendu compte que la recherche de ce côté était loin des résultats que j'ai escomptés.

Quand le processus a-t-il démarré?

Il a démarré beaucoup plus longtemps. J'ai commencé à peu près dans les années 1985. Je me suis dit qu'il est possible de transformer l'énergie solaire pour actionner un moteur plus puissant. Alors au début ce n'était pas évident. Mais toujours est-il que j'ai bricolé et présenté à la foire de Paris dans les années 1990, avec mon ami Pierre Négro, une voiture solaire. C'était la première qui a été présentée en France. Après, j'ai continué les recherches parce que c'était une sorte de démonstration, mais elle n'était capable de transporter beaucoup de personnes. Il fallait revoir les recherches, repartir à zéro jusqu'à ce qu'on trouve comment faire une voiture capable autant de passagers que les voitures courantes.

Sur le plan financier, quelles ont été les difficultés que vous avez rencontrées?

J'ai dépensé à peu près 60000 francs français, soit 6 millions de francs Cfa. Ce sont des amis et des connaissances qui m'ont aidé à trouver cette somme pour déposer. Souvent si vous ne payez pas, votre brevet est rejeté. C'est quelque chose qui pèse sur mes frères africains.

Les autorités sénégalaises n'étaient-elles pas au courant du processus de votre invention pour vous aider à financer vos recherches?

Si, elles connaissaient vaguement, mais ne savaient pas que je devais aller aussi loin. Je me souviens en avoir parlé au président actuel avant qu'il ne soit au pouvoir. Je lui ai dit qu'on pouvait faire des voitures solaires. Mais il n'y croyait pas. Parce qu'il faut dire que les Européens les plus avancés dans la recherche dans ce domaine disaient que ce n'est pas possible de faire avec l'énergie solaire un véhicule qui tourne. Je me souviens qu'un directeur du secteur scientifique de l'Acct avait fait une conférence où il disait que le solaire n'est pas crédible, qu'on ne peut pas faire grand-chose avec le solaire, sauf éclairer de petites lampes et disposer de petites puissances. Depuis, je n'entends plus ce directeur parler parce qu'il a compris qu'en fait c'est possible. Il l'avait pris par un mauvais bout.

Comment doivent fonctionner le train ou le bateau électrosolaires ?

Par rapport au train le plus performant en Europe, qui est le train électrique inventé par l'Allemand Siemens en 1878, ce train électrique utilise un courant produit par les centrales transmise via les lignes électriques à haute tension au-dessus des rails. Il prend un catenaire, il ramasse ce courant pour faire fonctionner le train grâce à des moteurs électriques. Ce sont les trains les plus performants puisque le train à vapeur avait un rendement de 6 %, le train diesel est autour de 20 %. Alors que le train électrique de Siemens a un rendement de 90 %. Pour faire fonctionner ce train le plus performant sur un kilomètre seulement, il faut faire des files électriques de haute tension au-dessus de la voie. Or cette ligne de haute tension coûte 10 milliards de francs Cfa pour un kilomètre. Sans compter le prix des trains et des rails. On voit donc très peu ce train électrique circuler en Afrique. J'ai préféré faire un train dont la toiture contient des capteurs électrosolaires. On capte l'énergie électrique tant que le soleil existe la journée. Et on charge, avant que la nuit ne tombe, les batteries d'accumulateurs pour que le train puisse fonctionner comme train électrique. Le train électrosolaire a les mêmes moteurs que les moteurs du train électrique. Mais il contient des batteries électriques au lieu de réservoirs et le jour, il fonctionne avec le soleil.

Quelles en sont les conséquences pour la voiture et le tramway?

Le tramway qui peut en dériver marchera avec des capteurs. C'est le toit qu'il faut modifier pour pouvoir recevoir l'énergie solaire et charger les batteries le jour pour fonctionner la nuit. Il est dix à cent fois moins cher que le train le plus performant d'Europe, c'est-à-dire le train électrique à catenaire. On peut faire aussi des autobus qui fonctionneront avec le même système. On peut faire également des bateaux. Actuellement, il existe des bateaux solaires, mais leur puissance n'est pas grande. Mais il y en a qui transportent cinquante personnes. Je les ai vu fonctionner, mais la façon dont c'est fait ne peut pas faire espérer plus. Or avec le brevet donc je dispose, je peux faire plus.

