Colette Braeckman
30 Janvier 2006
Kinshasa — Christophe Gbenye, ancien ministre de l'Intérieur du gouvernement Lumumba, ensuite d'Antoine Gizenga avec le « gouvernement de Stanleyville (Kisangani), a été le premier à dévoiler le secret. Dans une interview exclusive accordée au Journal Elima en 1991, en pleine Conférence nationale souveraine, il affirmait que l' or congolais a été déposé dans une banque soudanaise.
C'était au moment où le glas sonnait pour la rébellion lumumbiste et les compagnons de Lumumba à cette époque avaient estimé mettre ce butin à l'abri. Gbenye, dans cette même interview, soulignait qu' il était prêt à coopérer pour que cet or soit rapatrié dès que la Conférence nationale souveraine prenait fin. Il offrait donc sa collaboration. Car, Gbenye et ses amis lumumbistes avaient fait le serment de ne pas ramener cet or au Congo tant que Mobutu serait au pouvoir. Depuis, silence. Voilà que le journal Le Soir, paraissant à Bruxelles, sous la plume de Colette Braeckman, fait rebondir le problème. Dans son article intitulé « Sur la piste du fabuleux des Simbas », elle retrace les grandes lignes de son enquête. Cette fois, un autre personnage congolais, et non des moindres, fait son apparition. Il s'agit de Gaston Soumialot, l' un des collègues de Christophe Gbenye. Il fait des affirmations qui semblent accréditer cette thèse de l'existence réelle de ce « fameux trésor d'or congolais » détenu au Soudan. Les autorités congolaises actuelles seraient même saisies du problème et des démarches sont menées à ce propos pour que la République démocratique du Congo rentre dans ses droits. Vraie ou fausse ? Comme dans toutes les histoires de la « découverte du trésor d'Ali Baba », les récits fascinent, au regard de plusieurs versions exprimées jusqu'ici. D'où la question fondamentale : qui de Gbenye et de Soumialot dit la vérité et où se trouve caché ce trésor ? Au moment où la République démocratique du Congo est en train de sortir d'une longue période de guerre émaillées de « rébellio ns », ne sommes-nous pas là au début d'une longue série d'histoires tout aussi rocambolesque de « trésors cachés » ? Aujourd'hui, c'est « l'or des Simbas ». Ne soyons pas surpris que demain l' on parle « du coltan du Kivu, de l' uranium du Katanga, du diamant de Kotakoli qu' on aurait certainement déposé dans une banque des pays voisins. Ci-après, le récit de l'enquête du Journal Le Soir.
Lorsque, le 24 novembre 1964, des paras commandos belges sautent sur Stanleyville, aujourd'hui Kisangani, prennent le contrôle de la ville et libèrent, les otages européens, une page se tourne dans le Congo d'après l'indépendance: la rébellion de l'Est, demeuré fidèle au souvenir du Premier ministre Patrice Lumumba, est définitivement vaincue.
Et cependant, depuis janvier jusqu'à novembre 1964, le Conseil national de libération, dirigé - par Gaston Soumialot, Christophe Gbenye et Laurent-Désiré Kabila, avait réussi à prendre le contrôle de plus de la moitié du pays et de sept villes importantes, tandis que Pierre Mulele avait établi dans le Kwilu un mouvement paysan fortement inspiré par la Chine. Dans la presse de l'époque, les combattants, les Simbas, étaient qualifiés de rebelles. Pour en venir à bout, l'Occident aligna contre eux des paras commandos, des avions T-28 déjà testés à Cuba lors du débarquement de la baie des Cochons, et des mercenaires, qui épaulaient l'armée nationale congolaise ou plutôt qui combattaient à sa place.
Images et récits de l'époque évoquent des maquisards aux pieds nus, dépenaillés, des Simbas féroces, couverts d'amulettes, qui prenaient les Européens en otages, les tuaient et parfois les mangeaient. Cependant, lorsque, après la reprise de Stanleyville par les troupes gouvernementales les Simbas et leurs chefs fuient vers le nord et traversent la frontière soudanaise, ils ne sont pas aussi désorganisés ni aussi démunis qu'on se l'imagine dans le camp d'en face.
Ils se replient en bon ordre et, dans leurs camions, emportent un lourd trésor de guerre, un butin composé de lingots d'or et d'argent, de caissettes de diamants, de sacs de cassitérite et autres métaux précieux, des devises, dont des francs belges.
Ils emportent aussi des défenses d'éléphant, des peaux de léopard, des véhicules et des armes qui leur ont été données par les Chinois. L'or a été saisi dans les banques locales, mais surtout dans les sièges d'exploitation des mines d'or de Watsa et de Kilo Moto. Lorsque l'armée vaincue, dirigée par le général Nicolas Olenga, arrive à Juba, la capitale du Sud-Soudan, elle est accueillie par le commandant soudanais de la place, le général Bechir, un officier promis à un brillant avenir puisqu'il est aujourd'hui président du Soudan.
Ce dernier enregistre les avoirs de ses hôtes et les aide à les transférer par avion vers la Banque nationale du Soudan. Un avocat soudanais, Me Anwar Adham, assiste à l'opération et le gouverneur de la Banque, M. El-Sid El-Fid, délivre aux rebelles un reçu en bonne et due forme, attestant qu'il a bien reçu un premier lot de 27 tonnes d'or. D'autres livraisons suivront, dont 8 tonnes d'or, déposées en 1965. Le trésor transféré au Soudan, s'élèvera au total à 36,6 t d'or fin sous forme de lingots, 37 kilos de diamants de joaillerie ainsi que 66 défenses d'éléphant. A la même époque, 9 tonnes d'or sont également déposées en Egypte. Il serait faux de croire que ces dépôts ont été effectués en vrac par des rebelles analphabètes : des documents d'époque montrent que, de sa fine écriture, le général Olenga notait soigneusement sur un cahier d'écolier les quelques retraits opérés sur des avoirs soigneusement répertoriés : «Douze malles d'une valeur de 9 880 000 francs pour achat de vivres des Simbas» ou : «Deux caissettes d'argent pour les rations des Simbas»...
