Pierre Emangongo
20 Mars 2006
Kinshasa — La présidente du Liberia Ellen Johnson-Sirleaf a confirmé le vendredi 17 mars 2006 au Conseil de sécurité de l'Onu à New York avoir demandé officiellement au gouvernement nigérian l'extradition de l'ancien chef de l'Etat libérien Charles Taylor, en exil à Calabar, au sud du Nigeria.
La nouvelle a été accueillie avec joie à Freetown au Tribunal spécial des Nations Unies pour la Sierra Leone qui n'a de cesse de réclamer le jugement de l'ancien homme fort de Monrovia, accusé des crimes de guerre. Mais, à Monrovia les réactions sont mitigées. Cette affaire refait surface au moment où l'Union européenne (Ue) dénonce l'impunité des dictateurs en Afrique. Mme Sirleaf a demandé à son homologue nigérian Olusegun Obasanjo de consulter l'Union africaine (Ua) et la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao) pour accélérer le processus du jugement de l'ancien dictateur Charles Taylor, un procès qui pourra servir d'exemple en Afrique sub-saharienne.
La nouvelle présidente du Liberia, Ellen Johnson-Sirleaf, a confirmé vendredi au siège de l'Onu, qu'elle avait demandé au Nigeria et aux dirigeants africains de la région de prendre la décision collective de déférer l'ancien président Charles Taylor devant le Tribunal, indique une dépêche de l'Agence Chine nouvelle.
Lors d'une conférence de presse animée au siège de l'Onu à New York, à l'issue d'une séance publique du Conseil de sécurité sur la situation au Liberia, Ellen Johnson-Sirleaf a refusé le terme d'extradition, en parlant de l'ancien chef d'Etat qui vit en exil au Nigeria depuis qu'il a quitté le pouvoir en août 2003. «Ce que nous voulons, c'est clore définitivement ce dossier et retirer cette épée de Damoclès qui pèse sur la stabilité du Liberia», a expliqué la présidente libérienne. Elle a affirmé qu'elle avait appelé le président du Nigeria, Olusegun Obasanjo, pour qu'il consulte ses pairs africains sur les moyens de hâter le jugement de Charles Taylor dans un environnement non hostile, respectueux de toutes les garanties judiciaires.
Mme Sirleaf prend Obasanjo aux mots. Car, ce dernier a toujours indiqué qu'il n'extraderait M. Taylor que si un gouvernement libérien démocratiquement élu en faisait la demande.
LIESSE A FREETOWN
A Freetown, la capitale sierra léonaise, les représentants du tribunal spécial ont, selon l'Ap et Irin, bien accueilli la nouvelle.
«C'est un progrès significatif à plus d'un titre - nous sommes heureux de constater que les choses avancent, enfin, et souhaitons aussi qu'une solution soit trouvée le plus rapidement possible», a confié à Irin l'assistant spécial du procureur du Tribunal spécial pour la Sierra Leonne (Tssl).
Le Tssl dont la mission prend fin en 2007, fait face actuellement à une grave crise financière et son budget ne lui permet de tenir que trois ou quatre mois de plus. Toutefois, si M. Taylor était traduit devant cette juridiction, les bailleurs de fonds apporteraient probablement une contribution financière substantielle pour permettre la tenue du procès de l'ancien chef de guerre, a expliqué Athwal.
RÉACTIONS MITIGÉES À MONROVIA
Mais dans les rues de Monrovia, la capitale libérienne, où certains craignent que l'arrestation de M. Taylor ne ravive des tensions, les réactions sont mitigées.
« Il est injuste de le traduire devant la justice pour des crimes commis en Sierra Leone. Nous n'y sommes pas favorables. Les Sierra Léonais et les Libériens ont décidé d'oublier le passé », a déclaré Swaliho Mansaray, 30 ans, ex-combattant du Lurd (Libériens unis pour la réconciliation et la démocratie), un mouvement créé à l'origine pour renverser M. Taylor.
Mais d'autres veulent voir Charles Taylor comparaître devant le tribunal : « Taylor nous a trop fait souffrir dans ce pays et a contribué à la destruction de la Sierra Leone juste pour ses diamants », a déclaré Jerry Carter, un vendeur de produits cosmétiques dans les rues dévastées de Monrovia. « Il est temps pour lui de faire face à la justice pour tous les crimes qu'il a commis ».
PARCOURS ENSANGLANTE
Selon Lawrence George, président de l'ancien parti de Charles Taylor, le Parti National Patriotique (Npp), le sort de l'ancien président doit être débattu au parlement. Charles Taylor, ancien fonctionnaire du ministère des Finances libérien, avait lancé sa rébellion, le Front national patriotique du Liberia, en 1989.
Connu pour employer des enfants-soldats et pratiquer le trafic des «diamants du sang», M. Taylor est accusé par Freetown d'avoir appuyé le Front révolutionnaire uni (Ruf) du caporal Foday Sankoh à partir de 1990, alors qu'il contrôlait de fait le pouvoir à Monrovia après l'assassinat de l'ex-président Samuel Kanyon Doe.
Le Ruf , rappelle l'Afp, s'est illustré par des amputations massives de civils, avant d'être écrasé par l'intervention de l'armée britannique aidée de mercenaires, auxquels ont succédé à partir de 2001 plus de 15.000 casques bleus.
Elu en 1996, Charles Taylor avait instauré un régime autoritaire et corrompu qui s'est heurté à partir de 2001 à la rébellion du Lurd qui a pris le contrôle de la moitié nord du pays, avant d'encercler Monrovia à partir de mai 2003.
L'UE CONTRE L'IMPUNITE EN AFRIQUE
Le parlement européen a dénoncé le jeudi 16 mars dernier, dans une résolution, l'impunité dont continuent de jouir «d'anciens dictateurs africains», et demandé qu'ils soient traduits en justice sans plus tarder, rapporte le journal le Soir.
Dans ce texte, les eurodéputés relèvent que « plusieurs anciens dictateurs africains, en particulier Charles Taylor (Sierra Leone), Mengistu Haïlé Mariam (Ethiopie) et Hissène Habré (Tchad) et leurs complices coulent aujourd'hui des jours paisibles en toute impunité ».
Ils appellent en conséquence l'Ua «à engager des actions concrètes contribuant, au niveau régional, à lutter contre l'impunité», à «développer ses institutions pénales», et à «organiser une meilleure coopération judiciaire entre ses membres et avec les autorités d'autres continents pour réduire l'impunité des crimes contre l'humanité » en Afrique.
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