Alors peut-on dire qu'avec votre invention, cela va être la révolution dans le système des transports?

Avec l'énergie solaire, c'est une révolution qui se prépare en Afrique. Malheureusement, les multinationales font tout pour l'étouffer. Pourquoi? Parce que jusqu'ici, quand on parle de croissance en Afrique, c'est la croissance des exploitations des matières premières. Ce qui est important, c'est celle de la valeur ajoutée. Or les journalistes n'en parlent pas, la Banque mondiale se tait (...) A l'heure actuelle, l'Afrique ne fabrique pas de produits industriels manufacturés. Tous les gouvernements y compris la Banque mondiale parlent de croissance économique. On nous dit que la croissance économique a dépassé 5 %. C'est la croissance des exportations des matières premières. Ce que j'aimerais qu'on dise, c'est la croissance de la valeur ajoutée nationale. C'est-à-dire qu'est-ce qu'on fabrique pour éviter qu'on importe. Mais on se tait sur cela. L'Afrique est un marché des multinationales qui fabriquent des produits que les Africains importent.

Avez-vous sensibilisé les autorités d'avant alternance et celles qui sont actuellement au pouvoir?

Avant alternance, il se trouvait que je n'étais pas en mesure de déposer le brevet. J'étais en préparation. Mais j'avais écrit au prédécesseur du président Wade, à l'époque, pour lui dire que je peux faire au moins une usine pour fabriquer des hélicoptères. Il m'avait dit que c'était une bonne chose, qu'il allait passer la lettre à son ministre des transports. Lequel m'a écrit, mais toujours est-il qu'aucun résultat n'est apparu. Par contre, le président actuel, Abdoulaye Wade, était au courant de mes recherches puisque je lui en ai parlé avant qu'il ne soit président. Quand il est devenu président, j'ai fait mieux, car j'ai rencontré un de ses conseillers, qui s'appelle Ibrahima Guèye Thiamdoum, conseiller n°53, parce que j'ai vérifié sur la liste des conseillers du président de la République. Il m'a dit que le président aurait souhaité de lui dire ce que l'on peut faire avec ce brevet au Sénégal. Je lui ai dit que pour reconstruire la voie Dakar-Séné gal, cela peut demander du temps pour trouver les financements On peut, par contre, faire des tramways. On peut faire le premier tramway électrosolaire à Dakar. J'ai donné les documents.

Il m'a demandé les évaluations financières, les volumes d'emploi. Je lui ai transmis tout cela. De même, il m'a dit que le président aurait souhaité que l'on réfléchisse sur un bateau qui pourrait désengorger la circulation dans le Cap-Vert, un bateau qui va partir de Rufisque au Cap-Vert. J'ai les dossiers que j'ai envoyés. J'ai chiffré le coût d'une usine, un chantier naval qui fabriquerait de tels bateaux solaires. Tout a été remis au président de la République. Mais je n'ai pas encore reçu de réponse. Je ne sais pas pourquoi. J'entends dire qu'il est allé contacter le Canada, la Suisse.

Qu'il ait préféré la Suisse ou le Canada, c'est son droit, mais qu'il dise au moins que la première idée du train électrosolaire au Sénégal est venue d'un Africain. Sinon les Africains continueront leur complexe d'infériorité que c'est les Blancs qui peuvent tout inventer. Or même s'il contacte le Canada ou la Suisse pour faire un tramway, s'il est électrosolaire, c'est une tricherie parce qu'ils ne peuvent avoir aucun brevet d'invention. C'est moi qui l'ai pour une durée de vingt ans (...) Le président cherche à applaudir les révolutions informatiques alors qu'il y a des acteurs qui veulent faire une révolution dans son propre pays et qui sont noirs comme lui. Qu'est-ce qu'il attend? C'est cela le fond du problème.