Malgré ce trésor de guerre, 20 000 combattants Simbas vécurent au Soudan et en Egypte comme des réfugiés, parcimonieusement aidés par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. De nos jours encore, tous rêvent de rentrer au pays, dans un Congo pacifié. Quant aux chefs de la rébellion, ils connurent des destins divers: Pierre Mulele fut assassiné en 1965, dès son arrivée à Kinshasa, où il avait été attiré sous prétexte d'amnistie; le général Olenga fut assassiné au Caire; Laurent-Désiré Kabila, après un bref passage au Caire, fonda un maquis sur la frontière tanzanienne, dans le lieu dit Hewa Bora, qui figure sur l'acte de naissance de son fils Joseph, et connut le destin que l'on sait. [A la tête d'une rébellion partie de l'est du Congo et soutenue par le Rwanda, il a renversé le régime de Mobutu en mai 1997. Au pouvoir à Kinshasa, il a été assassiné en janvier 2001.] Quant à Christophe Gbenye, le président du Conseil national de libération, en froid avec ses c ompagnons de lutte, il finit par céder à Mobutu et regagna Kinshasa, de même que Gaston Soumialot, le redoutable leader des Simbas.
Après son retour, Gaston Soumialot fut confié aux bons soins d'un citoyen suisse, Martin Hoffmann, installé au Congo. C'est qu'il fallait à la fois surveiller et protéger le vieux chef rebelle, qui ne dormait que d'un oeil. Et qui refusa toujours de confier à quiconque - et surtout pas aux autorités mobutistes - les clés de son trésor: seule sa signature pouvait permettre d'accéder aux coffres de la Banque centrale de Khartoum. Pour rien au monde il n'aurait voulu que le «Zaïre» de Mobutu et surtout le chef de l'Etat et son clan, considérés comme des usurpateurs, aient accès au trésor du Congo révolutionnaire. Menées en 1967 et en 1995, des tentatives de récupération échouèrent. En 1997, Laurent-Désiré Kabila, devenu président à Kinshasa, n'eut pas plus de succès.
Mais, en 2002, Soumialot, avançant en âge, estima que le temps était venu de récupérer le trésor des Simbas, pour l'utiliser au bénéfice de la population. Toujours méfiant à l'égard de l'autorité étatique, il autorisa Martin Hoffmann, devenu son homme de confiance, à tenter de mettre sur pied une fondation basée en Suisse, l'Association pour le développement sanitaire et social de la république démocratique du Congo, cette dernière étant chargée de récupérer les biens des anciens rebelles et de les utiliser tout d'abord pour permettre le retour au pays des Simbas exilés et ensuite pour lancer des projets sociaux et éducatifs.
Depuis, Hoffmann et son ami, l'avocat valaisan Pierre-André Bonvin, se battent. A Kinshasa, le président Joseph Kabila les a autorisés à poursuivre leurs démarches et il a financé leurs déplacements. Les deux hommes, malgré leur allure de Suisses bien tranquilles, se sont transformés en détectives. A Mascate, dans le sultanat d'Oman, ils ont retrouvé Anwar Adham, l'avocat soudanais qui avait réceptionné le trésor du général Olenga. L'homme de loi a témoigné de la réalité de ce transfert et produit l'accusé de réception signé à l'époque par le gouverneur de la Banque du Soudan.
A Khartoum, la délégation, grossie par Nestor Diambwana, vice-gouverneur de la Banque nationale du Congo, et par Léonard Beleke, conseiller personnel du président Kabila (limogé depuis), fut reçue par le président Bechir ainsi que par le gouverneur actuel de la Banque du Soudan. Ce dernier feignit d'abord l'étonnement et assura que les dossiers de la banque avaient été détruits par un incendie. C'était sous-estimer la ténacité des deux Suisses: ils se rendirent à la Banque d'Angleterre, qui conservait dans ses archives des doubles des opérations bancaires menées à l'époque au Soudan. Il apparut que le Soudan avait effectué d'importantes ventes d'or et que, fin 1964, de l'or, pour une valeur de 3 millions de francs suisses, avait été transféré vers l'Union des banques suisses pour y être transformé en barres et vendu.
Autrement dit, les autorités soudanaises de l'époque s'étaient approprié en douce les avoirs des rebelles congolais. Aujourd'hui, confrontées aux preuves brandies par les Suisses et par le témoignage de l'avocat soudanais, elles ont reconnu la réalité de ce dépôt d'or et miraculeusement retrouvé une grosse enveloppe portant la mention «Top secret - Goldfrom Congo»... Selon Hoffmann, un comité interministériel a été constitué à Khartoum avec pour mission d'étudier cette délicate question. Le Soudan, en effet, est régi par la charia, la loi musulmane, qui énonce clairement que les dépositaires de biens d'autrui sont tenus de les restituer quel que soit le temps écoulé depuis la date du dépôt ou de céder des biens de valeur équivalente. Et la valeur de ce trésor de guerre est aujourd'hui estimée à 1 milliard de dollars...
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