Par Patrice Nganang
28 Février 2006
Est-ce trop tard ou alors est-ce trop tôt pour faire un bilan ? Le particulier du débat sur l'homosexualité qui a lieu au Cameroun, c'est qu'il a posé la question immédiatement sur le double front politique et social. Nous savons : la question de l'homosexualité divise toujours effroyablement l'opinion, surtout quand elle est posée en termes moraux. Et cela, partout. Pourtant, chez nous, passant par-delà le problème des valeurs, en réunissant dans une liste infâme les noms de l'élite politique, sociale et culturelle de notre pays, elle s'est posée d'emblée en termes de pouvoir. Et c'est là qu'elle a révélé une contradiction singulière entre les luttes sociale et politique pour la prise et le maintien du pouvoir chez nous.
Ainsi avons-nous vu les plumes les plus véhémentes, les voix les plus libérales, les leaders les plus radicaux, les combattants déjà oubliés du maquis, et même les éditorialistes d'habitude démocrates, quant à ce qu'il s'agit de revendiquer les droits du commun, sombrer sans hésiter dans les caniveaux malodorants de l'homophobie. Nous avons lu les explications doctes de sociologues, d'avocats, de politologues, qui pour nous portent souvent l'étendard des lumières sous le chapeau d'experts, soudain s'habiller du cache-sexe de nos ''traditions africaines" qui, nous disent-ils, sont fondées sur l'interdiction primordiale et sans recours de l'homosexualité. De même nous avons lu la parole de jeunes, qui dans le même temps revendiquent les droits des étudiants, avec l'Addec, inscrivent la nécessité syndicale dans le coeur de nos campus, même au prix de leur sang, se constituer publiquement en front homophobe. D'un autre côté, pour donner réponse à la totale déroute de ces forces dites visionnaires, nous avons vu les jeunes supporters du président Biya, réunis dans une association honteuse, la Presby, soudain se pavaner lors de la fête de la jeunesse, au soleil de la revendication du droit légitime à la diversité sexuelle, là où il s enfoncent chaque matin et chaque soir encore plus de clous sur le tombeau de notre avenir.
Et voilà que soudain devant nos yeux s'est découvert une fois de plus le monde à l'envers qui, en faisant revendication sociale et politique s'opposer chez nous, glisse des peaux de banane sous nos pas affamés, et remet des chaînes à nos pieds, même lorsque nos mains s'élancent déjà vers le ciel ouvert de la liberté. Les forces du changement dans notre pays qui se sont soudain découvertes homophobes n'ont-elles pas un seul instant imaginé que du même coup, elles couvraient de boue l'un des droits civiques les plus fondamentaux de toute démocratie, droits pour lesquels elles se battent d'ailleurs : celui de l'individu ? N'ont-elles pas imaginé qu'en faisant un pas en arrière socialement, elles ont ainsi laissé libre cours à ceux-là qui, politiquement nous étranglent sans cesse de leurs mains cannibales ? Ne voient-elles pas que c'est elles qui ont laissé au pouvoir de chez nous le droit de porter l'étendard de la diversité sexuelle sans laquelle notre pays, avec ses multiples traditions, moeurs et pratiques, serait encore bien longtemps dans la nuit ?
Ont-elles imaginé, ces forces de notre futur, qu'on puisse sans blague être démocrate aujourd'hui et piétiner le droit à la liberté sexuelle ? Croient-elles vraiment qu'on puisse être démocrate et continuer de battre son épouse chez soi ? Oui, croient-elles qu'il puisse y avoir de démocratie véritable sans démocrates sérieux ? Ont-elles donc choisi, par dessous leurs visages de démocrates homophobes, de continuer dans la lutte de nos peuples pour le soleil de leur libération, la tradition infâme et hypocrite de libéraux esclavagistes, de révolutionnaires machistes, et de progressistes racistes qui partout a toujours jeté l'opprobre sur le visage de l'humanité au réveil ? Voilà : lorsque c'est le dictateur qui dans son discours à la jeunesse rappelle les droits fondamentaux de l'individu, lui qui depuis 23 ans de notre constitution a fait ses papiers hygiéniques et de notre Assemblée nationale son pi ssoir, nous voyons soudain la défaite sociale que nos forces visionnaires lui ont concédé se métamorphoser en défaite politique.
