Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Espace livres : comment la tradition transmet le sida

Jules Romuald Nkonlak

23 Mars 2006


La pièce de Charles Soh essaie de sensibiliser les populations rurales sur la pandémie.

Charles Soh, enseignant à l'université de Yaoundé I, n'est pas allé chercher bien loin le thème de sa pièce "Les veuves de Mokala", parue en janvier 2006 aux éditions Cle à Yaoundé. Il s'est, pourrait-on dire, contenté d'observer la société dans laquelle il vit pour en représenter un des aspects. L'oeuvre revient sur l'un des maux majeurs de notre époque, le Sida, mais sous un angle que l'on n'a pas toujours l'habitude d'évoquer. Il s'agit de la façon dont le mal est peçu dans nos sociétés traditionnelles.

L'histoire se déroule dans un village du Cameroun, de la province de l'Ouest, plus précisément, si l'on s'en tient aux usages et rites qui y apparaissent. Un notable, Mokala, est mort, de sida, même si personne ne veut en parler, "pour ne pas salir sa mémoire". Et il faut se partager son héritage. A côté des biens matériels, plantations, vêtements et autres, figure en bonne place les épouses du polygame défunt, sources de convoitises de la part de ses frères.

Et d'après les usages traditionnels de la partie du territoire où se déroule l'histoire, les veuves doivent revenir aux frères du défunt. Ce que l'une d'elle considère d'ailleurs comme une façon deles assimiler à des objets. "Je suis un être humain entier comme vous, j'ai droit à tout, j'ai mes sensations, mes rêves, mes indicibles espoirs, mes amours, et je peux choisir librement l'homme avec qui je vais refaire ma vie, sans que ce ne soit interprété comme un acte de rebellion je ne sais vis-à-vis de qui, et sans que ce soit un défi envers qui que ce soit !", lance Mamba, une des veuves de Mokala.

Et son discours, sa longue tirade, résonne comme un appel à la révolte, dans un environnement qui n'a pas tenu compte d'un quelconque changement de contexte et qui continue de regarder avec méfiance ces mots et théorie qui viennent de Yaoundé, ou de chez "les Blancs". La pièce de Charles Soh aussi.

Elle permet déjà de revivre ou de découvrir ces usages, qui, même s'ils ne sont plus appliqués avec la même ardeur qu'autrefois, continuent d'exister dans une société tiraillée entre plusieurs influences. Faut-il donc considérer cette pièce comme une oeuvre qui présente les traditions comme dépassées ? Celles-ci, n'ont en effet, dans le livre de Charles Soh, pas la meilleure des images. Les rites de veuvage, la polygamie... sont loin d'avoir le beau rôle. Loin de n'être qu'un livre sur le sida et ses ravages, "Les veuves de Mokala" est une peinture plus large de la société traditionnelle camerounaise, où sont posées les questions de respect des coûtumes, de la croyance aux sorciers, de l'émancipation de la femme, de la polygamie, ou encore du respect dû aux anciens.

C'est une pièce de théâtre qui relate un drame. Celui d'une famille dont les membres sont progressivement décimés par la pandémie du sida. Et du coup, on peut se poser un certain nombre de questions. Si la coutume qui fait des veuves les nouvelles épouses des frères n'avait pas existé, Tenemo, Tenteu, Abo, n'auraient-ils pas contracté la maladie ? Si les habitants du village n'avaient pas considéré le sida comme un kongossa, comme un syndrome inventé pour décourager les villageois, la situation aurait sans doute pu être différente.

On se retrouve donc en présence de causes multiples d'un phénomène et à la lecture de la pièce, il peut apparaître clarement que l'auteur stigmatise un certain nombre de comportements et d'usages coutumiers. Déjà, Bole Butake, dans sa préface, indique que "dans cette pièce, l'auteur lance le débat sur la place des traditions et la gestion de l'héritage."

Au niveau du fond, la pièce de Charles Soh a voulu rester locale dans son écriture. La langue, l'expression, sont celle que l'on peut entendre dans nos villages à longueur de journées. De même, des expressions purement camerounaises comme kongossa, les gens de Yaoundé, etc, apparaissent dans le texte découpé en trois actes. Tout au longdes différentes scènes, il y a aussi bien des dialogues que de longs monologues dans lesquels les personnages évoquent leurs malheurs. Et on ne peut pas non plus oublier la présence d'élkéments tels que le public, le conteur, et même le journaliste, qui apparaissent à certains moments de la pièce.

Même si elle peut sembler caricaturale parfois, et cela est certainement fait à dessein, l'oeuvre de Charles Soh donne un aperçu de la façon dont les gens vivent et pensent dans les villages de la province de l'Ouest du Cameroun. Elle essaie surtout de sensibiliser, à travers le théâtre, les populations des villages sur l'existence du sida.

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