Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Universités d'Etat : La farce du bilinguisme

Yannick Assongmo (Stagiaire)

13 Février 2006


Les enseignants s'enferment dans leur langue première, les étudiants se débrouillent...

Pour beaucoup d'étudiants fraîchement venus du niveau secondaire, faire un cours de mathématique, de statistique ou de sociologie en anglais ou en français est totalement nouveau selon qu'ils sont anglophones ou francophones. A l'université, exception faite des enseignements de langues au sein de certaines filières, les deux catégories suivent les cours ensemble. Or chacune a fait ses études soit en français soit en anglais. Dans ce contexte, les difficultés ne manquent pas.

Eloi Tsanga affirme qu'à l'université de Yaoundé I où il est inscrit en 1ère année histoire, "durant les cours certains camarades dorment, d'autres croisent les bras. La raison est que beaucoup ne comprennent rien; et c'est souvent eux qui font du désordre." Stéphane Ngankeu, étudiant en 3ème année de sociologie avoue que "même les anciens, anglophones comme francophones, ont du mal à prendre des notes lorsque l'enseignant dicte le cours dans une langue qui n'est pas la leur. Et il nous arrive, poursuit-il, de comprendre le cours autrement. Beaucoup abandonnent alors lorsque l'enseignement est dispensé magistralement."

Face aux difficultés, chacun a sa stratégie pour tirer son épingle du jeu. Selon Aminatou, étudiante en sociologie, "il faut s'asseoir près d'un voisin qui comprend mieux la langue utilisée par l'enseignant. C'est également indispensable qu'anglophones et francophones tissent des liens d'amitié." Certains préfèrent concentrer leurs efforts sur les unités de valeur qui posent moins de problèmes, afin d'obtenir de bonnes notes qui permettront de compenser les mauvaises. La majorité des étudiants cependant préfère payer pour avoir droit aux versions traduites et aux séances de rattrapage des leçons, initiées par les aînés de niveau supérieur. Mais tous ces efforts s'avèrent souvent insuffisants pour nombre d'étudiants incapables d'avancer. C'est le cas de Francoise Tchaptchet qui reprend la première année en biologie animale.

Rigolade

Selon George Echu, titulaire d'un PhD (doctorat) en science du langage et chargé de cours à l'université de Yaoundé I, la formation bilingue, qui permet en principe de relever le niveau des étudiants en anglais ou en français existe dans toutes les universités. Mais il soutient que "cet enseignement se résume à de la rigolade et de la cacophonie car il n'y a aucun programme, aucun manuel ou matériel d'appui préalablement définis." Un avis partagé par Abel Kadaba étudiant en 3ème année histoire : "L'anglais qu'on m'enseigne n'évolue pas d'année en année. J'ai même l'impression que mon niveau est en baisse." Il faut aussi noter qu'une bonne frange des étudiants portent peu d'intérêt au cours de formation bilingue et viennent uniquement lorsqu'il y a examen.

Certains enseignants sont accusés d'être enfermés dans une seule langue "Ils refusent de répondre aux questions ou de changer de langue pour expliquer le cours autrement, arguant que l'université est bilingue. Paradoxalement, d'aucuns exigent la langue dans laquelle les étudiants doivent poser des questions ou rédiger les réponses lors des examens", confie Stéphane Ngankeu.

Les étudiants anglophones sont plus critiques. Dans la plupart des cas, ils ont arrêté avec les langues après l'Ordinary level, l'équivalent du Bepc (brevet d'études du premier cycle.) Certains expliquent leurs mauvaises notes par le fait que des enseignants francophones ne comprennent pas l'anglais. Les requêtes déposées auprès de l'administration restent sans suite. Les universités camerounaises dites bilingues ont par ailleurs un réel problème de carence d'enseignants d'expression anglaise.

A Yaoundé I, pour le premier semestre de l'année académique en cours, en premières années histoire et chimie, quatre des cinq unités de valeur sont dispensées en français. Il y a deux ans, le département de géographie ne disposait d'aucun enseignant capable d'enseigner en anglais. A Yaoundé II, l'Esstic (Ecole supérieure des sciences et techniques de l'information et de la communication) compte 3 enseignants d'expression anglaise sur un total de 42 permanents.

François Bolvine Wakata, chargé de cours à l'Esstic, a une position nuancée : "Mon niveau en anglais ne me permet pas d'utiliser cette langue pour enseigner. Mais je m'arrange toujours à expliquer, à écrire les mots difficiles au tableau. Par ailleurs, poursuit-il, je n'ai aucune difficulté à corriger les copies des étudiants anglophones. Mon expérience dans l'enseignement m' a permis de me rendre compte que les étudiants, en général ne maîtrisent même pas leur première langue."

Anaclet Awono Zoa travaille depuis 1998 à la direction des affaires académiques et de la coopération de l'université de Yaoundé I. Il soutient que le recrutement des enseignants ne tient pas compte du critère du bilinguisme. "Des personnes maîtrisant le français et l'anglais sont souvent laissées au profit d'autres moins compétentes ", ajoute-t-il. A la bibliothèque, un responsable craint que l'université de Yaoundé I ne devienne anglophone car "compte tenu que l'université n'achète plus de livres, depuis deux ans, les dons sont des documents exclusivement en anglais. "

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