Et c'est ici, dans leur double défaite, que se révèle, une fois de plus, les mécanismes profonds de notre long, de notre trop long asservissement, ainsi que les racines de notre encore infinie nuit, car, ne nous trompons pas, une société ne peut être politiquement libre que si elle l'est socialement. Or, comment le croire, les premiers à ne pas vouloir l'entendre ainsi, ce sont bien ceux qui disent oeuvrer à notre libération !
Faisons donc un léger détour pour les en convaincre, car au fond, plus que le dictateur, c'est eux qui tiennent les promesses de notre futur en leurs mains. Or l'opposition entre luttes sociale et politique est aussi vieille que l'histoire des résistances, et l'issue de leur combat fratricide a toujours été identique : la défaite des forces du changement. Ainsi la parole libérale a-t-elle été longtemps impuissante, tant que dans les campagnes anti-esclavagistes, elle n'arrivait pas à mettre sur le même pied d'égalité, la revendication légitime de l'individu à la liberté, et celle toute singulière, croyait-t-elle, des hommes noirs à l'affranchissement.
De même la revendication féministe a-t-elle été longtemps trainée dans la boue par les pas peu pressés et par la parole rébarbative de la femme au foyer, tant que celle-ci n'aura pas reconnu sa voix dans les cris de femmes revendiquant le droit d'être maîtresses de leur corps. Ainsi également la parole syndicale qui, dans le coe ur des revendications sociales, voulait reconnaître les droits du travailleur comme valeur de toute société de liberté, a-t-elle longtemps porté dans son dos le lâche couteau qu'y aura planté le bourgeois pourtant ouvertement révolutionnaire. Or là où la revendication politique tacle la revendication sociale, c'est la liberté qui tombe. La liste des défaites dues à cette mésentente tactique entre le front social et celui politique est bien longue dans l'histoire des combats pour l'humanité ; le prix à payer est toujours un pas en arrière pour les forces du changement.
Sur le plan de la libération sexuelle sur notre continent, il suffit peut-être de mentionner que ce sont les femmes qui tiennent encore en leurs mains les lames de l'excision, pourtant passée hors-la-loi dans bien de pays, pour voir combien leur inscription dans la violence phallocratique sape par le bas toute volonté féminine de liberté.
La défaite sociale des forces du changement de notre pays aujourd'hui vient du fait que, même dans le brouhaha des débats actuels, elles n'aient en aucune voix trouvé de phrase pour s'élever contre cet honteux article 347 de notre code pénal qui condamne l'homosexualité à l'emprisonnement. Or voilà bien une loi liberticide qui enténèbre encore plus notre nuit, insulte qu'elle est à toute société démocratique !
Le silence ici des forces du changement est historique, mais structurel aussi : c'est qu'elles sont profondément légalistes. Ce qu'elles veulent, depuis la lecture acribique des textes légiférant les statuts de la tutelle française sur notre pays par Um Nyobé qui nous révéla que le Cameroun n'était plus la "colonie de personne" ; ce qu'elles veulent, depuis la lecture tout aussi juste des textes de notre loi fondamentale par les Abel Eyinga, ensuite par les Yondo Black et co., qui nous révélèrent eux aussi que celle-ci n'interdisait pas du tout le multipartisme ; ce qu' elles veulent de ces jours jusqu'aujourd'hui, c'est toujours l'application rigoureuse des textes de la loi.
Comment peuvent-elles faire autrement, dans leur manichéisme, quand nous savons que les pouvoirs de chez nous, depuis la période coloniale, ont toujours piétiné nos lois ? Ce qu'elles oublient cependant, dans leur légalisme réactif, et la question de l'homosexualité la pose clairement aujourd'hui, c'est que lorsque des lois se retournent contre des citoyens, il est temps de les abroger. Or quelles que soient nos lois, et quelle que soit la dureté punitive de celles-ci, comme un fleuve qui court se jeter dans l'océan, la société camerounaise d'aujourd'hui est ouverte aux pratiques homosexuelles, et ne se refermera pas à celles-ci dans le futur, au contraire.