Combien coûteront vos projets en matière d'investissement et combien d'emplois vont-ils générer?

Je n'ai pas les documents sous les yeux. Mais je sais que cela coûte deux fois moins cher que les tramways européens. Il y aurait un différentiel entre un et cinq. S'il met un train à l'occidental, un kilomètre coûte 10 milliards des francs Cfa. Pour le tramway, c'est à peu près 8 milliards de francs Cfa. Mon tramway électrosolaire n'a pas besoin de lignes à haute tension au-dessus de la voie ferrée. Je n'ai qu'à fabriquer le véhicule qui coûte vingt fois de plus que le tramway classique. Mais les rails sont les mêmes. On ne consomme pas de gaz oil. On ne consomme rien.

Pourquoi le président de la République ne vous a-t-il pas répondu?

Je ne sais pas. Probablement, il y a le poids des multinationales. Après tout, le président, comme tous les présidents francophones, a signé des accords de coopération avec la France.

Wal Fadjri : Avez-vous essayé de le rencontrer ?

Souleymane Atta Diouf : Pour rencontrer le président, j'ai tout fait. Le général Mara qui est le médecin chef du président m'avait aidé à rencontrer le président, il n'a pas voulu. L'ambassadeur actuel ici à Paris a tout fait, le président a refusé. Le commandant Cissokho a tout fait, le président n'a pas voulu. Ce n'est plus moi qui vais prendre l'initiative pour rencontrer le président. Je remercie toutes ces personnes. Il y en a d'autres qui ont tout fait pour que cette rencontre ait lieu, mais le président n'en veut pas. Il va rencontrer d'autres. Je ne peux pas dire autre chose. .

N'est-ce pas parce que vous êtes militant d'un parti d'opposition, en l'occurrence le Msu de Mamadou Dia, que le président ne veut pas vous rencontrer?

Ce n'est pas une raison. Quand on est scientifique, on est loin du militantisme politique. C'est justement parce que le président ne m'a pas reçu que des gens disent que «si tu ne fais pas de la politique, le président ne t'aidera jamais parce que tu as tout fait, il n'a pas voulu te recevoir». Si j'étais dans son parti, ce serait pareil parce que quand on est titulaire d'un brevet d'invention, dès qu'on veut être militant d'un grand parti, on dit qu'il est super diplômé et il veut la place de ceux qui sont au sommet. Je ne cherche la place d'aucune hiérarchie politique. J'ai préféré trouver un petit parti qui a toujours symbolisé l'honnêteté, l'intégrité et j'y suis. Si le président ne me rencontre pas, cela ne fait rien; je continuerai de travailler pour faire avancer le pays.

Pourtant, le président a toujours demandé aux intellectuels sénégalais de la diaspora de rentrer au pays pour travailler à ses côtés.

Le président dit cela. Mais je lui ai même écrit pour lui dire que je veux entreprendre au Sénégal et que je ne lui demande même pas de subvention (...)

Voulez-vous dire que les projets du train à grand écartement et du tramway du chef de l'Etat sont les vôtres?

Le président ne peut pas dire que l'idée sur le chemin de fer vient seulement de lui. Je sais que je lui avais, dès le départ en 2000, envoyé un document sur le train électrosolaire qui a besoin de voies à grand écartement. Depuis le président parle de voies à grand écartement et je ne suis pas cité. Mais ce n'est pas grave. De même j'ai toujours les documents que j'ai remis à son conseiller à lui donner. Le président parle de train électrosolaire et ne cite pas les documents de base qui lui avaient été fournis. Je suis prêt à montrer à la presse ces documents. Rien n'est caché de mon côté. Maintenant je ne sais pas pourquoi le président fait tout pour ne pas en parler. Ce que je crains, ce qu'il renforce le complexe d'infériorité comme quoi le Noir ne peut pas créer, ne peut pas inventer.

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