Qu'importe, nous disent-les visionnaires camerounais, ici plus tyranniques que le tyran, la loi doit sévir. Si elle peut poursuivre des petits poissons, pourquoi devrait-elle s'arrêter devant les baleines ? Et voilà : ceux-là qui ainsi allument encore plus les flammes de l'autodafé aux prétendus homosexuels qu'ont lancé des journaux chez nous, parce que ces derniers sont de l'élite au pouvoir, n'avaient-t-ils pas déjà applaudi quand il y a un an à peine, en mai 2005, 17 Camerounais avaient été appréhendés, dont 11 écroués à Kondengui pour pratique de l'homosexualité ? Ne s'étaient-ils pas alignés comme des ouailles pieuses derrière l'homélie platement homophobe de Noël de Mgr. Bakot en décembre 2005 ? Or, en inscrivant en principe la parole de l'autorité catholique, dont l'église soit dit en passant condamne également la polygamie que pourtant la loi de chez nous autorise, comme étant le socle moral de la revendication sociale dans notre République, nos visionnaires borgnes ne voient-ils pas combien ils font reculer le terrain même de nos libertés citoyennes pourtant acquises déjà ? Ne voient-ils pas que ce qu'ils jettent par la fenêtre de leur intégrisme moral, ce qu'ils déculottent d onc, c'est notre citoyenneté même ?
La défaite politique des forces du changement chez nous est cependant encore plus profondément inscrite dans le fait qu'il ne se soit pas trouvé de voix, même pas une seule, dans le coeur de la liste infâme, pour se reconnaître homosexuelle, et ainsi se poser comme étant fièrement camerounaise et gay. Quelle libération de notre vie publique cela aurait entraîné ! Que de tabous cela aurait jeté dans les poubelles de notre passé !
Au contraire, la débandade générale dans le camp des présumés ''pédés de chez nous" qui se manifeste dans la longueur des plaintes pour diffamation déposées au tribunal, et dans le curieux des assises qui commencent vides, montre l'espace de la silencieuse défaite publique qui aura été consentie ici. De même, qu'il ne se soit pas constitué de front citoyen, du coté des forces du changement, pour poser dans le coeur de notre pays, la nécessité de la reconnaissance de la diversité sexuelle, de la diversité même de la forme de la famille, comme étant un d es socles de notre citoyenneté, a laissé ce terrain légitime de la revendication à l'amalgame des forces cannibales de la nuit. Qu'il ne se soit donc pas élevé dans le milieu de notre capitale, pour contredire et répondre franchement à l'homélie inquisitrice de Mgr. Bakot, ainsi qu'aux injures des mille talibans improvisés journalistes de chez nous, la voix claire, définitive et profondément citoyenne d'un homosexuel camerounais, la voix d'un James Baldwin Camerounais donc, aura laissé hors du champ de ceux-là qui se battent pour le changement politique véritable dans notre pays, la revendication du droit civique à la diversité sexuelle, et à la libération des moeurs, qui est pourtant si fondamentale à notre être le plus profond de Camerounais aujourd'hui ; et à laquelle notre démocratie ne pourra d'ailleurs pas échapper dans le futur.
Doit-on espérer que la découverte d'un Raoul Mbog remplisse cette fonction politique ? Arrachera-t-elle aux toilettes encore plus de Cameroun ais gay pour leur ouvrir notre scène publique ? Fera-t-elle les vagues salutaires que nous attendons ? En réalité, la véritable défaite des forces du changement chez nous, dans ce débat sur l'homosexualité, comme ailleurs, c'est de croire qu'elles peuvent oeuvrer à notre liberation demain, en étant socialement rétrogrades aujourd'hui. Quelle erreur !
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